Communio peccatorum (L'hérédité selon Maistre et Bernanos)



Communio peccatorum (L'hérédité selon Maistre et Bernanos)
Nous nous proposons d’étudier dans cet article le thème la solidarité dans le mal, par le biais d’une lecture croisée du roman de Bernanos, Sous le soleil de Satan et des Soirées de Joseph de Maistre.
Bernanos dans son premier roman publié en 1926 aborde le thème de l’hérédité, donnant une dimension métaphysique à ce qui n’est souvent traité que sous un angle médical ou psychologique. Il s’agit du passage où Donissan dévoile à mouchette l’origine de sa révolte, moins liée à son être même qu’à l’héritage malfaisant que lui ont transmis ses ancêtres. En cet héritage se concentre toute l’infamie perpétuée de génération en génération. Leur venin s’est inoculé en elle. Leurs vices sont devenus ses vices. Cette ivresse de liberté que Mouchette trouve dans le mal n’est que le fruit de son aliénation. La question que pose le passage que nous allons commenter est la suivante : le péché de la jeune révoltée est-il imputable au libre jeu de sa volonté ou vient-il de plus loin ? Donissan le voit émerger des profondeurs de sa race et de sa classe.
Les théories psychanalytiques dont on ne peut contester le bien fondé montrent que des instincts inconscients, de caractère irrationnel et amoral, déterminent une bonne partie de la conduite d’un individu. Il est admis également que des facteurs héréditaires peuvent prédisposer à des maladies physiques ou psychiques. Bernanos va beaucoup plus loin. Le psychisme de ses héros est irréductible aux normes de la raison et de la psychologie. Leur attitude reflète des conflits intérieurs très aigus qui ne peuvent être l’objet d’une description ou d’une analyse de type psychologique. Aux théories de la psychanalyse, l’écrivain oppose une vision métaphorique qui tend à préserver le mystère au cœur du sujet. Il est révélateur que l’écrivain n’ait point recours à une formulation psychologique pour décrire le phénomène de l’hérédité. Ce qu’il cherche à exprimer c’est l’idée de la transmission héréditaire de la faute, intraduisible en termes freudiens. Elle est indissociable de l’idée de la réversibilité à laquelle l’écrivain donne ici une nouvelle extension.
Bernanos est de fait beaucoup plus proche de Maistre que de Freud et ses successeurs, «ces fabricants d’histoires faisandées» dont il fustigeait le positivisme. Il suffit de se reporter au dialogue entre le chevalier et le comte dans le deuxième chapitre des Soirées de Saint-Pétersbourg pour s’en convaincre. Pour Joseph de Maistre l’hérédité qui choque tant la raison humaine ne fait que répéter le péché originel dont elle est une preuve implicite. La transmission des maladies, des vices, des tares morales des parents s’effectue par imputation et peut faire dégénérer toute leur descendance :

Le chevalier : Vous touchez là un sujet qui m'a plus d'une fois agité péniblement; mais pour ce moment je suspends mes questions sur ce point. Je voudrais seulement vous faire observer que vous confondez, si je ne me trompe, les maux dus immédiatement aux fautes de celui qui les souffre, avec ceux que nous transmet un malheureux héritage. Vous disiez que nous souffrons peut-être aujourd'hui pour des excès commis il y a plus d'un siècle; or, il me semble que nous ne devons point répondre de ces crimes, comme de celui de nos premiers parents. Je ne crois pas que la foi s'étende jusque là; et si je ne me trompe, c'est bien assez d'un péché originel, puisque ce péché seul nous a soumis à toutes les misères de cette vie. Il me semble donc que les maux physiques qui nous viennent par héritage n'ont rien de commun avec le gouvernement temporel de la Providence.

Le comte : Prenez garde, je vous prie, que je n'ai point insisté du tout sur cette triste hérédité, et que je ne vous l'ai point donnée comme une preuve directe de la justice que la Providence exerce dans ce monde. J'en ai parlé en passant comme d'une observation qui se trouvait sur ma route; mais je vous remercie de tout mon coeur, mon cher chevalier, de l'avoir remise sur le tapis, car elle est très digne de nous occuper. Si je n'ai fait aucune distinction entre les maladies, c'est qu'elles sont toutes des châtiments. Le péché originel, qui explique tout, et sans lequel on n'explique rien, se répète malheureusement à chaque instant de la durée, quoique d'une manière secondaire. Je ne crois pas qu'en votre qualité de chrétien, cette idée, lorsqu'elle vous sera développée exactement, ait rien de choquant pour votre intelligence. Le péché originel est un mystère sans doute; cependant si l'homme vient à l'examiner de près, il se trouve que ce mystère a, comme les autres, des côtés plausibles, même pour notre intelligence bornée. Laissons de côté la question théologique de l'imputation, qui demeure intacte, et tenons-nous-en à cette observation vulgaire, qui s'accorde si bien avec nos idées les plus naturelles, que tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire qu'un être semblable à lui. La règle ne souffre pas d'exception; elle est écrite sur toutes les parties de l'univers […] Cela se conçoit très clairement, et la règle a lieu dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral. Mais il faut bien observer qu'il y a entre l'homme infirme et l'homme malade la même différence qui a lieu entre l'homme vicieux et l'homme coupable. La maladie aiguë n'est pas transmissible; mais celle qui vicie les humeurs devient maladie originelle, et peut gâter toute une race […]»

L’abbé Donissan possède comme le curé d’Ars le don de lire dans les âmes. «La vérité se trouve dans le regard de la sainteté» écrivait Bernanos. La sainteté ne doit pas être entendue au sens moral mais comme ce ministère ecclésial qui donne à celui qui en est investi la faculté de percer l’âme des autres hommes. Donissan «le saint de Lumbres», voit la misérable lignée de lâches, d’avares, de luxurieux et de menteurs dont descend Mouchette. Il ne lui cache rien de sa vision qui la plonge au milieu d’un grouillement de vies obscures où elle reconnaît les siens. Les Malhorty, les Brissault, les Pichon, ces noms même connotent la petite bourgeoisie médiocre, gangrenée par le vice : «mensonges calomnieux, haines longuement nourries, amours honteuses, crimes calculés de l’avarice et de la haine», tous cachés sous une façade d’honorabilité. Donissan contraint en quelque sorte mouchette à ressentir le dégoût de ses péchés, confondus avec ceux de ses ancêtres. Le rôle prophétique du saint est de faire sortir le péché qui fait entrave au surgissement de la grâce. Ce passage est un des moments les plus forts de l’œuvre de Bernanos :

«Ta vie répète d’autres vies, toutes pareilles, vécues à plat, juste au niveau des mangeoires où votre bétail mange son grain. Oui ! chacun de tes actes est le signe d’un de ceux-là dont tu sors, lâches, avares, luxurieux et menteurs. Je les vois, Dieu m’accorde de les voir. C’est vrai que je t’ai vue en eux, et eux en toi. Oh ! que notre place est ici-bas dangereuse et petite ! que notre chemin est étroit ! » […]
Jamais, non jamais ! morts ne furent si brutalement tirés de leur poussière, jetés dehors, ouverts. A un mot, à un nom soudain prononcé, ainsi qu’à la surface une bulle de boue, quelque chose remontait du passé au présent – acte, désir, ou parfois, plus profonde et plus intime, une seule pensée (car elle n’était pas morte avec le mort), mais si intime, si profonde, si sauvagement arrachée que Mouchette la recevait avec un gémissement de honte […] En vain mouchette, dans un geste de défense naïve, levait vers l’ennemi ses petites mains […] Partout le péché crevait son enveloppe, laissait voir le mystère de sa génération : des dizaines d’hommes et de femmes liés dans les fibres du même cancer, et les affreux liens se contractant, pareils aux bras coupés d’un poulpe, jusqu’au noyau du monstre même, la faute initiale, ignorée de tous, dans un cœur d’enfant…Et soudain, Mouchette se vit comme elle ne s’était jamais vue, pas même à ce moment où elle avait senti se briser son orgueil […] Elle s’était reconnue dans les siens, et au paroxysme du délire, ne se distinguait plus du troupeau. Quoi ! pas un acte de sa vie qui n’eût ailleurs son double ? Pas une pensée qui ne lui appartînt en propre, pas un geste qui ne fût dès longtemps tracé ? Non point semblables, mais les mêmes ! Non point répétés, mais uniques. Sans qu’elle pût retracer en paroles intelligibles aucune des évidences qui achevaient de la détruire, elle sentait dans sa misérable petite vie l’immense duperie, le rire immense du dupeur»

C’est l’idée de la transmission héréditaire de la faute qui fournit à Bernanos l’expérience de la communio peccatorum. Bernanos en fait réactualise et approfondit la problématique inaugurée par Maistre en lui adjoignant la dimension de l’inconscient. Cette référence à l’inconscient peut surprendre dans la mesure où l’écrivain catholique s’est montré très sévère à l’égard de «ceux qui se nomment d’eux-mêmes et avec une admirable modestie psychiatres» et qui ont la prétention de «soigner» l’âme. Bernanos répugne à utiliser le mot même d’inconscient. Dans plusieurs de ses écrits il s’en prend au discours psychanalytique qui réduit l’homme à un champ clos de forces organiques et qui dissout le surnaturel dans une explication scientiste. Mais la position de l’écrivain n’est pas aussi tranchée qu’on pourrait le supposer de prime abord. C’est ce que tente de démontrer Monique Gosselin dans un article traitant du problème de l’inconscient dans l’œuvre de Bernanos. L’écrivain, comme elle le note, fait voir dans les profondeurs du sujet «le poids d’une obscurité profonde, qu’il répugne à nommer “inconscient” mais qui n’en constitue pas moins un mystérieux passif susceptible d’hypothéquer sa liberté». Dans un passage très important de L’imposture, le narrateur tente d’approcher le «secret » du mensonge Cénabre en explorant son passé. Ce secret est constitué de tous les passifs accumulés depuis l’enfance et par l’histoire même des générations. Le narrateur cherche l’origine du mal dans l’enfance humiliée de Cénabre «alors que le petit paysan, rongé d’orgueil jouait presque innocemment, d’instinct, au foyer familial, la lugubre comédie de la vocation». Il s’agit pour lui de déceler une de ces «fautes-mères» dont la lente mais tenace germination est capable de pourrir tout une race, comme l’avait déjà pressenti Maistre. On retrouve d’ailleurs dans ce passage l’idée maistrienne d’un passif hérité, susceptible d’éclairer l’évolution du personnage. L'anamnèse introduit un doute quant à la responsabilité des personnages : «Le petit orphelin abandonné de tous (un de ses grands-pères compromis dans l’affaire des chauffeurs de Metz, et mourant au bagne, son père alcoolique, sa mère tôt veuve, lavant et ravaudant le linge des commères dans sa pauvre chaumine de Sarselat, puis décédée à l’hospice de Bar-le-Duc) n’était point de ceux qui peuvent choisir»

...la suite dans mon essai sur la Réversibilité

07/10/2005
Sombreval



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Dimanche 15 Mai 2011 - 19:38 L'idée de progrès chez Maistre et Cioran

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