Il faut retrouver l'abbé Aulagnier



Episode 1

Il faut retrouver l'abbé Aulagnier
« Retrouvez le ! » s’écria tout à coup Monseigneur Fellay, d’une voix tonitruante qui déchira le silence pesant qui régnait dans cette salle où une petite assemblée de prêtres s’était réunie en comité extraordinaire.
« Je dois avouer que je suis un peu inquiet Eminence déclara tout à coup l’abbé P. Certes, ce n’est qu’un vol, des bricoles. Hélas, pas n’importe quelles bricoles, des chemises hawaïennes en fait, de marque saintpiediste. Cette marque a été lancée par un de nos plus zélés défenseurs, un certain Bertrand Décaillet, désireux de faire de la publicité à la Fraternité. Excellente publicité d’ailleurs, ces chemises se vendent comme des petits pains. Le nom de la Fraternité pénètre les milieux les plus impies. Des trotskistes, des afters, des ravers, des homosexuels, des vieux beaux sur la plage, et toute la jeunesse dégénérée s’habillent saintpiediste, c’est extraordinaire. Puisque nos ennemis se dérobent au combat des idées, livrons le combat pour la foi sur le terrain de la mode, voilà le dessein de ce Bertrand Décaillet. Et on peut dire qu’il a eu du flair ce jeune homme. Des tas d’individus frappent à la porte de la Fraternité, intrigués par cette marque dont ils découvrent le sens spirituel. Ils découvrent la foi… grâce à une chemise hawaïenne. Dix mille numéros de "Certitude" produiraient moins d’effets que la vente de trente chemises, c’est ainsi. On peut le déplorer, vitupérer jusqu’à l’essoufflement la légèreté de nos contemporains, qu’est ce que cela changerait ? Pour revenir à l’abbé Aulagnier, ce qui m’inquiète vraiment, c’est qu’il a voulu, semble-t-il, s’attaquer à une fabrique faisant rayonner le nom de la Fraternité. Nous avons interrogé les personnel de la manufacture. D’après certains témoignages il aurait d’abord tenté de mettre le feu, mais, empêché par certains courageux, il se serait rabattu sur un lot de chemises, puis il aurait pris la fuite en criant : « je me vengerai, je me vengerai ». Il était incroyablement déterminé, une vraie furie paraît-il. Il faisait peur, ses yeux lançaient des éclairs terribles, nous a-t-on dit. Quelque chose d’horrifique se dégageait de toute sa personne. Les femmes fuyaient, terrorisées. Voilà en gros la situation. Des chemises hawaïennes saintpiediste qui font fureur, un incendie évité de justesse, un vol et l’abbé Aulagnier qui s’est évaporé dans la nature. Inutile de vous préciser que personne n’a eu de nouvelles de lui au Canada. A mon avis il ne s’y rendra pas. Il faut concentrer nos recherches ailleurs ».
« Trouvez-le, ramenez-le à Ecône reprit Monseigneur Fellay. Il me le faut. Mr l’abbé B, je vous charge des recherches. Dans moins de trois semaines débute le symposium, d’une importance cruciale pour la Tradition. Retrouvez le d’ici la. Imaginez le désastre que ce serait pour l’Oeuvre si nos divisions surgissaient au grand jour. L’abbé Aulagnier est peut-être capable de tout. Il faut le neutraliser, au besoin nous l’enfermerons quelque temps ici, comme l’autre nigaud de millango qui s’était laissé ensorceler par la secte Moon. Si le pape a réussi avec ce Millango, je réussirai avec l’abbé Aulagnier. Je veux que vous vous lanciez tout de suite à sa poursuite. Mr l’abbé B, vous avez carte blanche. Il n’y a pas une minute à perdre… Maintenant laissez moi… »


Episode 2

Ecône. Des jeunes séminaristes se sont rassemblés à l’extérieur, autour de la grande Croix qui se dresse près de la route. C’est l’heure de ce fameux colloque ecclésiastique pendant lequel les langues, dit-on, se délient. Le nom d’un certain abbé est sur toutes les lèvres. « Il veut nous trahir…le félon…il s’apprête à passer à l’ennemi… l’Oeuvre est en danger…il menace la Reconquête…il faut le mettre hors d’état de nuire…haro sur l’abbé Aulagnier », voilà des bribes de propos tenus par les séminaristes en soutane. Tous leurs espoirs sont tournés vers Monseigneur Fellay, le supérieur de la Fraternité. Ce dernier est devant la fenêtre de son bureau, absorbé dans ses pensées. Ses traits sont empreints d’inquiétude. La fixité de son regard témoigne de la gravité de la situation. Il se retourne, embrasse la pièce du regard, il fixe pendant un long moment un cadre sur la bibliothèque. Il fait quelques pas pour s’en saisir, c’est une photographie de Mgr Lefebvre. « Maître…un de vos plus fidèles lieutenants devient incontrôlable, la division devient chaque jour plus visible, nombre de fidèles sont troublés, certains nous quittent, beaucoup sont gagnés par la tentation de la réconciliation, les choses tournent mal cher Maître. Puisse votre mémoire me donner cette force qui me quitte par moment et me soutenir dans le combat terrible qui s’annonce. Si nous cédons, si nous concluons un accord, l’église conciliaire aura tôt fait de nous absorber, de nous engloutir. Elle nous avalera comme un vulgaire morceau de pintade. Tout ce que nous avons bâti sera irrémédiablement détruit. Ce sera la porte ouverte au modernisme et à l’hérésie. Le rite tridentin deviendra l’apanage de quelques vieux croûtons en déroute, Vatican II l’horizon indépassable de la pensée théologique. C’est impossible. Non possumus. Qu’est ce qu’il croit ? Qu’un accord va nous ouvrir la voie triomphale ? Qu’à la faveur d’une Entente nous réussirons à toucher la société tout entière ? Quelle touchante naïveté ! Il doit bien comprendre une chose : la résistance ne fait que commencer, nous n’en sommes qu’au prélude. Et lui qui se croit déjà à l’épilogue, il applaudit en plus.. ahahah.. ». Le visage de l’évêque est traversé d’un mouvement convulsif. Des gouttes de sueurs perlent sur son front. Il roule maintenant des pensées térébrantes : « Il faut en finir, recouvrer l’unité, à tout prix… »
On frappe. L’abbé B entre dans le bureau. Il s’incline obséquieusement devant l’évêque. Ce petit homme, à la mine de fouine, aux yeux de finaud, est chargé de toutes les missions délicates au sein de la Fraternité. Sa ténacité, son attachement indéfectible à la Cause, sa roublardise, son royalisme affiché, son culte de la hiérarchie, sa passion de l’autorité lui ont très vite gagné la confiance de ses supérieurs et lui valent un grand crédit auprès des fidèles de la Fraternité. L’abbé B est plus agité que de coutume.
« Eminence, nous avons contacté tous nos prieurés, tous nos monastères, dans chaque pays, dans chaque ville, partout. Personne ne sait où il se trouve. Mais croyez moi, nous ne tarderons pas à l’attraper. Tous les districts sont en alerte. Qu’il pointe le bout de son nez et les nôtres lui tombent dessus, pour ne plus le lâcher. Une ribambelle de prêtres nous ont fait part de leur indignation et de leur écœurement. Les plus jeunes sont particulièrement remontés. Il est cerné de toutes parts. Nous l’aurons.. »
« Très bien Monsieur l’abbé. Je vous fais confiance. Seulement…hum…une question me taraude. Et s’il prenait contact avec Rome ? Certains hauts prélats pourraient l’utiliser pour faire imploser la Fraternité. Son alliance avec Rome serait un désastre pour nous. Il connaît trop bien notre organisation, et le revirement d’un homme tel que lui serait perçu comme un signe que notre navire prend l’eau…
« Ne craignez rien Eminence, j’ai pris mes dispositions. J’ai alerté nos informateurs à la Curie et dans les principales congrégations. S’il se manifestait, nous en serions les premiers informés. Mais je doute que son but soit de se rapprocher de Rome. J’ai l’intime conviction qu’il cherche d’abord à se venger. Il a très mal pris sa mise à pied, et votre décision de le suspendre provisoirement de toutes ses fonctions l’a rendu fou furieux. Croyez-moi, il n’a aucune envie de se reposer, ni de profiter de son année sabbatique. La vengeance, oui la vengeance accapare toutes les forces de son esprit. Tout est subordonné pour lui à cet unique objectif, se venger. Il faut s’attendre à tout. Cet homme n’a plus rien à perdre. J’ai interrogé à nouveau les employés de la manufacture Décaillet qu’il a voulu incendier. Plusieurs m’ont parlé de son regard. Il fallait voir son regard m’ont-ils dit, tandis qu’il renversait tout sur son passage, il fallait voir ses yeux désorbités, dilatés par toutes les stupéfactions de la démence, c’était effrayant… Eminence, je crains le pire. Il faut agir au plus vite avant que l’irréparable ne se produise. Laissez moi une entière liberté d’action. Je vais le traquer, il ne m’échappera pas. J’ai d’ailleurs un vieux compte à régler avec lui…
« Je vous l’accorde monsieur l’abbé. Ramenez le moi ! Vous pourrez puiser dans l’enveloppe secrète tout l’argent nécessaire. La chasse est ouverte…


Episode 3

Barbès. Un hôtel peu catholique, une chambre malpropre, un lit miteux. L’abbé Aulagnier est étendu, les bras en croix. Sur la table de chevet branlante, couverte de poussière, une paire de lunette et une boite de raviolis ED. Sur la chaise-paille près de la porte, une petite valise en cuir où l’abbé a déposé sa soutane. Il a les yeux fermés. Son visage trahit une tension indicible, il transpire, sa respiration est lente, de grosses poches sous ses yeux indiquent son état d’épuisement extrême. L’abbé Aulagnier est en fuite. Les deux dernières nuits il n’a pas dormi, et la valise à la main, il a erré comme un pauvre homme dans les rues de Paris, le regard hébété, la peur au ventre, haletant comme une bête traquée. Il ruminait de sinistres pensées, et ses soliloques, convenons-en, ressortissaient au registre de l’épouvante : « Je suis pris en filature… cet homme, derrière moi, il me suit…j’en suis certain…c’est un homme de l’organisation…je suis fini…non, il a tourné…c’est peut-être une diversion… attention.. et celui-là qui me toise…son air d’assassin…il met la main dans sa poche…c’est la fin…fuyons… ». Et l’abbé, tout à coup, en pleine nuit, se mettait à courir comme un dératé, avant de s’arrêter quelques rues plus loin, épuisé, en nage, à bout. Il est ainsi passé pendant deux jours de la marche lente, attisant son effroi, à la course folle et éperdue, pour finir enfin dans ce bouge infâme de Barbès.
Il s’est maintenant levé. Il porte un pantalon en toile beige et une chemise hawaïenne bleu océan, de marque saintpiediste. Il se regarde dans la glace : « bon sang, quelle mine ! ahaha, bonne chance, messieurs les traqueurs. Essayez donc de me reconnaître… avec cet accoutrement, la face rongée par la barbe, cette allure repoussante, c’est impossible…essayez donc pour voir… Me voilà arrivé au terme de mon parcours. Abandonné, honni, persécuté, ne possédant plus rien, lâché par mes plus fidèles compagnons, assailli par toutes les forces obscures déchaînées par le Supérieur, je suis le plus démuni des hommes. Le maître veut en finir avec moi, c’est certain. L’organisation entière a été mise en branle pour me retrouver, elle a étendu partout ses ramifications, les cellules dormantes ont été réveillés, les fidèles se sont alliés à la traque, je suis fini.. Où fuir ? A qui m’ouvrir ? Je pourrais essayer de prendre contact avec l’abbé T. à Saint Nicolas. C’est un homme doux et bon. Il pourrait m’aider. Mais lui-même doit être surveillé. La bienveillance à mon égard est en ce moment la vertu la plus suspectée au sein de la Fraternité. Les pires sanctions planent sur ceux qui s’en rendent coupables. Je ne peux compter sur personne. Il reste Campos. Je pourrais y finir mes jours, c’est sûr. Mais ce serait faillir à ma mission. Le sort de la chrétienté est entre mes mains. Si La Fraternité continue à se dérober à un accord, la réconciliation deviendra impossible. La Tradition définitivement écartée, les modernistes de l’Eglise conciliaire auront toute latitude pour mener à bien leur œuvre mortifère. La Fraternité seule pourrait déjouer les plans machiavéliques qui se trament en son sein. Elle seule peut sauver l’Eglise. En refusant l’accord, elle assure sa pérennité en tant qu’organisation mais elle travaille à la ruine de l’Eglise. J’ai démontré dans une bonne soixantaine d’études la distinction entre l’indult et la facultas. Cette dichotomie merveilleuse confère une portée unique à la proposition romaine. Le Maître n’a rien voulu entendre. Non possumus m’a-t-il répondu. Que nenni, il n’y a pas de non possumus qui tienne avec moi. Je vais le broyer, le réduire en bouilli ce non possumus. Toute l’Organisation contre moi n’y suffira pas. Le symposium que la Fraternité va organiser et dont l’inanité est par trop flagrante risque de sceller la rupture définitive. Qu’ils osent, et je transforme ce symposium en remake de l’incendie du Grand Bazar. Je sors le bazooka, l’artillerie lourde et je canarde.. attention surtout...attention messieurs…quand on me cherche on me trouve…et quand j’y suis, j’y suis…Les concepts que vous enfantez deviennent aussi foireux que les vieux trucs chiés par les modernistes. « L’église au service de Dieu, opposée à l’église au service de l’homme », c’est du même acabit en terme de foirade que la baveuse opposition entre la tradition sclérosée et la tradition vivante. Voilà notre nouvelle marotte : l’Eglise, c’est à dire nous, contre l’église gnostique…ahahhah.. allez je fais quelques pas de polka pour fêter ça.. tou tou tou ta ta… La religion, ça veut dire relation à Dieu, et Vatican II engage une nouvelle relation à Dieu, donc on a affaire à une nouvelle religion qu’est pas bonne, alors que la notre c’est la bonne. Décrispez-vous, dansez, chantez, pétez de joie, mes chers saintpiedistes, l’Eglise c’est nous. Ce nouveau concept, on va l’administrer à chaque fidèle…effets vitaminiques garantis…ça vous fera tenir encore au moins dix ans…pour le changement de gueule et le rayonnement par contre je promets rien… allez hop, je refais mes quelques pas de polka…tou tou tou ta ta…Et le symposium pour ratifier cette bonne nouvelle... et moi qui serai là pour tout faire péter…

L’abbé s’avance vers la glace qu’il brise d’un coup de poing furieux. Puis il se dirige vers la chaise paille, la main en sang. Il prend dans sa valise des objets liturgiques. Il revêt sa soutane…

…Introibo ad altare Dei…


Episode 4

Un hôtel de passe à Barbes. L’abbé Aulagnier racle avec une fourchette tordue le fond de sa boite de raviolis ED. Avec une boite à 5,50 francs il arrive à faire ses deux repas. Hélas cette note heureuse ne saurait nous dissimuler le tragique de sa situation. Le lit miteux, les rideaux crasseux, la moquette maculée de foutre séché, les draps pisseux lui rappellent sans cesse sa déchéance. Que peut espérer un ennemi public, un fuyard sans le sou, contre lequel même ses amis de toujours se sont retournés ? Il est dans l’ordre des choses qu’un homme aussi abandonné finisse dans ce bouge sordide. Gardons nous tout de même de verser dans le pathétique. L’abbé Aulagnier est piteux dans les scènes lacrymales. Les amateurs de destins tragiques en seront donc pour leurs frais. Voyez sa figure de moine guerrier, son œil du tigre, ses narines qui palpitent, cette tension de tout son être sous l’empire de l’esprit de vengeance. L’impression est saisissante. L’abbé Aulagnier est prêt à affronter le Maître. Ce dernier sait bien que l’abbé est un combattant de la foi à nul autre pareil. Des conciliaires sans nombre, des modernistes, des provocateurs impies ont vu leur entreprise anéantie par cet homme capable de tous les déchaînements de la force. Il a refoulé les sédévacantistes séditieux dans leur néant. Il a brisé les renégats menaçant l’unité de la Fraternité. Sous sa protection et animée de sa volonté conquérante, la Fraternité s’est développée au point de devenir cette Puissance disséminée partout dans le monde. Mais cette Puissance à son acmé est aujourd’hui menacée par ce soldat fidèle qui s’est mué en promoteur de l’Entente. Hélas pour lui, le Maître ne saurait tolérer une alliance avec l’église conciliaire, cet ennemi de toujours, réceptacle de toutes les abominations du monde. L’Empire devient sa seule obsession. Il se voit déjà trôner sur le siège papal, présidant à la réunification de la Fraternité et de l’Eglise conciliaire qui, purifiée du naturalisme et de la gnose, revenue à la foi de toujours, pourrait travailler elle aussi à l’émergence d’une nouvelle Chrétienté. On comprend mieux dès lors son intransigeance, sa volonté d’éliminer les fauteurs de troubles, d’éradiquer les partisans de la division. Toutes les fédérations de la Fraternité sont appelées à participer à cette purification générale et à tout mettre en œuvre pour retrouver l’abbé Aulagnier. Il s’agit de le mettre hors d’état de nuire. Le symposium qui va se dérouler dans quelques semaines doit donner toutes les apparences de l’unité et de l’harmonie. Il n’y a pas une minute à perdre.
L’abbé B est entouré de jeunes prêtres. Il est furieux et ne laisse pas d’éructer. Les recherches jusqu’à maintenant n’ont rien donné. Les prêtres traqueurs ont pourtant tout tenté, jusqu’à solliciter l’aide des marginaux gravitant autour de leur paroisse. Ils ont appâté des clochards et des sans papiers avec quelques piécettes ou des restes de la kermesse paroissiale. « Regardez bien cette photo. C’est lui qu’il nous faut. Si vous l’apercevez, alertez nous immédiatement. Vous entendez ? Une petite récompense vous sera offerte. Allez dispersez vous dans la ville et ouvrez l’œil surtout ». Les fidèles ont été mobilisés. Des légions de jeunes tradis, la coupe à ras, le crâne garni d’une étrange végétation ressemblant plus à une culture de poils de cul qu’à une chevelure censée, ont parcouru leur ville jour et nuit, à la recherche de l’abbé honni. On va se le faire qu’ils gueulaient sans cesse. Les prêtres, par contre, ont eu toutes les peines du monde à motiver les tradinettes. « On va quand même pas leur offrir un string en échange de leur aide » lança un jour un traqueur. « Le Maître a dit qu’il ne fallait reculer devant rien pour le retrouver » rétorqua un autre traqueur. « D’ailleurs ajouta-t-il un marché noir assez sordide s’organise en ce moment autour du string. D’affreux bonhommes n’hésitent pas à venir, devant nos paroisses, aguicher nos petites avec leurs strings qu’ils vendent sous le manteau. Les parents sont effrayés. Certaines mamans nous ont fait un scandale pas possible. On parle beaucoup de la légalisation de la drogue. Légalisons de notre côté le string. C’est le seul moyen de nous débarrasser de cette racaille abjecte qui vient vendre ses dégueulasseries sous notre nez. Et vous verrez, la promesse d’un string va les sur-motiver nos jeunes filles. Elles vont lui mettre la main au collet à l’abbé, ça va pas tarder. Tous les moyens sont bons, n’est-ce pas ? ». Les prêtres traqueurs ont réussi également à recruter les choristes qui ne veulent pas entendre parler d’une entente qui mettrait en péril le chant grégorien. Eux aussi se sont mis en chasse. Voilà donc l’abbé Aulagnier seul contre tous. L’organisation entière, les prêtres, les fidèles, les chanteurs, les clochards sont engagés dans la traque. Chacun y poursuit sa marotte : une bouteille de rouge, l’Oeuvre, la castagne, le Grégorien, la Cause, le string, l’Empire…
L’abbé Aulagnier pourra-t-il échapper encore longtemps à ce déploiement de forces engagées contre lui ?


Episode 5

Ecône. Une assemblée de prêtres traqueurs s’est réunie en concillum. A l’extrémité de la grande table ovale, le Maître. Tout autour, des prêtres en soutane, frappés par la solennité du moment, arborent une attitude de sénateur romain. La crème des crèmes du clergé saintpiediste compose ce gouvernement de la Fraternité. Une certaine animation est perceptible. Fait exceptionnel, l’ordre du jour se réduit aujourd’hui à un seul point : l’affaire Aulagnier. Monsieur l’abbé en effet est toujours en fuite. Toutes les directives émanant de ce Conseil de la traque se sont avérées pitoyables sur le terrain. Le Maître est furieux. Il a des mots très durs pour les mollassons, les efféminés, indignes du sacerdoce, vitupère contre la ruine de l’idéal viril, cause de cette attraction insidieuse de l’homme en blanc au sein de la Fraternité. Cette dissolution des forces, le Maître ne peut la tolérer. Il va redresser l’organisation, l’amener au comble de sa puissance. Rien ne pourra plus l’arrêter. Mais il lui faut d’abord la tête de l’abbé Aulagnier. « Ramenez-le moi, je veux le voir à mes pieds, je veux le voir gémir des excuses, je veux le voir implorer ma pitié… ». Le pauvre abbé rêvait de sublimes épousailles avec la Rome papale. Ce rêve grandiose s’est heurté au dessein prodigieux du Maître, ce héraut de la Rome éternelle. « On ne peut servir deux Rome. Le siège de l’Antichrist et la Rome catholique. Il faut choisir.. ». Cette évidence excite les ardeurs du Maître. Il s’en prend à nouveau aux pères abbés, jugés incompétents. Les plus vieux qui se font chanter pouilles se voient déjà déchus de leur supériorat et ravalés au rang de simple vicaire. Les jeunes se sentent pousser des ailes. Ils vont redoubler de zèle pour retrouver l’abbé Aulagnier. Ils ont organisé des cohortes prétoriennes de scouts surentraînés qui s’apprêtent à entrer dans la chasse. Il va les avoir tous aux trousses. C’est la fin pour lui. Mais cette perspective heureuse ne suffit pas à tempérer la fureur du Maître :
« Pour combattre la Rome moderniste, ce repère de brigands rompus à toutes les basses manœuvres, je n’ai pas besoin d’abbés troufions. Il me faut des stratèges, des lutteurs, des conquérants à nuls autres pareils. Ne voyez vous pas que Rome vacille sous le poids de l’apostasie ? Ces jours-ci encore elle nous a sollicités pour envisager cette sordide entente. Elle nous flatte, nous aguiche, pareille à ces sidéennes enchanteresses qui s’attachent à l’homme vigoureux, le séduisent, puis le traînent jusqu’à leur demeure maudite pour lui inoculer le mal qui les ronge. Nous ne nous laisserons pas contaminer. Nous resterons cette Force qu’attend ce monde en décomposition pour se régénérer. La conciliaire est vouée à la ruine car elle recèle ce principe de mort inhérent à la démocratie, au libéralisme et à l’œcuménisme. Elle se meurt, et elle a soif de notre vitalité. Elle veut nous sucer le sang. Elle veut nous entraîner dans sa chute mortelle, s’abîmer avec nous. Laissons la couver sa déchéance. Laissons la agoniser. Déjà elle exhale des relents de pourriture. Point n’est donc besoin de céder à ses appels désespérés. Viendra un jour où nous n’aurons plus qu’à balancer le cadavre et à prendre nos quartiers au Vatican, enfin défait de l’hérésie. Au corps mystique cancérisé par le doute et l’indifférentisme, nous insufflerons une nouvelle vie. Nous communiquerons partout notre vigueur. Voyez donc plus loin que le bout de votre nez, messieurs. Entrez dans l’Espérance. Nous avons conservé le Sacré, le Sacrifice, la Beauté; nos chants, notre rite sont les auxiliaires de notre force. Il n’est pas jusqu’à la soumission de nos fidèles qui ne participe de notre pouvoir de fascination. Nous allons étendre partout notre empire. Ce monde en décomposition soupire après notre Foi indestructible. Nous allons devenir la Force incontournable. Devenue seule dispensatrice d’énergies supérieures, la Fraternité offrira ses généreuses mamelles aux moribonds, aux déçus, aux inexaucés, aux faibles, aux débauchés, aux dégénérés qui partout nous appellent. La Tradition comme seule viatique. La Tradition comme seule force purificatrice. Tout restaurer dans la Fraternité, c’est là notre mission ultime. Le symposium international que je vais présider dans quinze jours marquera un tournant dans l’histoire de notre organisation. Toutes nos forces seront rassemblées. Je lancerai un appel solennel à toutes les fédérations de la Fraternité. J’appellerai à la mobilisation générale tous les districts, tous les prieurés, toutes les paroisses. Que tous se préparent déjà à la conquête de la Rome apostate…»

L’abbé G et l’abbé H dévissent ensemble. Le discours du maître les a remués:
« Je me demande bien comment mes paroissiens vont réagir à cet appel à la mobilisation. Quand le vais leur annoncer ça dimanche au pot de l’amitié, ils vont faire une drôle de tête. Déjà qu’ils ont pas bonne mine… J’espère qu’un bon verre de vin chaud fera passer la pilule. En tout cas moi j’ai surtout l’impression que nos fidèles sont plus intéressés par les kermesses familiales, les processions parachevées par la station devant la buvette, ou les pèlerinages avec pique-niques et saucissons que les gros machins qui disent rien. Partir conquérir Rome la fleur à la boutonnière, c’est bien beau tout ça. Mais déjà qu’on arrive pas à attraper l’abbé Aulagnier. A ce propos, il te reste pas un lot de strings ? Y a que ça qui ébranle mes troupes de tradinettes… »


Episode 6

Saint Nicolas. L’abbé B. achève la célébration d’un mariage de jeunes traditionalistes. Avec une négligence toute conciliaire, il expédie la postcommunion. Adjuvante domino nostro Jesu Christo. Amen. Il se retire d’un pas leste, cependant que les époux n’en finissent pas de se délecter des effluves spirituelles émanant du chœur. Quel cérémonial pour contenter nos fidèles se dit-il. La réforme liturgique a au moins ceci de bon qu’elle dispense des appesantissements inutiles. Mais bon, c’est un couple de plus qui entre dans le giron saintpiediste. Il mérite bien un peu de considération. Maintenant les affaires sérieuses m’appellent. L’abbé pénètre dans la sacristie. Il se dirige vers deux de ses jeunes affidés, préposés à la traque de l’abbé Aulagnier :
« Monsieur l’abbé, les choses vont de mal en pis. Les fidèles désespèrent de jamais retrouver l’abbé Aulagnier. Beaucoup ont abandonné les recherches, et se cadenassent à nouveau dans la piété. Notre Eglise à nous elle est pas centrée sur l’homme, voilà ce qu’ils nous répondent à chaque fois que nous essayons de raviver leurs ardeurs. On est contre Vatican II, contre l’anthropocentrisme, pour l’Eglise au service de Dieu. La dévotion d’abord. Poursuivre l’abbé Aulagnier, c’est faire allégeance à une Eglise au service de l’homme. On oublie l’essentiel, on oublie Dieu. Autorisez-nous donc à aller à nouveau en pèlerinage, à nous confesser, à reprendre nos activités au sein des associations saintpiedistes. On veut recouvrer l’état de grâce. On a assez donné…c’est en résumé monsieur l’abbé le discours que nous tiennent les fidèles. Le zèle que nous déployons pour promouvoir le théocentrisme se retourne contre nous. La bigoterie risque bel et bien de sauver l’abbé Aulagnier…
« Que nenni ! Je sentais le coup venir, et j’ai pris mes dispositions. Je n’attends plus rien de ces avachis, indignes des lumières que nous leur prodiguons, indignes du Syllabus et de Quanta cura. J’ai sollicité des professionnels de la traque. Mon choix s’est arrêté sur deux chasseurs d’exception, une jeune femme et un homme. La première vient de quitter les renseignements généraux pour ouvrir un bureau de détective qu’elle dirige d’une poigne virile. Elle a un nom de code, Chantal, que je vous demande de ne pas divulguer. N’était-ce sa tenue inconvenante et sa forte poitrine, elle pourrait passer pour une des nôtres. Son but est d’infiltrer le milieu saintpiediste et d’y glaner les renseignements, les éléments susceptibles de faire progresser son enquête. Elle va surtout se fier à son intuition qu’on dit infaillible. C’est l’occasion messieurs de prendre des leçons. On ne mène pas une enquête comme on organise une kermesse… Cela dit, tout n’est pas rose. Elle a malheureusement refusé de suivre les quelques cours de catéchisme qui eussent facilité son intégration. Avec une certaine effronterie je dois dire, elle m’a confié que sa sensualité débordante suppléerait à son défaut de formation. De toute façon, nous n’avons plus le choix. Le temps nous est compté. Pour mettre toutes les chances de notre côté, j’ai également recruté le chasseur le plus huppé de la capitale, celui qu’on s’arrache, l’impitoyable Williamson dont la fascination pour le sang a nourri la légende. « Anathème sur les générations humaines, et salut par le sang », cette phrase de Maistre le hante depuis sa jeunesse. Elle l’a soutenu dans tous ces crimes, dont certains sont tenus pour monstrueux. Mon idée mes frères est d’associer ces deux personnages. Chantal va se charger de l’enquête proprement dite. Elle n’ignore rien de la psychologie des fugitifs et avec son expérience elle aura tôt fait de le localiser. Et là messieurs ce sera au tour de mister Williamson, la terreur incarnée, d’entrer en action. Il fait office d’exécuteur des basses œuvres et, croyez-moi, il ne fait pas dans la dentelle… quoi qu’il prise paraît-il le string dentelle… bon, puisque ça ne fait sourire personne, vous pouvez disposer…

……………………………….

« Les saintpiedistes ont envahi la Cité. Ils sont partout. Cette vieille prostituée qui me toise méchamment alors qu’elle devrait m’aguicher, ces étudiants, ces commerçants, cette femme au berceau, ce poivrot, ces deux homos, ces dames dignes, ces gourgandines, ces hommes affairés, tous peuvent être liés de près ou de loin à la Fraternité et à ses organes religieux. Ils viennent déverser dans ces lieux de rachat, ces foyers de purification et de satisfaction toute la putridité qu’ils charrient derrière eux. A me traquer, ils acquittent une partie de leur dette. Des hordes entières de saintpiedistes ont ainsi investi les rues ; ils font le guet aux terrasses de café, dans les bistrots, derrière les vitrines, dans les cabines téléphoniques, dans les pissotières, dans les sex-shops. C’est toute la chrétienté en marche qui en a après moi… cette petite fille là qui sourit…ma chemise hawaïenne peut-être…elle se fout de moi ou alors…elle tire la manche de sa maman…cette jupe longue…ce serre-tête… bordel une famille saintpiediste, foutons le camp… »

Hélas, bientôt l’abbé Aulagnier ne pourra plus compter sur un serre-tête pour se tirer d’affaire. Deux redoutables chasseurs sont sur ses traces. Chantal, la détective en string blanc et le sanguinaire Williamson qui ne sort jamais sans sa hachette…

Episode 7

Une soirée saintpiediste. Le docteur K, président de l’association des chirurgiens catholiques, a organisé un dîner en l’honneur de Chantal, une nouvelle paroissienne de Saint Nicolas. Fraîchement convertie, elle en a impressionné plus d’un par son zèle, sa piété brûlante, sa curiosité intarissable de la vie de la tradition et sa sensualité effarante. On avait pas vu depuis des lustres une jeune femme aussi sexy faire montre d’un pareil enthousiasme de la foi. Le malicieux abbé B figure parmi les convives. Il se réjouit de l’effervescence que suscite cette nouvelle venue. « Quelle magnifique recrue ! Je ne me suis pas trompé dans mon choix. Rien n’échappe à cette fouineuse hors pair, de la sacristie à la salle de catéchisme, on la voit partout. Elle copine avec nos jeunes, elle se passionne pour les bavardages de nos commères qui ne tarissent pas sur le félon, elle a appris par cœur nos vieux chants de la mort entonnés lors des processions et autres marches pour la vie. Elle trompe son monde avec une rouerie qui ne laisse pas de m’émerveiller. Elle sait très bien que la clef de l’énigme se trouve à Saint Nicolas, l’Eglise phare de la Tradition. La courageuse, elle s’est même attelée à l’étude minutieuse de La tradition sans peur, le livre culte de l’abbé Aulagnier. La tradition sans peur ehehe, aux éditions de l’imposteur. La tradition papiste, la tradition conciliaire, la tradition soixante-huitarde, voilà des titres bien plus pertinents. Mais patience, cette tradition en déroute vit ses dernières heures et le tueur en série Williamson en personne va lui porter un coup fatal… couic…mais aidons d’abord nom de code Chantal à mener à bien ses investigations… ». Le docteur K regarde lui aussi Chantal avec beaucoup d’insistance : « Cette Chantal n’est pas digne. Elle transpire la sensualité, ça suinte, ça dégouline, ça vous éclabousse, ça vous empêche même de bouffer …la garce… sa pose putassière, sa bouche indécente…hum…quel contraste avec nos jeunes filles dont les plus hauts prélats ont loué la noblesse et la dignité lors de notre grandiose pèlerinage à Rome. La vraie dignité humaine, la dignité de toujours étalée sous leur nez…quel affront pour eux, contraints de composer avec cette merdouille de dignitatis humanae d’inspiration maçonnique. Des bruits courent que le cardinal Ratzinger a été bouleversé par ce qu’il a vu dans la basilique Saint-Pierre…cette foule priante, d’une dignité à nulle autre pareille…d’après nos sources, c’est lui qui a supplié le pape d’engager à nouveau des pourparlers avec nous…les naïfs…mais le Maître ne s’est pas laissé toucher par ces sensibleries.. Nous devons préserver notre dignité. Les schismatiques ce sont eux. Nous sommes nous en schisme avec toutes les fausses dignités et d’abord avec la fallacieuse dignité humaine exaltée par la nouvelle religion conciliaire…la dignité n’est pas un dû…qu’on se le tienne pour dit…mais…elle se lève…bordel de merde… quel cul… ». Sa femme Marie-Thérèse invite tout ce beau monde à la suivre. Elle va servir le café dans la pièce d’à côté. Le docteur reste scotché sur sa chaise, il se sent mal, il transpire, il étouffe. Ses réflexions sur la dignité humaine l’ont mené beaucoup trop loin…Il se lève enfin…on l’attend… Ils sont tous dans le séjour… Chantal est assise langoureusement sur le sofa. Le docteur dessert le nœud de sa cravate… « Si elle pouvait partir… tout de suite…qu’ils partent tous…je veux rester seul avec ma femme…Chantal et Marie-Thérèse…elles discutent ensemble…elles sont serrées l’une contre l’autre…elles rient… ma femme…elle a l’air si épanouie…je vais foutre dehors cette traînée de Chantal…». Le docteur est maintenant en proie à une frénésie irrépressible. Le regard trouble, il se dirige vers ses invités… Elle ose lui parler…veut-elle le pousser à bout ?…
« - J’ai lu avec beaucoup d’intérêt vos études sur le SIDA et je dois dire que votre thèse du virus VIH fabriqué dans des laboratoires américains pour éliminer le surplus de population m’a laissée complètement baba, mais c’est surtout votre petit article de la revue des médecins saintpiedistes (RMS) qui a retenu mon attention : « Pourquoi la Fraternité refuse un accord ». On m’a un peu parlé de l’abbé Aulagnier, en des termes souvent très durs, ce qui a bien sûr éveillé ma curiosité féminine. Je souhaiterais connaître votre opinion …
- Le félon…
- Oui monsieur l’abbé, mais j’aimerais surtout savoir ce qu’en pense le docteur
…lâche-toi…rien de tel qu’un petit colloque sur l’abbé pour se rafraîchir les idées…essaie de l’impressionner…qu’est ce qu’elle est bonne…
« - Soit.. L’abbé Aulagnier voyez-vous a voulu introduire un principe de division au sein de notre organisation. Mal lui en prit. Chaque fois qu’une idée révolutionnaire pénètre notre milieu ou qu’un néo-moderniste du type Aulagnier fait des siennes, l’organisme de la Fraternité se raidit, ses forces se polarisent pour résister au mal. La Fraternité est un Corps vigoureux chère mademoiselle. On ne s’attaque pas à lui impunément. Notre homme aurait dû y songer avant de se lancer dans sa folle entreprise. Où est-il maintenant ? Je n’en ai aucune idée. Il a sans doute des sympathisants au sein de l’Oeuvre, il est peut-être en train de mettre en place grâce à des dons romains une cellule conciliaire visant à nous déstabiliser. Il y a aussi cette société secrète avec laquelle il pourrait être en relation, les Chevaliers du Concile, des énergumènes qui font des misères à nos fidèles, et en particulier à nos jeunes filles dont la dignité est comme une lueur d’espérance dans notre monde en perdition.
Le docteur K prononce lentement ces derniers mots. Il regarde fixement Chantal.
« - bon c’est pas tout, mais moi demain matin je suis de garde s’exclame soudainement l’abbé B. Pour une messe j’aurais sans doute demandé à un de nos jeunots de me remplacer, mais ils ne peuvent pas me suppléer dans la charge de directeur de conscience. Les âmes c’est mon domaine, les âmes de nos fidèles s’entend… Je vous raccompagne mademoiselle Chantal ?…
Elle ne répond pas. Les derniers mots du bon docteur ont bel et bien fait mouche :
« - Les Chevaliers du Concile…tiens, tiens… c’est très intéressant ce que vous nous dîtes là monsieur K…


Episode 8

A 9h15, Chantal quitte sa chambre d’hôtel. Elle se rend comme à son habitude à Saint Nicolas pour poursuivre son enquête. A 9h45, un homme, la trentaine, l’accoste devant l’illustre église. Depuis on est sans nouvelles de la délicieuse traqueuse.
C’est la quatrième « prise » depuis le début du mois. Le scénario se reproduit toujours à l’identique. Des jeunes filles de Saint Nicolas sont abordées par un inconnu, elles le suivent, disparaissent pendant plusieurs jours, jetant dans le désespoir leur famille, leur fiancé ou leur mari, puis s’en retournent chez elles un beau matin. Quelques temps après on apprend qu’elles quittent définitivement la Fraternité. Du jour au lendemain elles ne veulent plus entendre parler de la messe tridentine ni du Concile de Trente. Quelques-unes abandonnent leur foyer, d’autres commencent une double-vie…

Un état-major de crise est réuni dans la sacristie de Saint Nicolas, cependant qu’une messe est célébrée par un jeune prêtre, contraint de remplacer pour la énième fois l’abbé B, tout entier accaparé par l’affaire Chantal-Aulagnier. Le curé de Saint Nicolas est très préoccupé. Le supérieur général du district de France vient de le convoquer au grand conseil d’Ecône afin qu’il y rende compte de l’ensemble des activités du service secret qu’il dirige. Il a trois jours devant lui. Son sort est maintenant entre les mains de Chantal. Qu’elle échoue dans sa mission, et notre abbé de la traque n’a plus qu’à préparer sa reconversion dans l’église conciliaire.
« - Les fidèles sont pris par l’office, ça va les tenir tranquille pendant un bon moment. Parlons messieurs du sujet qui nous préoccupe. Chantal, vous le savez, n’a pas donné signe de vie depuis deux jours. Je ne crois pas qu’il faille s’en alarmer. Nom de code Chantal a toutes les raisons de rester là-bas. J’attends d’ailleurs avec impatience son rapport sur les us et coutumes de cette confrérie conciliaire qu’il nous faudra bien détruire un jour ou l’autre. Vous connaissez ma tactique de combat : connaître l’ennemi avant de le briser. J’ai toute confiance en notre espionne. Grâce à elle nous allons enfin savoir si l’abbé Aulagnier est lié à ces brigands. Prions tous pour Chantal. Que la force soit avec elle…
L’abbé de Bodinat semble perplexe. Directeur du département de sociologie de la Fraternité, il enquête depuis plusieurs semaines sur les méthodes des Chevaliers du Concile :
- Hum…espérons qu’ils ne la démasquent pas. Ne va t-elle pas leur paraître un peu froidasse, mollasse pour une jeune fille de chez nous ? Lorsqu’elle va devoir se lâcher, si je puis m’exprimer ainsi, se libérer disons, Chantal risque de faire bien piètre figure. Saura-t-elle même jouer… pardonnez moi cette expression un peu cru, saura-t-elle jouer la chaude ? Rien n’est moins sûr. Elle n’a rien à offrir, elle ne peut duper que les nigauds, prompts à confondre sexualité et impudicité. Croyez-moi, elle n’est pas plus libérée qu’une lycéenne qui fait mumuse le samedi-soir, qu’une étudiante pâlotte qui s’adonne à des incartades semi-érotiques avec ce sens de l’économie résultant à la fois de son éducation et de sa peur de l’inconnu, ou qu’une fausse dévergondée se livrant à ses débordements luxurieux sous l’emprise de drogues, de stupéfiants, de substances psychotropes ou d’alcool. Elle ne pourra faire illusion longtemps. Ces Chevaliers ont réhabilité la séduction diurne, l’amourette courtoise, les jeux galants, les étreintes au clair de lune, la fin’amor, l’érotisme solaire. Tout cela est étranger à Chantal. Elle va paniquer. Seules nos petites peuvent y trouver leur compte… pures, chastes, âme et chair, rien en elles ne se soustrait à la sexualité, est non sexuel…
- Ah bon ?..Vous croyez ?
- Cela crève les yeux
- Soit...si vous le dites...enfin bon, monsieur l’abbé...nous débordons de notre sujet... Je constate simplement qu’elles ont fui le sanctuaire de la tradition, le reste m’importe peu. Ces sectateurs du Concile ont empoisonné leur esprit. Elles succombent à l’ivresse conciliaire. La Croix vivifiante et libératrice, la nouvelle Pentecôte, le catholicisme libéré et jouisseur, la théologie du mystère pascal, ça ne vous dit rien ? Ces modernistes ne reculent devant rien pour imposer leurs lubies. Ils pervertissent tout. Après le rite, les femmes. Je ne serais pas étonné que le félon soit derrière tout cela….

Episode 9

Il faut retrouver l'abbé Aulagnier
La nuit tombe sur le domaine de Vignancourt. Tout s’est figé dans la froidure hivernale. Une vapeur légère semblable à une gaze d’argent s’étend à l’entour du château. Des murmures joyeux proviennent du salon princier où se sont assemblés de jeunes catholiques. Ce salon cossu, habillé de boiseries en chêne clair, dégage un charme tout britannique, ce charme discret et raffiné que le pourpre des rideaux de soie moirés et de la moquette moelleuse agrémente de suavité. Ses lumières tamisées, ses canapés de velours grenat convient aux nonchalances du bien être, et surtout aux initiatives séductrices. Imprégnés de la chaude atmosphère du lieu, nos chevaliers conciliaires brûlent de découvrir les nouvelles. Dimanche deux jeunes filles de la tradition ont été abordées par Antoine. Il n’a pas été nécessaire de beaucoup insister pour qu’elles acceptent de venir dîner au château. Des bruits courent dans le milieu, les récits les plus fous circulent, enflammant l’imagination des demoiselles. Elles veulent savoir…elles veulent voir…elles attendent. A la Fraternité on a décrété l’état d’urgence. L’abbé B a multiplié au cours de ses homélies les mises en garde contre les agissements de ces trublions. Les associations pro-Vie se sont employées à informer les fidèles sur les dangers terribles qu’il y a à s’évader hors des aménagements de la vie. Des foyers ont été détruits, des fiançailles rompues, des mariages annulés. Les fondements de la tradition sont ébranlés, la Famille est en péril.
...Que tout cela est vain ! Le mal est fait. Deux jeunes filles exemplaires sont encore tombées dans les mailles de nos séducteurs ultramontains; elles ont déjà pris le chemin de Vignancourt.

« Que font-elles bon sang s’écrie un jeune fougueux ! Les autres attendent là-haut, elles sont prêtes. Je suis tout anxieux de les voir descendre. Les joues à peine fardées, les cheveux lâchés, la bouche discrètement maquillée, les pieds chaussés d’escarpins, c’est à chaque fois un éblouissement….
- De la patience que diable ! La soirée est longue, la nuit aussi. Nous aurons le temps de faire amplement connaissance. Vous verrez, ces deux-là sont charmantes. La plus jeune possède cette voix mystérieuse, qui est un enchantement, ou un miracle ; cette voix pure et suave qui subjugue l’esprit et captive le cœur. En l’entendant psalmodier près de moi l’autre dimanche aux Vêpres, j’ai eu des frissons. J’ai quitté Saint-Nicolas en proie à une émotion indicible…Lorsque je suis revenu, elle badinait avec une camarade devant l’église. Vous connaissez la suite…
- Saint Nicolas est plein de mystères cher Antoine. C’est là-bas que je suis tombé sous le charme de Faustine. J’étais venu en repérage, je suis sorti détruit. Et dire que dans la rue je n'eûs peut-être point remarqué cette adorable créature, pétrie d’une douce piété, douée d’une voix caressante, à la féminéité surnaturelle.… Hier soir j’étais allongé près d’elle. Je la caressais, j’embrassais sa gorge, je voulais me perdre en elle…je l’aime tellement…Cette voix recèle un secret. Est-elle le fruit de quelque artifice, un signe de la grâce ? Il me semble que si nous arrivions à percer ce secret, la Fraternité nous serait moins énigmatique.
- Nous finirons bien par pénétrer ce mystère …chuutt.., entendez-vous ces bruits ? Nos deux schismatiques approchent. Allons de ce pas les accueillir..

Aux étages s’étendent de longs corridors sur lesquels s’ouvrent des portes comme des cloîtres de couvent. Chantal attend patiemment dans sa cellule. Elle est assaillie de pensées tempétueuses. Qu’est-elle venue faire dans cette galère ? Leur préoccupation exclusive des choses de l’amour lui est incompréhensible. Il y a un temps pour tout. Et que dire de la facilité avec laquelle les filles de la tradition se livrent aux fantaisies de ces chevaliers et se soumettent à leurs caprices. Tout cela est affligeant. Elle s’est laissée conduire ici dans un seul but : découvrir si l’abbé félon pactise avec cette confrérie conciliaire. Des baisers, des caresses, voilà les seuls indices qu’elle a récoltés. C’est peu dire que son enquête piétine…


Episode 10

Une joyeuse animation règne dans le salon princier. Lovés langoureusement sur les divans de velours, des chevaliers d’un âge nouveau content fleurette à des jeunes filles de la tradition. Chantal est assise près d’un galant plein d’ardeurs. Elle affecte des dehors de doucette pour contrarier les manœuvres séductrices de ce fier à bras. Nunuche, dragon de vertu, bébête, «sainte doudouce», Chantal, avant son séjour à Vignancourt, ne laissait pas d’ironiser sur les demoiselles de Saint Nicolas. Elle se délectait des railleries de nom de code « le chacal », Williamson en personne, qui chaque nuit s’en va chasser les gourgandines dans les bars ou les discothèques. Ce pourfendeur du puritanisme vomit les froidasses, les mères de famille nombreuse, les catherinettes, les étudiantes mollasses de l’institut universitaire saintpiediste. Il n’a d’estime que pour les teufeuses piercées, les gogo-danseuses, les clubbeuses déchaînées, les barwomen d’Ibiza, les nuiteuses thaïlandaises. Aux pauvrettes de la Tradition il oppose les kiffeuses.
- Une cure de fun, de move leur serait bien profitable. Je compte sur vous Chantal pour leur infuser l’esprit clubbing. Elles ont été infantilisées par la Fraternité, soûlées de chants grégoriens. C’est assez ! Faîtes leur donc écouter un autre style de musique : jazzy, deep house, easy listing, soul rnb. Initiez les à la branchitude. A limite organisez une petite soirée, dans le registre trance ou défonce pour les mettre tout de suite dans le bain : alcool, musique bestiale, fumerie, éclate.. Je connais un DJ house qui saura les décoincer. Elles vont devenir de vraies petites sauvageonnes...

Nom de code Chantal se remémore les paroles du chacal. Au cours de leur dernière rencontre, le tueur lui avait fait part de sa dernière marotte : pervertir les jeunes filles de la tradition. Cette idée l’excitait plus encore que la perspective de liquider l’abbé Aulagnier. Son but était de créer à Saint Nicolas un vivier de filles faciles où il pourrait puiser à sa guise. « J’ai tout vu, tout connu, il est temps pour moi d’explorer de nouveaux horizons…J’en ai déjà remarqué quelques unes…humm…elles sont à moi…sous les jupes longues et grises, ça chauffe, ça brûle, c’est le grand incendie…leur corps est un brasier, je le sens…pas d’erreur possible…je vais faire un carnage..». Avec un tel état d’esprit, Williamson, ne supporterait pas longtemps la vue des jeunes filles de la tradition fricotant avec les chevaliers conciliaires. Il ferait un massacre. Et que penserait-il de sa pervertisseuse qui se dérobe piteusement à son galant :
- La tradition ma chère ne doit pas empiéter sur votre domaine propre, celui du rêve et de l’amour auquel vous êtes en droit de tout attendre…Nous autres chevaliers nous luttons avec acharnement contre les ennemis du concile, les étouffeurs, les pourvoyeurs de sécurité. Nous sommes les révélateurs de vos désirs secrets, de vos appétences…Allons, ne détournez pas ainsi la tête...n'essayez pas d'échapper à cette flamme qui vous enveloppe, à cette volonté inéluctable que rien ne peut briser…vous êtes si introvertie…vous allez finir par déteindre sur vos jeunes amies, ce serait fâcheux …prenez donc modèle sur elles…voyez comme elles s’abandonnent…vous blêmissez ma chère Chantal… Allons prendre l’air… Vous n’avez à craindre de ma part aucune entreprise fâcheuse à l’endroit de votre vertu. Hier je suis sorti avec Isabelle. Nous nous sommes promenés au clair de lune, côte à côte, les bras sur les bras dans le parc désert. Sa pudeur n’a conçu aucune alarme de cette ballade nocturne. Puis je l’ai conduite à sa chambre….

Chantal regarde autour d’elle. La jeune Faustine est allongée, la tête posée sur les genoux de son chevalier. Il lui caresse le visage, la bouche, la poitrine; elle pose sur lui un regard tout baigné de chaste amour… il se penche pour l’embrasser, il effleure ses lèvres…il veut seulement sentir son souffle, se purifier de son souffle... Tout à l’heure Faustine va chanter, de sa voix mystérieuse, distillant ces effluences angéliques dont s’enivre son bien-aimé. Les deux nouvelles sont là, entourées de prévenances. Mathilde soutient avec audace le regard d’Antoine, encore sous l’enchantement de la psalmodie merveilleuse qu’il l’entendit murmurer l’autre dimanche dans un coin sombre de Saint-Nicolas. Elle est éblouissante, lumineuse, elle a fait une toilette qui est elle même un éblouissement. …Chantal est saisie d’un sentiment d’étrangeté. Que fait-elle là ?…au milieu de ces jeunes gens, insatiables d’étreintes, de caresses… elle recherche un homme…elle le pourchasse depuis des semaines…de quoi est-il coupable ?…
Le jeune chevalier est tout près d’elle, il ne semble pas disposé à lâcher prise. Il embrasse sa nuque, caresse ses cheveux…elle n’oppose aucune résistance…son esprit est engourdi… elle est comme paralysée…
- Vous êtes bien silencieuse Chantal…vous semblez ailleurs…
Chantal perd pied…son dos s’emperle de sueur froide… son regard se trouble…elle bredouille quelques mots inaudibles…
- Je…je veux sortir…rejoindre ma cellule…
- je vous raccompagne…


Episode 11

« Chantal est partie ». Un chevalier surgit brusquement dans la cuisine royale où petit-déjeunent des catholiques bigarrés : conciliaires et traditionalistes unis autour d’une table bien garnie.
« Sa cellule est vide, elle a emporté toutes ses affaires…J’ai bien peur qu’elle ne revienne jamais…
Les jeunes filles de la tradition, toute dévouées à leur galant, ne paraissent guère troublées par cette nouvelle. Les autres chevaliers savourent les biscottes amoureusement tartinées par leur tendre chardonnette. C’est à peine s’ils prêtent attention à leur frère ultramontain.
Le pauvre garçon est complètement dépité. Il a perdu son amoureuse. Nicolas, le chef de la confrérie conciliaire, se lève pour aller lui parler. Il l’attire dans un coin de la cuisine :

- Allons, allons, reprends-toi que diable ! Est-ce digne d’un chevalier du Concile ? Tu veux que je te dise, Chantal devenait gavante avec ses rigueurs. Ce n’est pas une grosse perte. Ses dehors revêches et son impertinente pruderie commençaient à m’insupporter. La Tradition ne nous a pas gâté sur ce coup là. Elle est nouvelle m’as-tu dit ? Une novice, cela ne m’étonne guère. Elle est si peu rêveuse, si froide et surtout si peu demandeuse…J’ai cru qu’à force d’élégantes galanteries, de magnificences amoureuses, de dévouements chevaleresques, nous finirions par triompher de sa pudicité. Nous avons été bien mal récompensés de nos efforts…Et puis elle n’a pas la voix argentine de Saint Nicolas, la voix de Faustine ou de Mathilde, cette voix de la grâce qui, à chaque fois, me fait frissonner jusqu’à la plante des pieds et fait refluer tout mon sang au cœur. Douce Faustine…à tout instant elle me comble de caresses et de prévenances ; elle tâche que je n’aie d’autre atmosphère que son souffle, elle s’est bâtie un petit corps de garde près de mon cœur d’où elle le surveille nuit et jour…J’aime quand elle s’assoit sur mes genoux, m’entoure de ses bras charmants et me murmure à l’oreille ses jolis madrigaux; elle se conduit devant moi comme une humble esclave avec son seigneur et maître : ce qui me plaît assez car j’aime ces petites façons soumises et j’ai de la pente pour le despotisme oriental…Tu as tort de te fixer sur Chantal. Regarde cette demoiselle. L’Organisation veut lui imposer un mari de la tradition, tu vois le genre. Plutôt que de se soumettre elle a choisi la révolte. Elle est montée dans le premier taxi et, hop, direction Vignancourt. C’est la quatrième cette semaine. Nous allons l’aider à rompre définitivement avec le milieu saintpiediste. Je compte bien entendu sur ton entière coopération. Sais-tu qu’elle te lorgne depuis tout à l’heure avec une assiduité et une fixité tout à fait significatives ?…
- Ah bon ? Attends un peu, je me retourne : oh elle est charmante !…et c’est vrai qu’elle me mate…la faunesse…bon, avant d’aller lui faire la cour, je dois quand même te dire quelque chose : cette nuit, avant de rentrer dans ma cellule, j’ai passé un long moment à regarder Chantal dormir. Elle était toute nue. Je regardais, je regardais…j’étais ému aux larmes...et tout à coup, en plein sommeil, elle s’est mise à délirer sur l’abbé Aulagnier.. sur ta tête que c’est la vérité...Elle a dit des trucs du genre : « Aulagnier...le félon…l’abattre…pourquoi…non je ne veux pas…non, non.. ». Puis elle s’est brusquement réveillée. En me voyant elle a poussé d’affreux hurlements…je me suis tiré en courant…t’as raison, c’est pas une chardonnette ordinaire…Nico, je suis inquiet pour l’abbé Aulagnier. J’ai l’impression qu’ils veulent sa peau…
- C’est bien possible. C’est pourquoi il faut lui mettre la main dessus au plus vite…Ils sont plus déterminés que jamais. Heureusement, grâce aux indications des ralliés nous avons de bonnes chances de le retrouver avant eux. L’abbé Aulagnier, dans sa misère, VOIT maintenant toute la déliquescence de la tradition saintpiediste, la putréfaction de ses dogmes, le ridicule de ses stratèges. En refusant l’accord, la Fraternité, déjà gagnée par la sclérose, est condamnée à une lente désagrégation. Soit elle se revivifie dans l’Eglise soit c’est l’asphyxie et la mort. Il le sait bien. Il a liquidé la phraséologie saintpiediste et les vieilles causes auxquelles s’accrochent encore les marauds de la Fraternité, si habiles à ravaler le catholicisme à leur dimension. Il est prêt pour le Concile. Tout le reste est voué à la ruine. "Fidéliter" la misère, «si, si, no, no» le petit robot, DICI poil au zizi, "Certitudes" en déroutes, rien n’échappe à la faillite générale. Quant à leur fameuse reconquête, elle sent déjà la décrépitude et l’abâtardissement. Le danger vient des derniers acharnés. Un Wilfried Lassus s’est tellement amalgamé à la Cause qu’il préfèrerait imploser avec elle plutôt que de la lâcher…Attendons-nous à des luttes terribles. Ces bonhommes ont engagé leur orgueil dans cette sale histoire. Ce sont les plus féroces. Mais il est doux de songer qu’au retour de ces terribles combats nous pouvons nous reposer auprès de leurs jeunes filles, si heureuses de nous dispenser ces soulagements et ces douceurs sans lesquels nous ne pourrions tenir….


Episode 12

Le château de Vignancourt. Nicolas, le jeune premier du Concile, s’est isolé dans le salon princier pour méditer de nouveaux plans. Quel garçon magnifique ! La bête noire des pères, des mères, des maris de la Fraternité, des confesseurs saintpiedistes, l’amour secret des dames, des petites filles et des tatas, l’amant, tout simplement, celui qu’on rêve, qu’on recherche, qu’on attend, qui accomplit les promesses de l’Idéal, réalise les rêves des films hollywoodiens et des romans sentimentaux. Tout à la fois la jeunesse, la passion et la fougue; d’une piété ardente et d’une sensualité farouche, le sourire dévastateur, la mine superbe, le regard fascinant, les jeunes filles de la tradition en sont folles. Sans aucune de ces peurs qui déshonorent le catholique, doué d’une grande force de vie, intrépide, toujours prêt à grimper aux échelles pour se déclarer à sa belle, à la fois galant et métaphysicien, thomiste et séducteur, il a voué sa vie à la défense de l’Eglise, tâche terrible qui n’est pas trop récompensé de l’amour de toutes les femmes.

Nicolas arpente le salon, il rumine de sombres pensées. Un chevalier vient de lui communiquer une affreuse nouvelle. Faustine, sa bien-aimée, est prisonnière. Ses parents la tiennent recluse dans le château familial. Les Arnaud, un couple royaliste endoctriné par la Fraternité, ont appris les accointances de leur fille avec ces révolutionnaires qu’on nomme déjà dans le milieu les jeunes fientes du concile. Le père Arnaud a piqué une rage folle. Il a juré sur sa moustache qu’il donnerait pour mari à sa fille pervertie un des fils de Wilfried Lassus, un riche donateur de l’Organisation, fidèle d’entre les fidèles, tout entier dévoué à la Cause et à sa marotte familiale, exsudant le saintpiedisme putrescent par tous les pores, aussi partisan et sectaire que ses ennemis chimériques, gorgé de haine et d’idées traditionnelles qui ont asphyxié son cerveau, inspirateur de la devise chevaleresque : « Quand une doctrine traditionnelle est attaquée, il faut la défendre…Tout ce qui est traditionnel est nôtre… ».
Wilfried Lassus jubile comme jamais. La Tradition va se revigorer au contact de ces ennemis providentiels. Elle se nourrit du combat. Sans lutte, elle se meurt. La Rome moderniste a eu la naïveté de leur envoyer ces maroufles pour tenter de la déstabiliser. Elle va vite le regretter… « Qu’ils viennent... on saura les accueillir comme il faut…On va leur envoyer nos séides…ces jeunes boucs vont s’en prendre plein la gueule, parole de Lassus »… Sans compter que la fille Arnaud est un excellent parti pour son fils qui aura tôt fait de mâter ses instincts de rébellion. On n'échappe pas à la Tradition. On y naît, on y vit et on y meurt. L’infidélité à la Fraternité se paye au prix fort. Elle aurait dû le savoir…Wilfried Lassus n’a eu aucune peine à convaincre le père de cette petite dévergondée d’unir leur famille pour le bien de la Tradition. Le baron Arnaud n’a laissé aucune chance à la douce Faustine… Le fils Lassus sera son gendre ou sa fille entrera au couvent...

Un Chevalier entre maintenant dans le salon princier.
- Les nouvelles sont alarmantes. Tout est déjà organisé. Le mariage sera célébré par le rusé abbé B qui tient là sa vengeance. Il faut agir au plus vite. La cérémonie est prévue dans trois jours à Saint Nicolas.
- Quel est le nom de ce faquin ?
- Charles-André Lassus…Un bélître d’une fatuité insurpassable. Il est plus que temps de lui infliger une belle correction.
- Et.. ma Faustine ?
- Elle est enfermée dans la tour du château des Arnaud. Une duègne la surveille jour et nuit et le domaine est gardé par une bande de gudards féroces armés de pit-bulls
Notre héros est saisi d’une tristesse accablante. Des larmes jaillissent de ses beaux yeux. Elles glissent le long de ses joues…
- Allez dire à ma jeune servante de préparer mes affaires ordonne-t-il d’une voix étranglée. Je m’en vais la délivrer…Puis j’irai régler son compte à ce Wilfried Lassus, à Saint Nicolas s’il le faut…Tenez-vous prêt à intervenir…
- On a déjà repéré ses filles…on les suit depuis plusieurs jours...on connaît toutes leurs activités, on sait où elles habitent…on va les enlever…toutes…on va leur faire passer du bon temps, fais-nous confiance…et puis elles pourront toujours nous servir de monnaie d’échange, au cas où les choses tourneraient mal pour toi..
Notre héros a repris maintenant contenance. Ses yeux lancent des éclairs terribles…
- N’oubliez pas votre serment…nous sommes en lutte contre l’esprit de vieillesse qui a envahi la Tradition…nous devons la sauver…rien ne doit nous arrêter…Prenons nous la main mes frères…
Les chevaliers lèvent leur bras d’un seul élan et s’écrient d’une même voix :

….TOUS UNIS POUR LE CONCILE…

Episode 13

Il faut retrouver l'abbé Aulagnier
Charles-André Lassus embrasse du regard le domaine des Arnaud. Leur château se déploie en perspective au bout d’un jardin français. « Très joli » lance-t-il en retroussant le bout de sa moustache avec cet air de gloire et de fatuité qui ne l’abandonne jamais. En obtenant la main de la fille chérie des Arnaud il a tout gagné. Une épouse traditionaliste et une future héritière. Un sourire satisfait plisse ses lèvres… « Le père Arnaud est un vieux crouton qui s’accroche désespérément à la vie…qu’importe… il finira bien par lâcher prise…il suffit d’être patient…tout vient à point à qui sait attendre… ». Aujourd’hui il doit d’abord songer à son mariage et à apprivoiser cette Faustine dont les incartades ont mis le milieu en émoi. L’abbé B l’a déjà mis en garde. Il s’agit d’une petite butée, rebelle et insoumise, lorgnant du côté des modernistes et autres dévoyés. Notre cher abbé compte sur lui pour la remettre dans le droit chemin, l’édifier par son zèle à défendre la Romanité de la foi, les couleurs de la Tradition et de la Famille qu’avec son père il porte à des hauteurs incommensurables. On peut compter sur lui. Il saura rebattre son insolence, comme il sied à un Lassus. En parfait gentilhomme il n’a pas manqué de s’informer de ses charmes auprès des ragoteurs de Saint Nicolas. Les connaisseurs la disent attirante. On lui a assuré que sa vertu n’avait jamais subi aucune brèche. Le seul bémol vient de ce délinquant dont elle s’est amourachée et qui peut nuire à tout moment. Lui et sa bande sont capables de tout. Heureusement toutes les précautions ont été prises, ainsi que lui a assuré le curé de Saint Nicolas…prudence tout de même…un homme averti en vaut deux…

Charles André Lassus attend dans le vestibule. Le majordome vient de l’annoncer au baron Arnaud qui discute des derniers détails de la cérémonie du mariage avec l’abbé B. Il pénètre maintenant dans le grand salon :
- Ce cher Charles-André ! Approchez, nous vous attendions…M. l’abbé vient de m’annoncer une magnifique nouvelle : le chœur fra Angélico accepte de chanter à votre messe de mariage. C’est un grand honneur. La messe grégorienne est seule capable de magnifier l’alliance que les époux traditionalistes contactent avec l’Eternel. Et rien n’est trop beau pour ma fille bien-aimée.
- Espérons monsieur le baron que rien de fâcheux n’arrive d’ici là…
Charles-André Lassus laisse transparaître pour la première fois son inquiétude. La belle assurance du baron le met en rogne… « cette vieille bique nage dans le sublime…il devient urgent que je prenne le choses en main si je veux éviter une catastrophe…regarde-moi cette ruine ambulante…il est tout content…ces pourris du concile lui sont complètement sortis de la tête…pauvre tache va… ». Charles-André Lassus lui a bien présent à l’esprit les risques qu’il court à cause de ce mariage. Il sent poindre une menace, terrible, indéfinissable, monstrueuse, contre sa personne, contre sa vie… un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort…
- Que voulez-vous dire ?
- Je pense à ces infâmes chevaliers avec lesquels beaucoup de nos fidèles ont eu maille à partir. Sans parler des jeunes filles qu’ils ont corrompues…et de mademoiselle Faustine qui…enfin nous n’allons pas revenir sur ce sujet…vous savez bien…
- Ah oui…hélas…trois fois hélas… elle ne jure que par ce Nicolas de malheur. Je ne sais comment il s’y est pris pour lui faire tourner ainsi la tête…tout cela est bien mystérieux…ma fille n’est plus la même. Aucun prêtre de la Fraternité n’a réussi à m’expliquer ce singulier phénomène. C’est un grand malheur pour notre famille qui s’est tant dévouée à la Tradition . Rendez-vous compte qu’elle est prête à s’enterrer au fond d’un cloître conciliaire avec cet « amour qui l’habite » pour reprendre son expression ridicule. Aucune de mes menaces ne l’effleure. J’ose espérer que ce caprice lui passera... La foi traditionnelle, les tendresses que vous allez lui prodiguer mon Charles-André, votre sens de la famille et de la dignité, toutes ces belles choses devraient l’inciter à se tourner à nouveau vers la Lumière. Et puis les abbés de la tradition et les professeurs de l’université saintpiediste vont la prendre en charge au retour de ses noces. N’est ce pas monsieur l’abbé ?
- Tout à fait monsieur le baron. Ce n’est pas la première fois que nous sommes chargés de redresser des jeunes récalcitrantes. Nous avons l’habitude. Mais revenons je vous prie à ces jeunes croquants qui, à n’en pas douter, vont tenter une action d’éclat pour empêcher ce mariage. Je tiens d’abord à rassurer notre ami Charles-André qui exprime des craintes bien légitimes. Sur la requête de votre père, une garnison spéciale de gudards a été mise sur pied pour parer une attaque éventuelle et vous bénéficierez jusqu’à samedi d’une protection rapprochée. Quant à Faustine, M. le baron a eu la sage idée de l’enfermer au dernier étage de la grande tour, voyez-vous même…
Charles-André Lassus s’approche de la fenêtre. Il regarde un long moment cette tour…il se sent maintenant plus léger… sa promise…il est temps de lui rendre une petite visite…les femmes ont horreur d’attendre, c’est bien connu…

Devançons le jeune Lassus et pénétrons en toute discrétion dans la chambre solitaire où la tendre Faustine est séquestrée. Le cœur oppressé d’une inexprimable angoisse, la pauvre prisonnière se tient prostrée dans un coin de la pièce. Tandis qu’elle tremble de frayeur, ses gardes, derrière la porte, font chère lie. Elle les entend débiter d’immondes plaisanteries sur son compte. Elle se lève et s’avance vers la fenêtre. Le père Arnaud, malgré les recommandations de l’abbé B a négligé de mettre des barreaux à la fenêtre. Il pourrait s’en repentir par la suite. Au pied de la muraille, elle voit l’eau stagnante et verdie du fossé qui entoure le château. A moins de franchir cette douve à la nage tout moyen de communication avec l’extérieur est impossible. Et il serait encore bien difficile de remonter à pic le revêtement en pierre de la tour. Elle prie la très Sainte Vierge que le courage de son chevalier puisse lui venir en aide. Lui seul peut la secourir..

Que le lecteur ne s’imagine pas que nous avons perdu de vue le beau et ténébreux Nicolas. Regardez-le… il se tient debout, fier et plein d’assurance, sur un promontoire surplombant la propriété des Arnaud. L’image est saisissante... Magnifique combattant, tireur hors pair et dieu de l’épée à la main, la plus fine lame de l’après concile dit-on, il s’apprête déjà à entrer en action. Il maîtrise toutes les ressources de l’escrime, toutes les feintes, les retraites et les parades, les coups les plus déconcertants ; agile et bondissant, attaquant de tous côtés à la fois, il a couché sur le carreau des centaines de franc-maçons, de schismatiques, de gauchistes et d’athées, et avec quel sang froid, quelle imperturbable maîtrise !

Et c’est maintenant au tour des Lassus….


Episode 14

Retournons près de la douce Faustine qui tremble de frayeur dans sa chambre solitaire. La pauvre tréssaille au plus léger bruit, ses yeux errent, inquiets et furtifs autour de cette pièce remplie d’ombres terrifiantes et se fixent sur la lourde porte de cachot d’où le péril peut surgir à tout moment. Un garde lui a annoncé il y a quelques minutes que Charles-André Lassus allait se présenter pour lui présenter ses hommages. Elle songe avec effroi aux assauts que va avoir à subir sa pudicité. Aux yeux d’un Lassus, aiguillonné en tout par la Tradition, cette douce créature, pour avoir voulu s’en émanciper, est devenue aussi peu respectable qu’une femme libérée… Elle a frayé avec l’ennemi, vendu sa dignité à l’encan…elle s’est déshonorée à tout jamais…plus question d’en user avec elle selon les codes de galanterie en vigueurs dans la Tradition…il peut y aller franco…ça tombe bien, sa dignité commençait à lui peser…des années qu’il la traîne…quel boulet…maintenant il va tout lâcher…foin des délicatesses laborieuses, des caresses superflues, de toute cette gamme d’attouchements insipides qu’il a largement épuisée avec les filles de son milieu…leur honorabilité l’y obligeait…Faustine s’est mise délibérément en dehors de ce milieu…mal lui en prit…maintenant elle va être traitée comme elle le mérite…

Faustine maudit son vieux père de la livrer sans défense aux entreprises de ce sinistre personnage, de sacrifier son honneur et son amour sur l’autel de la Tradition. Elle se raccroche à l’image de celui qu’elle aime plus que la vie…Nicolas… « Je n’appartiendrai qu’à lui ou à Dieu »… Nul doute qu’il va venir à son secours. A la pensée des dangers auxquels il va s’exposer en cette entreprise périlleuse, sa poitrine se gonfle d’un soupir et une larme monte de son cœur à ses yeux. Elle se remémore les mignardises, les exquisités que lui a prodiguées cet enfant terrible du Concile, aussi accort dans les choses de l’amour que doué dans les controverses religieuses.…cette chaleur, cette suavité dans la voix, cette manière de parler à la fois enflammée et délicate, distinguée et sensuelle, qui enivre la raison des demoiselles et fait céder leurs pudeurs…C’en est trop pour un Lassus…une sorte de furie froide s’est emparée de lui…il monte de plus en plus vite les marches de l’escalier en colimaçon…« La Tradition doit reconquérir ses jeunes filles…aujourd’hui elles ont des exigences…question de génération…on ne peut plus faire comme si de rien était…il faut maintenant assumer…je vais tous leur montrer la voie… »
Il court maintenant dans les escaliers. Il arrive essoufflé en haut de la tour où trois gudards font la garde
« - Vous pouvez tous descendre leur lance-t-il d’un ton condescendant. J’ai besoin d’être seul avec mademoiselle Arnaud. Allez donc faire une petite patrouille dans le parc…
Les gardes lui ouvrent la porte et disparaissent aussitôt. La pauvre prisonnière est tapie dans un coin de la pièce, recroquevillée sur elle-même. Elle jette sur lui des regards plaintifs et implorants.
…hum, quelle belle plante…mes amis de Saint Nicolas ne m’ont pas menti…elle a tout ce qu’il faut…
« - Alors mademoiselle Arnaud, c’est ainsi qu’on accueille son promis ? Je suppose que vous faisiez moins la mijaurée avec nos ennemis. Comment avez-vous pu ?
Il la toise avec la plus dédaigneuse hauteur. Et poursuit après un long silence :
« Vous avez trahi votre famille, vos amis et la Tradition à laquelle vous êtes tant redevable. Mais dans notre grande mansuétude nous n’avons pas voulu vous abandonner à votre triste sort. Tout le monde a le droit à une seconde chance, c’est bien connu. Demain l’abbé B va célébrer nos épousailles à Saint Nicolas. Tous les grands noms de la Fraternité seront présents. Les vedettes de notre clergé national vont faire le déplacement. Vous allez être blanchie, aux yeux de tous…et vous m’appartiendrez enfin…

Un rictus de contentement se fige sur ses lèvres. Il s’avance doucement vers elle. Il lui offre sa main. Faustine reste immobile. Il la saisit alors par l’épaule et essaie de la soulever du sol. Effarouchée de cette outrecuidance, Faustine le repousse de toutes ses forces. Le fils Lassus est outré de fureur…foin des galanteries …cette fois elle va passer à la casserole…
- Essayeriez-vous de me résister petite insolente ?
Il se précipite sur elle et l’entoure de ses bras avec une ardeur convulsive. La pauvre se débat avec la dernière énergie. Elle parvient à se dégager de son étreinte. Elle court vers la fenêtre, essaie de la forcer pour se jeter dans le vide mais le fils Lassus la saisit, la serre par la taille et l’emporte vers le fond de la pièce….
« sauvez-moi, crie-t-elle d’une voix étranglée et à bout de force, sauvez-moi Nicolas ! »

C’est alors qu’un bruit fracassant retentit dans la pièce. La grande fenêtre a volé en éclats. Et une voix puissante jette ces mots : « Me voici ».



Episode 15

Une silhouette prodigieuse vient de surgir dans l’embrasure de la fenêtre. Le fils Lassus a comme un éblouissement…c’est lui, le chevalier du concile…ce Nicolas de malheur…Une sueur glacée, aussitôt brûlante, le mouille de la racine des cheveux au talon…Il est là…En proie à cette violence froide de l’homme qui peut mettre une profonde science au service d’un grand courage, Nicolas débusque dans la pièce en faisant un stupéfiant saut périlleux…« Par l’enfer !!! » Lassus reste un instant étourdi puis recule de quelques pas en emportant sa proie, à demi-pâmée d’épouvante et qui du regard implore l’aide de son généreux défenseur. Acculé contre un angle de la cellule, le coquin est pris au piège…Les deux hommes se tiennent maintenant face à face. Sachant combien son ennemi est redoutable, le saintpiediste sort alors un pistolet de son veston :
« Plus un geste… avance encore d’un pas crapule et je te crève…nous allons sortir…Faustine est à moi…à moi, tu entends ? Rien ne pourra faire obstacle à notre mariage…la Tradition est toujours gagnante…nous sommes des réalistes et toi tu n’es qu’un pauvre rêveur imbécile…tu seras toujours un vaincu, c’est la loi…ahahha… »
A cet instant, rassemblant ses dernières forces, Faustine, d’un violent coup de coude, frappe en plein cœur son ravisseur qui recule en chancelant…c’est alors que d’un élan impétueux, Nicolas se précipite sur le maraud…les deux hommes roulent sur le sol, quand dans un sursaut désespéré le fils Lassus repousse des deux pieds notre héros qui tombe de tout son poids contre le mur opposé. Il n’est pas encore revenu de sa surprise que déjà le traditionaliste s’est emparé du pistolet et vient le braquer menaçant sur son adversaire. Mais Nicolas, d’un formidable coup de pied, lui fait sauter l’arme des mains, puis, bondissant sur ses pieds, lui assène un redoutable direct du droit en pleine mâchoire. Le fils Lassus chancelle sous le choc…Sans lui donner le temps de se remettre, notre héros l’achève d’un magistral crochet du gauche qui l’envoie rouler sur le sol
…Faustine…il se retourne…la jeune fille gît inanimée dans un coin de la cellule. Nicolas s’agenouille près de son amie. Il s’émerveille des appas de cette adorable fille, brune splendide, brune jusqu’au noir le plus jais, le plus miroir d’ébène ; délicatement il écarte les mèches qui flottent sur son visage resplendissant de fraîcheur, éblouissant et rare …elle a les cheveux de la Nuit mais sur le visage de l’Aurore…
- Revenez à vous chère âme et n’ayez plus de crainte. Vous êtes entre les bras de votre protecteur et personne maintenant ne saurait vous nuire
…Il baise ses lèvres...enivrée au contact de cette bouche ardente comme une flamme, Faustine ouvre les yeux…un languissant sourire se dessine sur ses lèvres, de ses beaux yeux jaillissent des larmes pures, vraies perles de chasteté roulant le long de ses joues et de ses doigts pâles et frêles serre imperceptiblement la main de son sauveur…
- Partons maintenant ma douce chérie. Les gudards peuvent revenir à tout moment. Nous allons descendre par cette corde accrochée au toit de la tour. Passe les mains autour de mon cou et ne crains rien…En sortant de cette cellule, tu quittes tout, la sécurité, la richesse, une vie ordonnée et prévisible, la Tradition vermoulue… Je t’emporte dans ce monde de rêve et de tendresse où j’ai fixé ma demeure…
- J’y resterai à tes côtés Nicolas, à tout jamais…
………….

Il ne faudrait pas que l'émotion étrangle le lecteur au point qu'elle lui fasse oublier le drame de l’abbé Aulagnier. Les aventures des chevaliers du concile nous ont obligés à l’abandonner dans son bouge de Barbes…Nous le retrouvons dans la position désespérée où nous l'avions laissé…le pauvre abbé a quitté l’hôtel miteux où il se terrait depuis de longs jours…Il a attendu la nuit pour sortir. Il est maintenant à découvert…il a la fièvre, il délire… haletant, la figure baignée de sueur, la bouche aride il parcourt au hasard une infinité de ruelles. Chaque réverbère est un œil sanglant qui l’espionne, il croit voir grouiller dans l’ombre des saintpiedistes sanguinaires, il entend des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les immeubles valsent autour de lui, la chaussée ondoie, les nuages courent, courent, comme emportés par un flux démentiel.
«…. l’abbé T…il va m’aider...ne pas s’arrêter de courir…surtout ne pas me faire prendre, sinon c’est la fin…pour moi et la Tradition...moi seul peut la sauver…»

04/02/2005
Sombreval

Tags : FSSPX, Tradinette




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