2039 : l'Odyssée de la Tradition (le Projet Fedorov)



Prologue

2039 : l'Odyssée de la Tradition (le Projet Fedorov)
2036, l'exploration de l'univers touche à sa fin...Des milliers de planètes ont été colonisées pour accueillir les ressuscités... Le « Projet Fedorov » est maintenant accompli...
Nicolas Fedorov (1828-1903), le père du cosmisme russe, est l'auteur de la « Cause commune » qui a exercé une influence décisive sur le président américain Georges Bush, assassiné en 2016 par un islamiste irakien. En 2004 le texan lance un programme spatial fondé sur l'eschatologie fédorovienne. En 2012, les premières expéditions partent « vers des mondes au-delà des nôtres »...
La solidarité morale des hommes dans l'ordre du temps ou dans la succession de l'existence, c'est là le thème central de l'enseignement de Nicolas Fedorov. Rien ne lui semblait plus odieux que l'oubli des ancêtres, l'indifférence à leur sort et le refus du salut universel, qui trouvent leur source dans l'individualisme et l'égoïsme religieux transcendant. Ce penseur, se réclamant de l'Orthodoxie, croyait d'une foi absolue dans les possibilités de la science. Il appelait les hommes à une « oeuvre commune » où la religion, la science et la technique s'uniraient pour préparer la résurrection de tous les hommes ayant vécu sur la terre. Collaborer à l'oeuvre du salut, diriger le monde vers la vie éternelle, voilà la mission inouïe qu'il leur assignait. Cette mission passait selon lui par la maîtrise des éléments naturels et la...conquête de l'espace.
« Pour les hommes de la Terre, écrivait Fédorov en 1880, les mondes de l'Espace abriteront les maisons de leurs ancêtres, et ces mondes seront accessibles aux ressuscités et à ceux qui ressusciteront. L'exploration de l'Espace Intersidéral signifie la recherche de ces mondes habitables, et la préparation de ces maisons.
Cette conquête de la route de l'Espace nous est absolument imposée comme un devoir pour préparer la Résurrection. Sans la prise de possession de nouveaux espaces, il n'y aura pas assez de place sur Terre pour la co-existence de toutes les générations ressuscitées. ( Nikolaï Fedorov, L'Avenir de l'Astronomie et la Nécessité de la Résurrection, 1880 )

2039 : L'évêque-cosmonaute de la Fraternité Saint Pie X, John Fellay revient sur terre après un périple intergalactique qui l'a conduit jusqu'aux tréfonds de l'univers... Il y a repéré une petite planète habitable, baptisée Antiquus...Son dessein est d'y instaurer le culte de la Tradition, de bâtir une société parfaite où tous les hommes se soumettraient sans broncher à « l'ordre voulu par Dieu ».
Quelques mois après tout ce qui reste de la Chrétienté embarque dans l'Arche du Salut, la navette spatiale de la Fraternité : curés, tradinettes fashions, petits couples, vieilles dévotes, bourgeois fétides, familles neuneus, néo-nazis...C'est le début de l'Odyssée bouffonne de la Tradition...
Un homme manque...un homme qui a osé dire non...le bâtisseur, l'homme d'action, le canonnier de la Fraternité, le puissant abbé Aulagnier, qui a eu le front de s'élever contre les ambitions du spationaute fou...Depuis ce temps, à bord de son vaisseau, le Saint Michel, il erre dans l'espace intersidérale à la recherche d'une planète accueillante...C'est un SPF (sans planète fixe) de l'espace...

Episode 1

2039 : Des milliers de caravanes spatiales affluent vers les Nouveaux Mondes ...Des aventuriers, des scientifiques, des explorateurs, des familles, des missionnaires viennent peupler les colonies humaines disséminées dans tous les systèmes planétaires explorés. Unis dans l'oeuvre commune de la « Ressuscitation » des morts, les hommes redécouvrent la fraternité, la solidarité essentielle exaltée par l'inspirateur de l'«Oeuvre commune», Nicolas Fédorov : « Il ne s'agit pas de vivre pour soi-même (égoïsme) écrivait le penseur russe, ni pour les autres (altruisme) : il s'agit de vivre avec et pour tous ». Triompher des forces aveugles de la nature, préalable à la domination de la mort, transformer l'amor fati en « haine ardente et totale du sort », étendre l'empire de l'homme, son action régulatrice à tous les mondes et à tous les systèmes sidéraux, ce sont là les principaux objectifs du « Projet Fedorov », culminant avec la tâche universelle de la Résurrection des ancêtres. Cette entreprise mobilise toute l'humanité. L'exploration de l'univers n'est qu'une étape dans la mission universelle de lutte contre la mort et de la Résurrection. Des savants fous, des gourous, des occultistes se livrent aux expériences les plus ahurissantes. Certains ont recours à la magie, d'autres s'adonnent à la nécromancie. Il n'est pas jusqu'aux croyances occultes des francs-maçons du siècle des Lumières qui ne soient l'objet de folles expérimentations. Des illuminés prétendent ainsi récolter la « poussière des aïeux », rassembler les parcelles des corps de tous les défunts, lesquelles selon eux n'ont pu sortir des limites de l'espace.
La décadence de la foi est telle en ce troisième millénaire que la majorité des hommes projettent une résurrection immanente, réalisée avec des méthodes techniques et scientifiques très développées et grâce à des manipulations génétiques...Des millions de cadavres sont exhumés, des ossements humains sont extraits des profondeurs abyssales de la terre pour en extraire l'ADN. On fouille sur toute l'étendue des continents, on dévaste la nature...les espaces vierges sont investis par les machines...tout est ratissé...La terre n'est plus qu'un immense chantier. Bientôt elle sera abandonnée des hommes.

Personne n'envisage un corps ressuscité et transfiguré par la grâce de Dieu, hormis les rares chrétiens qui s'adonnent encore à la contemplation des mystères. Eux-seuls prennent au sérieux cet avertissement de l'Apôtre : « Nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous transformés »..Il y a aussi les néo-pharisiens et les musulmans qui attendent le jour du jugement où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités. Les élus seuls seront sauvés, pour les autres, la massa damnata, la résurrection sera l'expression de la colère divine. Cette possibilité d'une damnation éternelle répugnent aux chrétiens du nouveau sens religieux, qui cherchent « le salut total et universel, et non un salut partiel et réservé, où les uns sont condamnés aux souffrances éternelles, et les autres à contempler éternellement celles-ci...»...Les prophéties apocalyptiques sont conditionnelles professait Fedorov. Elles se réaliseront si l'homme ne collabore pas à l'avénement du Royaume de Dieu. La fin du monde dépend de son activité créatrice. En se soumettant à une "oeuvre commune" où chacun est appelé à collaborer au salut du monde, l'humanité peut éviter le jugement dernier et les châtiments éternels...

Rome, le Vatican...
Le Cardinal Esteban, préfet de la Congrégation du Clergé, a convoqué une réunion plénière de la Commission pour le retour à la communion des frères séparés de la Tradition, avec tous ses membres, auxquels se sont joints les préfets de la congrégation pour la doctrine de la foi et du culte divin.

- Messieurs, l'heure est grave. Nos frères séparés de la Fraternité Saint Pie X ont pris la poudre d'escampette. Selon nos informateurs ils filent à la vitesse de la lumière vers une planète située dans la constellation de la Mouche (Musca pour les latinistes), une petite planète perdue aux confins de l'univers. Ils ont embarqué tous leurs fidèles. Ces braves gens ont-ils la moindre idée des dangers qu'ils vont devoir affronter ?...Leur vaisseau spatial pourrait s'égarer dans l'espace infini. Sans parler des rencontres du troisième type, et puis...imaginez...oh non...imaginez mes frères qu'un trou noir les engloutisse comme une vulgaire crotte...J'ai des sueurs froides rien qu'à y penser...les derniers vestiges de la Chrétienté dissous dans le néant...non...Jamais je n'aurais le courage d'annoncer au pape la nouvelle de leur disparition. Il ne s'en remettrait pas. Vous savez combien il est attaché au Ritus Antiquus dont ces braves gens sont la mémoire vivante...il faut les retrouver à tout prix. L'Eglise a besoin d'eux...nous avons besoin de leur charisme de défense de la tradition pour christianiser le cosmos (cf : formule diplomatique usitée dans les milieux romains pour flatter les traditionalistes rebelles. On a jamais pu vérifier sa pertinence)...
- A quelque chose malheur est bon dit le dicton. Ce radicalisme a pu susciter une réaction salutaire chez certains de leurs membres. Connaissez-vous l'abbé Aulagnier Eminence ?
- L'abbé Aulagnier...oui, son nom ne m'est pas inconnu. Il s'agit si je ne m'abuse d'un de ces serviteurs fieffés de la Tradition qui nous mènent la vie dure depuis des années...
- Humm...un serviteur qui fait aujourd'hui moins le malin. Il a tenté de mener une fronde contre le terrible Monseigneur Fellay peu avant le grand départ. Le temps lui a manqué. Un seul homme contre une telle organisation, le combat était perdu d'avance...Personne ne l'a suivi.
- Où est-il maintenant ?
- L'abbé s'en est allé mourir sur la Planète Morte. C'est terrible. Deux de nos chevaliers ont retrouvé sa trace. Louons le courage de ces jeunes garçons qui risquent leur vie. Les Réfractaires ont tôt fait de reconnaître ceux qui ne sont pas des leurs. Malheur à qui s'y aventure sans idée de mort. Il subira le triste sort de tous ces touristes de l'horreur qui pourrissent maintenant dans quelque charnier de ce lieu de malédiction...
- Sa Sainteté est au courant ?
- Bien sûr, c'est lui-même qui leur a confié cette mission secrète


Episode 2

2039 : l'Odyssée de la Tradition (le Projet Fedorov)
On pourrait s'interroger sans fin sur l'impulsion subite qui a conduit l'abbé Aulagnier à poser son Saint Michel sur la Planète Morte. Est-ce le désespoir ? Le sentiment de sa déchéance ? L'odeur de la mort ? Cet homme unique, providentiel, dont la fidélité admirable à la mémoire du fondeur de la Fraternité Saint Pie X et à l'église romaine est cause de tous ses malheurs, a senti l'Espérance mourir en lui, au point de s'identifier avec la lie de l'humanité, les profanateurs de l' « oeuvre commune » : les Réfractaires, ces monstres humains qui se nourrissent de la haine de Dieu et refusent de réssusciter.
Depuis plusieurs jours il erre sans but sur leurs terres désolées, arides, de nuit baignées, ces terres désertées par les organisations humanitaires de l'espace et sur lesquelles aucune mission n'a réussi à s'implanter. Les derniers religieux qui ont osé s'aventurer dans cet enfer se sont fait massacrer...
Accompagnons un peu notre errant. Il n'est plus que l'ombre de lui-même. Sa contenance est inerte, son geste endormi et mort. Il marche au ralenti, comme quelqu'un qui a donné sa démission de la vie. En vérité on dirait un fantôme. Extérieurement il ressemble à une loque humaine comme on rencontre parfois dans les grandes métropoles de la Terre. Il porte une soutane crasseuse, déchiquetée, puante...« Encore un prêtre apostat qui vient nous rejoindre ricanent des Réfractaires à son passage...sa foi est morte...Il est des nôtres... ». Son visage exsangue, rongé par une barbe poisseuse, ses yeux caves, son front labouré trahissent une désolation sans nom. Il n'est pas rare de le voir parler tout seul. Mais il est si faible que les mots restent accrochés à sa bouche. On dirait qu'il essaie par ces balbutiements pathétiques d'exorciser l'obsession qui ravage son esprit : « La Fraternité s'est envolée vers des rivages célestes inaccessibles gémit-il...Elle s'est détachée de la famille humaine, irrémédiablement...l'organisation a été démantelée, les paroisses sont maintenant vides, désertes, images tragiques de ma solitude...il ne reste plus rien...tout est à l'abandon...je suis seul, atrocement seul...Et si j'allais les rejoindre...il est peut-être encore temps...supplier le Supérieur...lui demander pardon ...Non, non, c'est impossible...ils font fausse route...ils courent à leur perte...mon dieu, mon dieu, donnez-moi la force...secourez-moi...il faut les sauver »

« - Oui monsieur l'abbé vous avez raison, nous devons les sauver. Il est encore temps.
D'où provient cette voix mystérieuse ? Une main s'est posée délicatement sur son épaule. L'abbé se retourne lentement. Ses gestes sont faibles, laborieux...Un jeune homme à la beauté stupéfiante se tient devant lui. Ce doux sourire, ce visage aux traits si fins, si nobles, si purs... c'est un étranger...que vient-il faire sur le territoire des Réfractaires ? Est-ce une apparition ? un Envoyé ?... Et si la mort l'avait déjà happé ?
- Je suis un chevalier de l'Eglise. Mon nom est Nicolas S. Vous m'entendez monsieur l'abbé ? Je suis venu pour vous ramener à Rome....Le pape vous attend. Il veut vous confier une mission. Une mission à votre mesure, digne d'un prêtre de votre stature. Vous avez l'étoffe d'un Maître, celui que nous attendons nous autres jeunes chevaliers. Je sens encore en vous le pouvoir de la Force. Elle repousse les puissances ténébreuses qui vous assaillent. Mais elle faiblit, elle se désagrège, cependant que le Néant vous aspire. Vous devez lutter monsieur l'abbé. Luttez, pour l'amour de l'église catholique.

Le jeune homme lui tend la main, mais l'abbé la repousse avec rage...
- Fuyez démon, fuyez...Vision infâme...les ombres de la mort m'entourent, elles m'envahissent...ahahahah, voyez elles approchent...Venez maudits ! Je me livre à vous. Je vous appartiens...
L'abbé a les yeux désorbités. Il tourne la tête dans toutes les directions, tel un dément qu'on ne peut plus maîtriser...

Le jeune chevalier reste un instant abasourdi par sa réaction. Il essaie de le maîtriser, se débat contre lui. Mais il s'arrête tout à coup. Il vient de les voir lui aussi. Des Réfractaires, mi-vampires, mi-zombies, s'approchent en meutes. Cela dépasse en épouvante tout ce qu'il avait pu imaginer. Combien sont-ils ? La lumière chrétienne qui émane du jeune chevalier les attire comme des vautours.
Notre chevalier ferme les yeux. Il plonge en lui-même pour y puiser des forces spirituelles, seules capables de le garantir de la terreur. Ils affluent de toutes parts. Impossible de fuir. Les Réfractaires se sont organisés instinctivement pour encercler leurs proies.

Le jeune chevalier sort son émetteur... : « Allo Espace 2...ici corsaire de l'espace...Bertrand tu m'entends ? »
Les Réfractaires sont de plus en plus nombreux. Ils ont faim. Le jeune chevalier dont c'est la première mission peine à garder son sang-froid. La peur commence à l'envahir...
- Bertrand, réponds bon sang...
- Allo oui Nico...Excuse-moi, j'étais en train de changer une pièce du réacteur atomique. Alors les Réfractaires, quelle gueule qu'ils ont ? T'en a repéré des jolies ?
- C'est pas le moment de déconner espèce de chrétien de foire. Ici c'est pas l'ambiance hawaïenne. Si tu rappliques pas tout de suite, on va se faire dévorer tout cru...ils sont des centaines, ils arrivent de partout. On dirait qu'ils veulent tâter mon sabre laser. Dégagez sales bestioles...Bertrand, magne-toi...je ne pourrais pas tenir longtemps...Restez près de moi monsieur l'abbé...On va s'en sortir...Bertrand...BERTRAND....

Episode 3

2039 : l'Odyssée de la Tradition (le Projet Fedorov)
Le jeune chevalier mobilise toutes ses forces pour repousser la marée des Réfractaires assoiffés de sang. Sa défense acharnée et héroïque les enferme, lui et l'abbé Aulagnier, dans un petit cercle que les zombies n'arrivent à pénétrer. Comment expliquer le prodige de cette résistance ? Pour comprendre, il faut revenir en arrière.
Nicolas S, après de brillantes études universitaires, marquées par l'obtention d'une licence de thomisme et d'un doctorat sur la philosophie religieuse russe du 19eme et du 20eme siècle, a choisi de devenir un serviteur de la cause religieuse en intégrant une confrérie conciliaire organisée pour lutter contre la mainmise des athées et des franc-maçons sur le Projet Fedorov. C'est dans ce dessein qu'il est devenu un chevalier de l'Eglise. Mais on ne s'improvise pas chevalier. Il faut des compétences, des dons, un sens du sacrifice, et surtout cette innéité de la Force que les Maîtres de l'Eglise ont rapidement décelée en lui. Pour devenir chevalier il a dû se soumettre à un entraînement intensif et suivre une formation spéciale durant trois longues années. C'est ainsi qu'il a appris à piloter les navettes spatiales les plus puissantes et surtout, en étant guidé par des maîtres spirituels, à maîtriser la Force. Ces Maîtres l'ont également initié au Ju-Jitsu, l'art martial de self-défense par excellence, et au maniement du sabre laser, son arme maîtresse, la plus adaptée aux règles strictes de la légitime défense. Aucun catholique ne pourrait soutenir en 2039 que l'idée de la non-résistance au mal exaltée en son temps par Léon Tolstoï puisse être interprétée dans un sens chrétien.
Formé par les prévôts d'escrime de l'église romaine, il est passé maître dans cette noble science. Il restait des journées entières dans les salles d'armes du Vatican à peaufiner ses bottes, à affiner ses ripostes et mettre au point des coups imparables. L'aisance avec laquelle il se meut, l'épée à la main, sa souplesse naturelle, son agilité, sa régularité académique, alliée à un don d'improvisation, une audace sans pareille, le rendent proprement redoutable. Ayant atteint à l'excellence dans la pratique de l'escrime, il a poursuivi sa formation auprès des Maîtres qui lui ont enseigné l'art du sabre laser.
Son combat contre les Réfractaires marque le début de la mission Wojtyla pour laquelle toutes les forces du catholicisme ont été mobilisées. Le 1er objectif est clair : réaliser l'union des chrétiens....
Avant de poursuivre notre récit haletant, il convient de brosser le portrait de Fedorov, qui va éclairer bien des zones d'ombre (pour le portrait physique,voir image ci-dessus).

C'est un honneur que de présenter Nicolas Fedorov, misanthrope génial dont le nom resta de son vivant inconnu du grand public, obscur bibliothécaire au musée Roumiantsev de Moscou, penseur fécond dont les idées originales influencèrent les plus grands auteurs russes de son temps, Vladimir Soloviev, Léon Tolstoï et Fiodor Dostoievski. Beaucoup de russes aiment à le représenter comme un saint non canonisé.
Fedorov brûlait d'une vie spirituelle intense. Il occupait une chambre minuscule, dormait quelques heures par nuit, sur une male. Il se nourrissait de thé et de petits pains ou encore de poisson salé, se passant de plats chauds pendant des mois. L'argent lui était odieux (« c'est un vrai chrétien disait de lui Léon Tolstoï. Etant pauvre, il donne tout; il est toujours gai et humble ») Il recevait un salaire minime et refusait toute augmentation. Il ne voulait posséder aucune propriété personnelle, ne portait jamais manteau d'hiver et se déplaçait à pied. Doué d'une grande humilité, il refusait toute publicité pour son oeuvre, publiait ses articles sous un pseudonyme et parfois ne les publiait pas du tout. Sans le dévouement de ses amis qui firent éditer son oeuvre majeure, La philosophie de la cause commune, on n'aurait jamais rien su de cet homme obscur qui a changé la face du monde.

Dans le secret de sa petite cellule qu'il occupait pendant sa formation de chevalier, Nicolas S a pu méditer en profondeur la doctrine de Fedorov, tout entière éclairée par l'Evangile chrétien de la Résurrection. Fedorov était un fils de l'Orthodoxie dont Pâques est le mystère central. « Le Christ est ressuscité ! ». Au fond de sa doctrine étrange il y a une idée religieuse, une aspiration puissante à un salut entier et universel, en consonance avec la propre quête spirituelle de notre chevalier : « Nous sommes les gardiens de nos frères ruminait-il bien souvent la nuit venue, dans sa cellule plongée dans l'obscurité...Nous devons tendre de toutes les forces de notre esprit à ce que tous les hommes participent au salut...Urs von Balthasar le disait déjà...Nous devons nous sauver tous ensemble, en communion et non pas isolement...se résigner à la perdition de tous...non, non c'est impossible...nous devons faire de cette oeuvre commune que les hommes entreprennent de réaliser une oeuvre vitalement chrétienne. Le Projet Fédorov nous ouvre les portes de l'espace...Il nous faut maintenant travailler à la spiritualisation et à la transfiguration du cosmos, lui donner son sens christologique, collaborer à l'oeuvre divine du salut, préparer la Résurrection transcendante. Le christianisme n'est pas une doctrine, une conception de la vie, une idéologie, c'est l'oeuvre, oui c'est l'oeuvre même du salut...La passivité, la paralysie des chrétiens, est une conséquence du monophysisme et de leur rupture avec la divino-humanité...impuissants à appréhender le mystère terrible de la liberté, ils s'accrochent comme des mouches à une notion fétichiste et pitoyable de la Providence qui achève de les discréditer...rien n'est dû...oui, rien n'est dû...» Nicolas S. achevait ces colloques intérieurs dans des convulsions quasi-épileptiques. En proie à des tensions d'âme indicibles, saisi de frénésies, trempé de sueur, il se précipitait hors de sa cellule et s'en allait sur les routes et par les chemins déserts pour essayer d'échapper à ce monologue torturant. Ce n'est qu'au petit matin qu'il retrouvait un semblant de paix...
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Cerné par des hordes de Réfractaires, Nicolas S se bat comme un beau diable. Mais il commence à faiblir, ses forces déclinent, sa respiration devient haletante. Il va bientôt céder. Et surtout il vient de s'apercevoir que l'abbé Aulagnier n'est plus à ses côtés. Il a échappé à sa protection. Le malheureux est là, à quelques mètres de lui, hébété, sans défense...des zombies l'ont attrapé...horreur...l'abbé s'écroule sous leur poids, il est traîné sur le sol comme une bête ...ils vont le saigner, lui sucer le sang...Puisant dans ses dernières forces, notre chevalier tente de se défaire des monstres pour venir à son secours. Il frappe maintenant en aveugle, dans tous les sens...peine perdue, un Réfractaire vient de le saisir par la gorge, tous les autres lui tombent dessus. C'est la fin, pour lui, l'abbé...et la Tradition, vouée sans son sauveur à une perdition certaine...mais au moment où tout paraissait perdu, un miracle se produit. Une énorme explosion retentit à quelques mètres des deux malheureux...et puis une autre...Bertrand D. vient d'entrer en action...Les missiles gama éclatent dans tous les coins... les Réfractaires gémissent, hurlent, fuient. Victoire. Nos deux héros sont sauvés. Nicolas S lève la tête. L'espace 2 décrit des cercles triomphants dans le ciel...L'opération "sauvetage de la Tradition" peut maintenant commencer.

Episode 4

L'Espace 2 se pose lentement sur le sol. Le sas s'ouvre devant Nicolas.S dont le visage ensanglanté donne une idée de la violence du combat qui vient de se dérouler. Armé de son seul sabre laser il a terrassé des dizaines de monstres tout en protégeant l'abbé Aulagnier, venu chercher la mort sur cette planète funèbre. Notre vaillant chevalier est à bout de forces, c'est à peine s'il arrive encore à tenir debout. Le malheureux abbé gît inanimé à quelques mètres de là sur le sol terreux, le corps recouvert de poussière. On ne discerne même plus sa soutane.
...Bertrand D sort du cockpit. Débraillé comme à son habitude, la chemise ouverte, les cheveux ébouriffés, mal rasé, il fait partie de cette nouvelle génération de catholiques insoucieux des apparences et des convenances, libre intérieurement, unis par la quête eschatologique du Royaume de Dieu et de la Transfiguration universelle en Christ. Face à lui, Nicolas S a des allures d'enfant de choeur. Qui pourrait croire que ce garçon, le pilote le plus prometteur de sa génération, est un des fers de lance de la Tradition catholique, un de ses plus nobles serviteurs et que ses meilleurs amis sont des moines bénédictins. Bertrand D est très pieux. Mais sa piété se conjugue avec un sens de l'action qui le distingue de la plupart de ses coreligionnaires qui semblent frappés par une maladie de la volonté. Il a en commun avec Nicolas S de s'illustrer aussi bien dans les missions périlleuses que dans les controverses intellectuelles. Il est l'auteur d'une brillante étude sur la portée cosmique de la liturgie tridentine, dont des prélats modernistes ont tenté de bloquer la publication. L'intervention du préfet de la congrégation pour doctrine de la foi a mis fin à leur odieuse entreprise. Il n'y a pas l'ombre d'une réticence dans son attachement au Ritus Antiquus. La Croix rédemptrice selon sa thèse peut seule ouvrir la voie à la transfiguration de l'univers, à la libération du cosmos. Il n'existe pas d'autre voie...Nous aurons l'occasion de revenir en détails sur cette étude remarquable qui fait maintenant autorité...S'il a accepté la « mission Wojtyla », c'est pour sauver ce rite vénérable, conservé comme une relique, et à leur seul profit, par les traditionalistes de la Fraternité Saint Pie X partis vers les confins de l'espace (voir épisodes précédents)...

Bertrand est arrivé à la rescousse au moment le plus critique du combat. A quelques secondes près, Nicolas S et l'abbé Aulagnier se faisaient déchiqueter par les hordes de morts-vivants
Il se précipite vers son ami et dans un élan impétueux le serre dans ses bras. Nicolas S. se raidit sous l'effet de la douleur :
-Ola Bertrand, trêve d'effusions, j'ai le bras en compote, je suis cassé de partout...
- Bordel Nicolas tu peux pas t'imaginer ma frayeur. J'ai vraiment cru que j'arrivais trop tard. Ce foutu réacteur atomique refusait de démarrer. Quelle saleté ! J'ai jamais autant gueulé de ma vie, tellement qu'il est reparti tout à coup. C'est vrai que t'as l'air mal. On va te remettre sur pied, tu vas voir...Et ?..
Bertrand D parcourt du regard le sol jonché de cadavres fumant.
- Et l'abbé Aulagnier ? Il est...?
- Non, t'inquiète, il est sain et sauf, juste un peu amoché. Il a perdu connaissance. Ce qui m'inquiète le plus en fait, c'est son état spirituel. La Force l'a déserté. Le départ de ses amis prêtres et des fidèles l'a comme anéanti. C'est toute sa vie qui s'est envolée avec eux. Son sens de la catholicité n'était pas assez développé, voilà tout. Il a trop respiré l'atmosphère du milieu, un milieu qui s'est fermé et sclérosé avec les années. Il eût fallu réagir beaucoup plus vite. L'indifférence des vaticanistes, confinant au mépris, n'a fait qu'accentuer la séparation avec les sectateurs de la Tradition. Ils les ont condamnés à un isolement mortel. Et que dire de leurs manoeuvres inhabiles pour absorber les îlots traditionalistes échappant à son emprise. Ils ont cru que l'on pouvait gérer ce problème comme un dossier relevant de la diplomatie.Le plus invraisemblable dans l'histoire, c'est que des bouffons de foire et des pères de famille pantouflards sont devenus les porte-drapeaux de la tradition catholique, le centre vital de notre foi. On en est arrivé au point où certains de ces énergumènes n'hésitent pas à instrumentaliser la Croix à des fins idéologiques. Il fallait les arrêter. Quelle négligence de la part de nos prélats ! Quelle folie !...La fuite de la Fraternité Saint Pie X met en péril le catholicisme...Dépossédé de la tradition, de sa tradition, il est menacé de mort...
Ces derniers mots, Nicolas S les prononce lentement. Sa voix est chargée de souffrance. Bertrand D a remarqué le trouble de son ami.
- Allons Nicolas...c'est ainsi que tu savoures ta victoire ? Tu as sauvé l'abbé Aulagnier. C'était crucial. Nous allons maintenant pouvoir passer grâce à toi à la deuxième phase de notre mission. Avec l'abbé à nos côtés tout est possible..
- En tout cas il est notre seul espoir...
- On ne le saura Nico que si l'on déguerpit d'ici au plus vite. Des brigands et des raskols stationnent au-dessus de la Planète Morte. Tu sais bien que les forces de sécurité interplanétaire ont ordre de ne jamais franchir son orbite. C'est une zone de non-droit. Il faut foutre le camp, et rapido..S'ils nous repèrent, nous sommes foutus...Va prendre ta place dans le cockpit. Je vais chercher l'abbé et hop on dégage...Nous retournons à Rome. Il n'y a plus une minute à perdre.

Episode 5

Nicolas S. est debout sur la petite passerelle de l'Espace 2. Il jette un dernier regard sur la terre ténébreuse où il a failli perdre la vie, « terre de misère et de ténèbres, couverte de l'ombre de la mort ; où ne se trouve nul ordre et nulle rédemption, mais où habite la sempiternelle horreur » (Matines des morts). Une lumière jaunâtre émanant d'un soleil agonisant dans les profondeurs de cette galaxie abandonnée renforce l'impression de cauchemar...Des ombres émergent des nappes de poussière soulevées par le vent glacial. Ce sont eux. Ils reviennent...Ils fondent sur les cadavres pour sucer leur sang encore chaud...Ce sera sa dernière vision de cet enfer où les missionnaires catholiques, les messagers de l'Evangile, n'ont jamais pu planter la Croix...Images de la perdition éternelle...Nicolas S est parcouru par des frissons d'épouvante. Il sait, car la science de ce jeune chevalier est immense, que dans l'autre enfer le supplice de la privation de Dieu surpasse infiniment tous les autres supplices, toutes les horreurs vues et imaginées...Il ferme le sas brutalement et rejoint le cockpit, le coeur oppressé....

L'espace 2 s'élève lentement du sol. L'abbé Aulagnier a été placé dans la capsule médicale. Nicolas S s'est installé au poste de co-pilotage, derrière Bertrand Décaillet. Après avoir traversé une zone de turbulence, le vaisseau pénètre dans l'espace. Déjà Bertrand D s'apprête à activer les propulseurs V3 pour rejoindre le point de saut Omega mais une il est arrêté dans son geste par une énorme secousse. Le vaisseau fait une terrible embardée mais Bertrand parvient à le redresser. Une alarme assourdissante retentit...Un missile les a atteints...
« - Bordel, c'est un raskol isolé...Nicolas, donne-moi le rapport des dégâts ? ».
Les deux garçons communiquent par micros-oreillettes
- Un impact à l'arrière, côté gauche de la carlingue. C'est assez grave je crois...Le bouclier thermique est hors-circuit. Et...mince...l'hyper- propulseur est endommagé...»
- Bon sang c'est pas vrai...estimation des dégâts ?..
- Perte d ‘énergie de l'ordre de 1/6 par minute...
- Bordel...sans bouclier nous sommes à la merci du moindre tir bidon de ce gogo...Si l'hyperpropulseur pète, nous n'atteindrons jamais le point de saut. Aucune aide à attendre, nulle part, dans cette galaxie déserte...nos signaux de détresse se perdront dans son immensité glauque...
- Bertrand un autre chasseur fonce droit dans notre direction...Point G4 du radar...Il atteindra notre zone dans 54 secondes...
- Ok Nico enregistre les coordonnés du point de saut, et attends mon signal pour enclencher les hyperpropuleurs...A nous deux mon gros...J'ai quarante sept secondes pour te dégommer et trouver la bonne trajectoire de propulsion...
Bertrand D enfile ses lunettes-radar de combat. En utilisant toute la puissance des réacteurs, il pique vers l'avant en tournoyant sur lui-même, puis redresse brusquement son vaisseau, harcelé par une volée de missiles que lui décoche le Raskol et qui s'en vont éclater dans le vide. L'Espace 2 bondit alors vers le zénith et après avoir exécuté une boucle vertigineuse, plonge vers le chasseur ennemi et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le pulvérise...un seul tir a suffit...Bertrand D amorce alors un virage et stabilise la navette qui s'apprête à entrer en hyperpropulsion...
- Nico apprête toi, j'ai presque la bonne trajectoire..
- Bertrand, l'autre chasseur...il approche...un missile longue portée... droit sur nous...
- Attends un peu...j'y suis presque...GO
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Quelques minutes ont passé...
« - Le point de saut est devant nous Nicolas ...En sortant de l'hyperespace, nous nous trouverons non loin de la lune...Rien ne m'enchante tant que d'orbiter autour d'elle, tel un galantin voletant près de sa chérie. J'aime à m'imprégner de sa clarté bienfaisante. Il m'est alors loisible de méditer sur sa symbolique cosmique. La lune qui diminue, disparaît puis croit à nouveau correspond pour nous chrétiens au mystère de la mort et de la résurrection ...Ce Signe au-dessus de nos têtes, depuis toujours. Quelle source d'espérance pour tous les hommes ! Cette douce et chère lune...
- On pourra peut-être s'accorder près de cette bien-aimée une petite halte méditative mon cher Bertrand...On l'a bien mérité.
- Hélas le temps nous est compté. L'Arche du Salut de la Fraternité Saint Pie X poursuit sa folle course dans l'espace. Ils doivent être déjà loin. Au sortir du point de saut nous retournerons directement à Rome. Nous y serons dans deux jours. Nous attendrons que l'abbé Aulagnier se rétablisse, puis, avec lui, nous nous lancerons à leur poursuite...
- Brrr, dis-moi, Bertrand tu n'as pas un programme plus réjouissant ? Tout de même, je me demande bien comment ils ont organisé leur vie à l'intérieur de l'Arche.
- M'est avis que seul un auteur de récits bouffons pourrait nous le dire. Je n'ai pas cette compétence. N'oublie pas seulement une chose : la plus parfaite des communautés peut être le plus horrible des enfers...


Episode 6

L'Espace 2 se pose sur un astroport proche de la place del Populo. Un haut prélat sort de sa papa-speedair pour accueillir les jeunes aventuriers. Il est accompagné par une équipe médicale chargée de transporter la capsule où repose l'abbé Aulagnier au grand hôpital de Rome. Bertrand Décaillet sort le premier : « Eh bien, je suis pas mécontent de poser à nouveau les pieds sur notre bonne vieille terre. J'ai jamais vraiment goûté les aventures intergalactiques. Elles me conduisent toujours trop loin du monastère, ma seule véritable demeure. Mais puisque nous sommes d'abord au service de l'Eglise, il faut bien se soumettre, n'est ce pas ?... »
Le cardinal Gonzalez s'approche, tout sourire.
- Mes hommages éminence...Mission accompli...je n'ai rien d'autre à ajouter lance Bertrand d'un ton jovial
- Félicitations mes jeunes amis. J'ai appris, poursuit-il en se tournant vers Nicolas S que notre apprenti chevalier s'était particulièrement illustré pendant la bataille. Vous vous êtes acquitté avec brio de votre première mission jeune homme. Vous allez maintenant pouvoir intégrer l'Ordre. En attendant je vous invite à me suivre. Nous allons vous conduire jusqu'à vos quartiers où vous pourrez vous reposer quelques heures. Ce soir doit se tenir la réunion du Grand Conseil qui sera présidé par le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, assisté par le secrétaire particulier du Saint Père. Tous les Maîtres y assisteront. Vous y êtes bien sûr conviés. Nous n'aborderons peut-être pas le sujet de la désertion de la Fraternité Saint Pie X. Nous sommes confrontés à d'autres urgences. Des événements inouïs sont survenus pendant votre absence... des clones...des clones, rendez-vous compte...
Ces derniers mots sont prononcés d'une voix tremblante, presque inaudible. Une expression d'effroi se dessine soudainement sur son visage. Ses traits se contractent. On dirait qu'il se débat contre une vision d'épouvante. Que voit-il ? Que sait-il ? Ce changement si brusque dans la physionomie bonhomme du cardinal impressionne nos deux héros qui ne savent plus que dire...
- Et notre mission, lui demande tout à coup Nicolas S, après un long silence, l'opération « sauvetage de la Tradition » ?
- Patience messieurs, vous en saurez plus ce soir...
Tous trois se dirigent silencieusement vers la voiture volante du cardinal. Avant de s'y engouffrer, Nicolas S se tourne vers la navette. Les infirmiers en ont sorti la capsule médicale. Ils l'introduisent avec force précautions dans une ambulance.
- Ne vous inquiétez pas pour lui. L'abbé Aulagnier va être confié aux soins des meilleurs spécialistes catholiques...Vous l'avez tiré du séjour des morts, au péril de votre vie. Mais on en sort pas sans graves séquelles. Il lui faudra du temps pour recouvrer toutes ses forces....
Nos deux héros pénètrent dans la papa-speedair et prennent place en face du cardinal...
La voiture décolle et en quelques secondes elle se trouve au-dessus du centre de Rome.
................................
Le Vatican. Un garde suisse introduit Nicolas S et Bertrand D dans une grande salle majestueuse. Le Préfet, le secrétaire du Pape, le cardinal Gonzalez dont dépendent les chevaliers du Concile, les Maîtres et un homme dont ils ignorent l'identité, sont assis en cercle, selon l'usage du Grand Conseil. L'atmosphère qui y règne est silencieuse et solennelle. Après les salutations d'usage, nos deux héros vont rejoindre leur place. Leur attention est aussitôt accaparée par l'inconnu qui leur fait face, placé entre le Préfet et le Cardinal Gonzalez. Voûté, replié sur lui-même, cet homme, d'une trentaine d'années, au visage blafard, semble atteint d'une maladie dégénérescente. Il est immobile. Quelques lueurs de vie brillent encore dans ses yeux désorbités, implorant on ne sait quoi, un secours, une aide, la mort même, tel un cancéreux en phase terminal suppliant ses proches du regard de l'euthanasier. Cet homme inspire une pitié indicible.
Le préfet prend la parole.
- Messieurs tous vos exploits nous ont été narrés ici même par le cardinal Gonzalez qui ne tarit pas d'éloges à votre égard. Une telle bravoure ne peut rester inactive. C'est pourquoi, dans l'attente du rétablissement de l'abbé Aulagnier, nous avons décidé de vous intégrer à l'opération « menace clonique ». Je vous vois ouvrir de grands yeux jeunes hommes. Venons-en donc au fait. Cette mission est en rapport avec ce monsieur assis en face de vous. Je vous présente M.Valent, décédé il y a trente ans d'un terrible accident de voiture et revenu à la vie par ce que d'aucuns appellent les « miracles de la science ».
Nos deux héros sont comme frappés de stupeur. Bertrand Décaillet, écrasé par cette révélation, se lève brutalement de son siège ...
- C'est, c'est un ?...
Les mots restent accrochés à sa bouche. Le Préfet acquiesce d'un signe de la tête.
- Mais...il nous entend, il peut parler...
- Non il ne le peut plus. Ses jours sont comptés...Il va mourir...pour la seconde fois...
- Est-ce possible ?
- Hélas oui. L'interprétation matérialiste du Projet Fedorov semble avoir débridé l'imagination de quelques gourous et savants fous. Nous ne maîtrisons plus rien. Nous sommes complètement dépassés. Le Projet passe par une phase d'activisme humaniste et scientiste absolument incontrôlable. Des laboratoires ouvrent partout dans le plus grand secret et en tout illégalité. La résistance que nous opposons au projet de résurrection des ancêtres par des moyens scientifiques semble décupler la rage de nos ennemis qui n'hésitent plus à financer ces oeuvres du démon. Nous voyons en ce moment se réaliser ce que le père Boulgakov présentait jadis comme de sinistres hypothèses relevant d'une fantaisie macabre...fantaisie macabre devenue messieurs une réalité sordide. Permettez-moi de vous lire quelques lignes du grand théologien, qui jettent une lumière prophétique sur les derniers événements. Elles sont tirées d'une étude sur Nicolas Fedorov. Il y démontre que toute tentative de résurrection immanente repose sur l'idée que l'âme revient en vertu d'une nécessité naturelle dès que le corps est rétabli », idée absurde car, note-t-il, « tant que son corps n'est pas restauré, l'âme demeure dans une sorte d'anabiose, dans un état de pure potentialité. Cela exclut à l'avance la possibilité pour une âme qui a franchi les portes de la mort de revenir dans un corps nécrosé et détruit pour lui rendre la vie, puisqu'elle aussi a perdu la force vitale » Je vous épargne les détails. Tout cela vous le savez parfaitement. « La résurrection de même que la naissance est un acte créateur de la toute puissance divine...c'est une effusion de la force vivifiante de Dieu sur une âme humaine, à savoir un acte théurgique ». Ainsi donc à supposer que, je le cite, « les fils parviennent à reproduire exactement l'organisme des défunts selon leur composition extérieure et interne, et que ceux-ci auraient conscience de leur liaison et même de leur identité avec leur précédent double, rien ne serait plus effroyable que cette idée infernale et plus ignoble que cet ersatz de résurrection, que ces automates en mouvement, exactement pareils à des organismes naguère vivants, mais détériorés et cassés ? On est saisi d'un effroi mystique et d'une invincible horreur à la pensée que nous pourrions rencontrer des espèces de doubles mécaniques, contrefaçons d'êtres qui nous étaient chers, et complètement semblables à ceux-ci. Que nous pourrions les toucher, les caresser... ». Cette frayeur est devenue nôtre messieurs. M.Valent est un de ces clones « détériorés ». Le malheureux a été découvert dans un laboratoire italien démantelé par la police. Sans les informations apportées par un de nos chevaliers dépêchés sur place, ce laboratoire poursuivrait encore son activité criminelle.
Puis se tournant vers nos deux héros :
- Dès demain, après la première messe, vous partirez enquêter sur un réseau scientifique basé en France et qui dispose semble-t-il de grands moyens pour mener à bien ses recherches. Il vous faudra de grandes forces spirituelles pour supporter ce que vous allez voir. Toutes nos prières vous accompagneront pendant votre mission périlleuse...


15/03/2004
Sombreval

Tags : Fedorov, FSSPX


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