Famille et Tradition



Famille et Tradition
La lecture d'un ouvrage de Vassily Rozanov (1856-1919),Esseulement, un des écrivains russes les plus controversés du siècle dernier et de l'excellente introduction de Boris de Schloezer, le traducteur de Tolstoï et de Léon Chestov, m'a plongé chers lecteurs dans un abîme de réflexions...J'ai soudainement pris conscience que les traditionalistes sont des «rozanoviens» qui s'ignorent. En effet, et cela peut surprendre de prime abord, tout les unit à cet écrivain russe qui s'est attaqué avec une rare violence à la personne même du Christ : le culte de la Vie, de la famille ( nombreuse ), le sens du Sacré, la conception «réaliste» du mariage...
Rozanov serait aujourd'hui un farouche défenseur de la Tradition catholique, dans son versant charnel...
«La primauté du corporel écrit Boris de Schloezer, telle est en somme la formule de ce qu'on pourrait appeler, en forçant le sens du terme, la « doctrine de Rozanov ». Le côté physique de la vie, la chair et les oeuvres de la chair, voilà la vraie réalité... Rozanov ne voit toutes choses que sub specie carnae, à commencer par Dieu, qui est essentiellement le Père, celui qui engendre et qui féconde...». Lorsqu'un tradi vous bassine avec les «lois naturelles», il y a fort à parier qu'il est hanté par cette image du Père qui engendre et qui féconde, la seule justification du modèle familial en vigueur dans le milieu, modèle qu'il défend avec cette hargne mêlée de crispation qui est sa marque.

Poursuivons chers lecteurs avec cette citation qui ravirait Mgr Williamson et ses disciples : «La base de la famille, ce n'est ni la beauté ni l'un des éléments de la beauté, la jeunesse ; et ce ne sont pas non plus les liens intellectuels, spirituels. Marie aime Nicolas, un homme borné et en est ardemment aimée. La base de la famille étant animale et charnelle est précisément mystico-religieuse, en tant qu'animale et charnelle...Le roman ( le cinéma américain dirait notre évêque préféré, Hollywood et sa vision «romantique» du mariage et de l'amour, aux antipodes de la conception «chrétienne» de l'amour-sacrifice ordonné à la seule procréation ), a tout vicié, tout sali dans le mariage, à tel point qu'on a peur même d'aller à lui avec des idées religieuses. Mais aussitôt que nous le prenons grossièrement, dans la totalité de son réalisme, sa nature transcendante et religieuse apparaît aussitôt».

Famille et Tradition
Rozanov professe une grande admiration pour l'Eglise, l'Eglise "historique", protectrice de la cellule familiale. Ce blasphémateur du Christ s'érige en rempart de l'orthodoxie et du traditionalisme, seul capable d'organiser religieusement la famille. Et «s'il ne cesse poursuit Boris de Schloezer, d'opposer le Père au Fils, si le «visage obscur du Christ» et les hommes de la «lumière lunaire» (les ascètes, les moines) lui font presque horreur, par contre les églises, le culte, les cérémonies, et les coutumes religieuses, qui confèrent à l'existence religieuse un certain rythme, une harmonie, éveillent en lui une tendresse singulière...car cet être trouble et amorphe n'aspire qu'à l'ordre et à la sérénité...l'ordre étant pour lui non pas une discipline extérieure à la vie, mais l'expression même de sa plénitude, de sa fécondité ». Une révélation : Rite traditionnel et Fécondité sont corrélatifs...On comprend mieux dès lors l'espèce d'impunité dont jouissent les mamans de la Tradition qui peuvent laisser hurler leur marmaille pendant la messe sans encourir le moindre reproche...les cris d'enfant en effet font partie intégrante du rite tridentin ; plus que les prières (et comment pourrait-on prier dans ce boucan), leurs chialeries montent vers Dieu en parfums d'agréables odeurs..C'est la théorie admise dans le milieu...

Le paradoxe c'est que les anciens tenants de la morale naturaliste attribuaient la crise de la famille et de la natalité au christianisme. Il n'est que de lire quelques pages des derniers romans d'Emile Zola, le plus illustre représentant du naturalisme : La faute de l'abbé Mouret par exemple, qui selon le moderniste Eugen Drewerman «donne le coup de grâce à une religion qui célèbre la mort sous les fantasmagories d'une vie plus pure », ou son ultime et nullissime roman, Fécondité, dont l'idée centrale apparaît en filigrane dans ce passage «rozanovien» : «Cherchez donc dans le Nouveau Testament le «croissez et multipliez et remplissez la terre» de la Genèse. Jésus n'a ni patrie, ni propriété, ni profession, ni famille, ni femme, ni enfant. Il est l'infécondité même (!!! bigre on croirait entendre une fille de la tradition tempêter contre cet anarchiste de Sombreval dont la situation sociale plus que floue se mêle à une infécondité éhontée...)»

Il est piquant de constater chers lecteurs que la famille soit devenue le cheval de bataille de ses anciens fossoyeurs, les catholiques, les naturalistes du nouveau millénaire ...quelle ironie !...Jésus a été dédouané et de nouveaux coupables ont été repérées : le système matérialiste libéralo-marxiste, l'individualisme, le féminisme ravageur, l'hédonisme (les publications tradies abondent en constats catastrophiques de ce genre: «L'autorité parentale a été démantelée, l'individualisme préféré à l'intérêt des enfants, la fécondité sacrifiée à la culture de mort etc...» Vous connaissez tous la rengaine...)
Permettez-moi d'ouvrir une parenthèse. Ce serait à mon sens faire un bien mauvais tour aux naturalistes et aux tradis de tous bords que de leur demander ce qu'ils entendent exactement par la Vie. Les Evangiles ne nous enseignent-ils pas que c'est Jésus qui est la Vie (Ego sum vita) ?...Tout le christianisme est là pour les intelligences encore capables d'absolu (peu nombreuses dans le milieu de la Tradition)...

Enfin, pour compléter le passage drolatique de Fécondité, voici une analyse de notre écrivain russe qui risque de faire hurler la très grande majorité des catholiques qui ont tout misé sur...la famille, présentée non pas comme une voie moyenne, une voie de garage, mais comme La Voie : « Le christianisme est en dehors de la famille écrit Rozanov. Le christianisme est sans la famille. Sous le christianisme et à cause du christianisme, la famille se désagrège; mais c'est parce qu'elle n'est pas nécessaire en somme au christianisme. Et la justification de ce fait est que le christianisme est supérieur à la famille. Si l'on se place de ce point de vue, on découvre une explication toute nouvelle du refus des juifs d'accepter le christianisme»...
Et cet autre passage : «La rupture des liens entre les hommes et la terre (ou le monde), voilà le royaume du Christ. I[Mon cheval]i, ma femme, mes enfants. Tout cela se trouve en dehors de l'orbite du christianisme [...] L'unique raison de vivre dans le christianisme, c'est le visage du Christ, le Sauveur...Oh ! l'esprit du Christ est véritablement nouveau, unique, inouï...En vérité c'est une «révélation nouvelle»..Brusquement, les royaumes, les dieux, les jeux me sont devenus inutiles...» Et la famille aussi, la « famille antique » pour employer l'expression de Berdiaev : « Le Nouveau testament écrit ce dernier, dans son essence mystique, nie la famille, comme il nie l'acte sexuel, en tant que déchéance et péché, comme il nie l'espèce, comme il nie « ce monde » et toutes ses institutions bourgeoises. Il ne saurait y avoir authentiquement de «famille chrétienne», comme il ne peut y avoir non plus de «gouvernement chrétien» authentique...La loi familiale, semblable à la loi de gouvernement, appartient à l'Ancien Testament»...

Mais l'appel me direz-vous ? L'appel de Dieu au mariage ? Cet appel qui a retenti dans le coeur de tant de catholiques alors qu'ils venaient de rencontrer leur moitié dans un camp scout, une soirée catho ou un rallye où la Providence fait des merveilles. Sur ce sujet des lignes définitives ont été écrites pas un dominicain qui recense dans un article de Famille chrétienne les causes de la crise des vocations religieuses. Je me permets de les rapporter ici :

« A chacun sa vocation ? Je dis que cela est une erreur courante, dans le sens que voici : il y en a qui sont, dit-on, «appelés» à se marier, d'autres à se donner à Dieu. Pourtant, s'il y a une vocation au mariage, il n'y a certainement pas d'appel. Il n'y a pas d'appel de Dieu, il y a celui de la NATURE, de son coeur, et surtout celui de la personne aimée et aimante, tout cela devant Dieu. De plus, tout le monde a vocation au mariage. Les prêtres et religieuses avaient cette vocation à se marier, eux aussi, puisqu'ils sont humains...»
Tout est dit.

12/10/2003
Sombreval





1.Posté par Platipus le 07/03/2005 22:23
mais qui a mis cet "appel de la nature" dans le coeur de la femme et de l'homme si ce n'est Dieu lui-même?

Platipus

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