American bombshell (Le Projet Fedorov, épisode 13)



American bombshell (Le Projet Fedorov, épisode 13)
La statue de la Liberté niçoise est implantée au milieu du Quai des États-Unis. Laura s’arrête pour l’observer. Cette statue a été dressée il y a une trentaine d’années pour célébrer les liens séculaires unissant Nice et les États-Unis d’Amérique. Nicolas S se tient tout près de la jeune femme et la regarde du coin de l’œil. Elle paraît d’abord troublée. Mais, bientôt, un doux sourire se dessine sur son visage. Des souvenirs implantés, remontant à la période la plus glorieuse de la carrière de Megan Garner, émergent à la surface de sa mémoire. Elle voit son étoile rose sur le Hollywood Walk of Fame. Elle la voit rayonnante aux avant-premières de ses films à Londres et Los-Angles ou au Comic Con de San Diego. Elle la voit monter les marches du Festival de Cannes. Laura est heureuse pour elle. Mais ces images, qui défilent les unes après les autres, menacent d’envahir tout le champ de sa conscience. Elle sait qu’elle doit contrôler son personimage. Son soi qui régit en elle la gravitation mentale des images lui envoie ce signal : off.
Ils finissent par s’éloigner de la statue. Des badauds se retournent sur le passage de la jeune femme. Nicolas S comprend qu’il est de temps de trouver un endroit discret, à l’abri des caméras et des regards fureteurs. La plage du Beau Rivage fera l’affaire. Sa grande terrasse face à la mer offre le cadre idéal pour un déjeuner en tête-à-tête. Nicolas se surprend à regarder fébrilement autour de lui. Les plagistes et les droïdes serveurs s’affairent. Il ne détecte aucune présence suspecte. Les voiles d’ombrage vont les protéger de l’œil des drones. Tous deux s’assoient. Laura détache ses cheveux maintenus en chignon flou. Ses longues mèches de jais retombent en cascade ondoyante sur ses épaules. Pour masquer son trouble, Nicolas S s’empare d’un menu digital card, glisse ses doigts sur la surface tactile en faisant mine de s’y connaitre en matière de gastronomie locale. Il opte en entrée pour un tataki de Thon rouge au sésame et sa sauce sucrée au wasabi et choisit en plat un saumon en escalope cuit vapeur émulsion de fenouil. Il relève la tête et s’aperçoit que la jeune femme ne l’écoute pas, qu’elle semble ailleurs, comme absorbée dans son rêve éveillé. Son regard, tourné vers la mer, se perd dans le lointain, vers le ciel, là où les navettes se métamorphosent en nuées lumineuses, avant de disparaître dans l’espace. Puis elle lui dit après un moment de silence :
- C’est étrange, je n’ai pas de souvenirs relatifs à la conquête spatiale. J’étais déjà née lorsque les premières colonies interstellaires ont vu le jour. Sœur Agnès m’a parlé un peu, vaguement, du Projet Fedorov. Je me suis parfois aventurée jusqu’au cosmodrome… mais je n’ai pas de souvenirs et…
Après un moment d’hésitation elle ajoute :
- Mon programme… il ne me dit rien…
Nicolas S la coupe aussitôt :
- Ce n’est pas au programme que vous devez vous fier. Je vous apprendrai ce qu’il faut savoir, au fur et à mesure…
- J’ai surtout besoin qu’on me dise la vérité. Vous m’excuserez, d’ailleurs, de vous poser cette question toute simple. Ce projet de Fedorov, il a d’abord pour but la résurrection de nos parents et de nos ancêtres, c'est exact ?
Nicolas S reste un moment silencieux, puis lui répond :
- C’est en partie vrai. Mais, à mon sens, il a surtout servi à justifier le financement de l’exploration spatiale. Ce projet de résurrection artificielle des morts nécessite au préalable la découverte de nouvelles planètes habitables. Il a donc permis de donner une impulsion définitive aux recherches sur les technologies de navigation interstellaire. Il n'a été en fait qu'un prétexte. L’explosion démographique, les invasions migratoires, les dérèglements climatiques ont rendu la «solution Fedorov» acceptable pour tous. C’est pourquoi une coalition internationale s’est rapidement mise en place. Tout a été très vite.
- Pourtant, il me semble que les premières expériences pour faire ressusciter les défunts ont coïncidé avec le lancement des premières missions d’exploration. Elles n’ont jamais cessé depuis lors. Et il y a eu des prototypes…
Nicolas S ne répond rien. Laura plante son regard dans le sien. Il comprend qu’elle est en train de le passer au scanner. Il doit vite trouver un sujet de diversion. Heureusement, la jeune femme prend les devants.
- Vous savez, je me suis documentée, lui dit-elle d’une voix enjouée. Je crois qu’il est temps de commander, non ?
- Vous avez choisi ?
- J’ai passé le menu au peigne fin, dans ma tête, pendant que nous discutions. Pour moi donc ce sera un simple Chicken Burger, accompagné d’un Cherry Coke.
- Le Burger ? lui dit-il en reprenant sa tablette. Un menu américain donc… vos origines sans doute ?
- Non, juste une question de goût… Et j’ai beau être américaine, je parle couramment votre langue. Je suis un peu française, non ?
- Sans doute. Vous pouvez ainsi au gré de votre fantaisie choisir d’être une azuréenne ou une californienne. Mais vous n'en restez pas moins une fille du soleil.
Laura esquisse un léger sourire puis pianote à nouveau sur sa tablette.
- Voilà, j’ai aussi commandé des snow cones en dessert. Que diriez-vous d’aller les savourer après le repas sur deux de ces beaux transats bleus et blancs, au bord de l’eau ?
Nicolas S saute sur l’occasion. Il a besoin de marcher un peu, de détendre son esprit.
- Avec plaisir. Je m’en vais de ce pas les réserver.
Il se lève et se dirige vers un plagiste qui zigzague entre les transats… Des snow cones, c’est quoi ça, se demande-t-il…
……………

Bercé par le clapotis des vagues, Nicolas S se prélasse sur son transat couleur du ciel. Face à lui, la mer. Ou plutôt un petit groupe de jeunes munis de capteurs et de lunettes à réalité augmentée. Directement connectés à Virtuanet, ils sont immergés dans un jeu en ligne multijoueur. Ils ont adopté le mode escarmouche dans une énième version de Warcraft. Leurs propres clones virtuels s’animent dans un décor peuplé de furbolgs, de trolls, de gnolls, tous plus vrais que nature. Nicolas S cherche Laura du regard. Elle se baigne tout près du groupe. Sa silhouette ambrée, qui évoque celle d’une sauveteuse de Malibu, se découpe sur fond d’azur. Elle rejoint le ponton de la plage pour s’y allonger. Sa peau ruisselante d’eau scintille par endroits sous les rayons du soleil parvenu au zénith. Elle est maintenant dans le champ de vision des joueurs, là où ont pris position des orcs aux crocs dégoulinant d’une bave noirâtre. Elle se couche sur le dos, une jambe tendue, l’autre pliée, campée dans une pose sculpturale….
... Les jeunes ont interrompu leur jeu et finissent par s’éloigner. Nicolas S ferme les yeux à son tour mais il ne parvient pas à s’assoupir. Ses pensées le ramènent toujours à la jeune femme. Surtout, il cherche à analyser l’étrange impression qu’il a ressentie à plusieurs reprises en la regardant se baigner. L’impression de voir sa mère reviviscente en elle. L’actrice. La bombshell américaine comme la surnommait un critique des Cahiers du Cinéma. La femme technicolor. S’agit-il là de l’effet d’une autosuggestion ? Nicolas S n’arrive toujours pas à accepter l’idée que cette femme ait voulu se répliquer. Mais la technologie serait-elle seule en cause dans ce dédoublement qu’il a cru ou voulu percevoir ? Devra-t-il plutôt l’imputer à cette force, à cette magie mystérieuse de la nature qui la rend capable de conformité dans la multiplicité ? Sœur Agnès lui a appris que les personimages peuvent véhiculer les systèmes verbaux, auditifs, visuels et même corporels des ancêtres. «N’essayez jamais de rompre l’attachement naturel qu’elle éprouve pour sa mère», lui avait-elle rappelé avec fermeté. Oui, se dit-il, mais Megan Garner est bel et bien morte. Que reste-t-il maintenant de son vœu d’immortalité ? Un hologramme en 3D ? Elle a cherché à ruser avec la mort mais elle a perdu la partie. Un rictus de contentement se dessine sur les lèvres de Nicolas S. Mais la voix de Sœur Agnès lui parle encore, quelque part. Il la revoit en pensée et l’entend à nouveau. Que lui dit-elle ?

- Écoutez bien cher Nicolas… La mère de Laura a voulu prendre part à sa propre résurrection. Elle a partagé les chimères de Fedorov. Il ne reste d’elle qu’une insaisissable présence numérique, activable selon le bon vouloir de ses derniers proches. Les films qui ont fait sa renommée n’intéressent plus personne. Son nom même tombera bientôt dans l’oubli. Pourtant, il reste ce lien indéfectible qui la relie à sa fille. Ce lien qui ne peut être tranché. Ce lien qui oblige Laura à se porter garante de sa mère et à racheter ses fautes. C’est pourquoi elle va vous suivre et vous aider… Voilà… Maintenant, Nicolas, prenez ce flyer que vous tend la jeune fille et préparez-vous à passer une belle soirée au clair de lune avec Laura. Profitez-en car demain sera un autre jour et une mission des plus redoutables vous attend.

Il ouvre les yeux. Une jeune fille lui tend un flyer coloré en souriant. C’est un carton d’invitation à une Beach Party qui se tient en face du Negresco. Il lit quelques lignes au dos : «… au cœur de la plage privée nouvelle génération Blue Beach qui mêle détente, luxe et art de vivre authentique, une programmation exigeante et éclectique vous est réservée. Notre piste de danse équipée de la technologie Hologram dance dance révolution vous promet des moments inoubliables». Encore un truc en 3D japonais, se dit-il en soupirant. Cette dernière phrase lui paraît destinée : «… sous le ciel parsemé d’étoiles et de navettes spatiales, les couples se rapprocheront aux sons de nos Love Songs soigneusement sélectionnées…» Love Songs… Ces mots pleins de promesse le remplissent d’inquiétude. Saura-t-il se montrer à la hauteur ? Il ne peut pas se permettre d’échouer. Toutes les cartes sont entre ses mains.

A suivre : Une nouvelle menace (épisode 14)

07/01/2017
Sombreval

Tags : Fedorov




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