Deux Signe de Piste (Nelly)



Le signe de la pierre, par Paul Henrys.

Deux Signe de Piste (Nelly)
Soixante quinze francs de 2001, un livre figurant en bonne place parmi les rééditions d'Alain Gout ; le Signe dans la pierre méritait il un tel traitement ? Est-ce un chef d'oeuvre injustement méconnu ? Pas vraiment.
Le Signe dans la pierre fait partie d'un genre florissant mais heureusement tombé en désuétude : le roman raider. Oui, le super scout est de retour sur notre table de lecture ; et il n'est pas seul : toute une patrouille l'accompagne. Que veut-elle faire ? de grandes choses. Oui mais quoi en particulier ? De grandes choses. Que fait-elle dans le roman ? De grandes choses peu précises. Elle s'instruit, mais on ne peut pas dire que ce soit pour vaincre. Elle roule sa bosse, traverse des événements décousus.
On a l'impression que ce roman est un gigantesque shaker, où tous les ingrédients du « signe de piste » classique ont été versés pêle mêle ; deux héros, le blond et le brun, le reste de la patrouille comme faire-valoir (tous beaux, tous gentils, quelques-uns blonds, d'autres bruns), un peu de dépaysement (en Tunisie), beaucoup de dépassement de soi, un grand jeu, du sacrifice. Et quelques originalités : le cul de pat est orphelin (bien entendu, ce sera lui qui mourra à la fin), le héros blond est petit chanteur, et les scouts s'appliquent à appliquer toutes sortes de « techniques » raider, c'est-à-dire constamment les trois mêmes : utiliser une radio plus lourde qu'eux, s'entraîner avec les pompiers et construire des ponts. Techniques qui ne leur seront d'aucune utilité dans le roman, mais bon, ils se « préparent » à faire... de grandes choses.
L'arrière-plan familial est stéréotypé comme il se doit ; les deux protagonistes sont des fils de militaires à particule, avec un nom bien français au-delà du raisonnable. Ils veulent faire de grandes choses dans la banque &... non, je plaisante ! en fait, c'est dans la nature. Ils se préparent, montent des trucs assez oubliables à base de combats, de mottes de terre et de postes radio, ils s'exaltent, franchissent des caps dans l'amitié ou la perfection de leur patrouille que seul l'auteur est capable de ressentir, et ne fait guère partager. Il y a de même une progression que seul l'auteur comprend, et qui débouche sur « l'holocauste » que seul l'auteur a vu venir.
Puis ils vont en Tunisie, se font charger par un sanglier à la faveur d'un incendie ; le cul de pat s'interpose et prend le choc, privant le CP de la mort glorieuse qu'il attendait depuis longtemps. Le héros blond se fait missionnaire sous le choc, le héros brun, dépité, deviendra militaire ; et le cul de pat meurt à l'hôpital, entouré de tous, dans une débauche de larmes et de mains serrées, digne qu'on lui consacre un chapitre entier. Bref, tout rentre dans l'ordre.
Tous ces ingrédients n'ont pas été assez secoués, pas assez digérés, et ne suffisent pas à faire un cocktail ni un tout cohérent ; et le Signe dans la Pierre s'oublie aussi vite qu'il s'est lu.

Fort Carillon, de Georges Ferney.

Deux Signe de Piste (Nelly)
Par bonheur, un autre roman d'une époque un peu antérieure tombe sous nos mains pour nous divertir. Il s'agit de l'épique Fort Carillon en deux tomes, l'un aussi vivant que l'autre malgré leurs sous titres intellectuels (le pont des morts, la marche des vivants). Fort Carillon a une très grande qualité : il n'ennuie jamais. Mieux, il est, dans la masse des Signe de Piste, un roman original. Certes, il y a des concessions au genre ou à l'esprit (un brun, un blond ; et la supériorité sous entendue de l'aristocrate désargentée, vivant dans un château décrépi, sur le commerçant riche qui roule en Rolls). Mais c'est à peine distrayant.
Fort Carillon est un fort du Canada, à l'époque de Montcalm ; c'est aussi une bataille à l'issue de laquelle un officier de l'armée du roi s'est retrouvé dans une aventure dangereuse impliquant des indiens mal disposés. L'officier en est revenu vivant, avec un secret qu'il devait transmettre. De nos jours, une patrouille de scouts va tenter de découvrir ce secret perdu.
Le cadre du récit, c'est presque comme un nouveau Tintin en Amérique : six scouts vont vers le Nouveau Monde pour une chasse au trésor, avec sans doute des indiens et plein d'aventures. Auparavant, et cela aura suffi à remplir le premier tome, il faut retracer l'histoire du secret, de Montcalm à la Révolution. C'est le CP (le noble désargenté) qui raconte toute l'histoire à son second (le fils du marchand enrichi). C'est comme un roman historique dans le roman, qui se lit d'une traite malgré l'aridité du sujet. L'ambiance dans laquelle Renaud en fait le récit à Pierre est soignée : cela se passe dans la pénombre d'une bibliothèque, durant toute la nuit. Lorsque le matin se lève, les autres scouts sont arrivés et on peut partir à la chasse au trésor pour de bon. Rien n'a été trouvé, mais l'excitation des protagonistes est contagieuse tout au long du volume.
Il y a donc ensuite un petit moment où on trouve effectivement le vrai secret ; cela semble plus tenir du Trésor de Rackham le Rouge ; puis les scouts s'embarquent dans une coquille de noix pour traverser l'Atlantique. Ils en voient naturellement de toutes les couleurs avant que d'aborder au Canada et d'être immédiatement jetés en prison. Nombreux passages sur le gigantisme de l'Amérique ; ce ne sont pas les abattoirs de Chicago, ni la machine à faire du corned beef de Tintin, mais un lointain cousin narratif qui insiste sur la modernité agressive du continent. Les journalistes se disputent les interviews, les scouts deviennent des gloires nationales, les habitants du Nouveau Monde sont des grands gaillards francs du collier habillés comme les Incorruptibles, bref, on caricature un peu. Finalement, les scouts rencontrent les indiens (très décevant : ils sont habillés à l'européenne !) et dénouent l'énigme, ce qui permet au noble de se réargenter.
L'histoire est racontée avec un grand sens de la mise en scène ; les passages marins sont variés (toute la météo marine y passe) ; l'entrée en scène des personnages est soignée et caractéristique. Pierre (le gosse de riche) revient du tennis dans la Hispano de son père, conduit par son chauffeur ; une demi page s'étend sur le tableau : la route déserte sous le soleil ; une forme au loin, un vrombissement de moteur, un nuage de poussière, la calandre chromée, le virage majestueux vers la porte du château... avant que de faire sortir un gamin de la porte arrière. Renaud, lui, pose hiératiquement dans la bibliothèque. A leur arrivée au Canada, les scouts sont emmenés dans un grand bâtiment, confortable, blanc, propre, moderne, avec toutes les distractions nécessaires. Un pensionnat ? Non, la prison de la ville. Eh, c'est l'Amérique, quoi !
Et que dire du marin d'eau douce, menteur comme un arracheur de dents, qui leur promet l'Amérique et les enlise dans les Sargasses, perdant chaque jour un peu de sa gueule ? A chaque fois qu'il prend le devant de la scène, on sait qu'une catastrophe risque d'arriver. C'est ainsi, l'auteur ne ménage pas les coups de théâtre, les personnages pittoresques (le découvreur de la bauxite), et les aventures qui finissent en queue de poisson (le secret perdu dans le Paris de la Terreur) ou non.

Fort Carillon est un bon vieux roman qui se savoure toujours autant et n'a pas pris une ride !

15/09/2004
Nelly





1.Posté par Christian Floquet le 13/12/2011 01:45
Merci pour cet article concernant l'ouvrage de Georges Ferney.

2.Posté par Thevenin le 28/05/2014 21:33
Enrichissant, histoire attirante
donne envie de le lire...
Merci
Isabelle

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