Jean Paul II et Vladimir Soloviev



Jean Paul II et Vladimir Soloviev
Un colloque s’est tenu récemment en Ukraine sur le thème : «Vladimir Soloviev, la Russie et l’Eglise universelle». A cette occasion sa Sainteté le pape Jean Paul II a adressé un message au cardinal Husar, dont certains passages méritent une attention particulière. Le pape souligne d’abord «la nécessité pour l’Église de savoir respirer avec ses deux poumons : la tradition orientale et la tradition occidentale… Une des principales aspirations de Vladimir Soloviev, qui connaissait bien la prière que le Christ adressa à son Père à la dernière Cène (cf. Jn 17, 20-23), était l’unité de l’Église". Le pape poursuit : «Soloviev nourrit, notamment à partir des années de sa maturité, l’ardent désir que les Églises entrent également dans une perspective de rencontre et de communion, apportant chacune les trésors de sa tradition, mais se sentant mutuellement responsables de l’unité substantielle de la foi et de la discipline ecclésiale. En vue de parvenir à un tel objectif, si cher au grand penseur russe, l’Église catholique s’est engagée, de manière irréversible, à tous les niveaux».

Toute sa vie, Soloviev fut en quête de cette unité. Soloviev souhaitait une fusion (il parlait même d’une union « chimique ») de ces deux traditions spirituelles, capable de modifier la teneur de chacune d’elles, de créer quelque chose de nouveau.
Soloviev hélas est passé à côté du catholicisme, comme l’a bien vu Berdiaev. Il est rare en effet de rencontrer dans son œuvre des aperçus vraiment profonds sur notre religion dont il ignore la profondeur spirituelle. Lorsqu’il affirme que dans le catholicisme l’élément humain s’est imposé aux dépens de la vérité divine, il est sous l’influence de Dostoïevski …En fait l’unité qu’il préconise est une unité par défaut. Ces lignes suffisent à nous en convaincre : «L’impossibilité manifeste de créer ou de trouver un centre d’unité pour l’Eglise Universelle nous impose le devoir de le chercher ailleurs. Avant tout il faut nous reconnaître pour ce que nous sommes en réalité – une partie organique du grand corps chrétien- et affirmer notre solidarité intime avec nos frères de l’Occident qui possèdent l’organe central qui nous manque. Cet acte moral, cet acte de justice et de charité serait par lui-même un progrès immense pour nous et la condition indispensable de tout progrès ultérieur» (La Russie et l’Eglise Universelle)

Pour Berdiaev de simples accords n’aboutiraient qu’à une unité purement formelle, abstraite, sans aucune portée religieuse. Cette union sera spirituelle ou ne sera pas. Laissons-lui la parole : «Il est impossible que notre volonté religieuse ne soit pas orientée vers une union des églises, où la division pécheresse de l’humanité serait surmontée. Cela signifie-t-il que nous devons sortir de notre confession et passer à un état d’interconfessionnalisme ? Un pareil état serait une une abstraction, tout aussi dépourvue d’être que l’internationalisme…L’état d’esprit inter-confessionnel est dépourvu de toute vie religieuse créatrice…C’est pourquoi le problème torturant de l’unité du monde chrétien doit être posé non pas extérieurement et superficiellement, mais intérieurement. Les église ne seront jamais unies par des traités que signeraient leur gouvernement, par des conventions mutuelles et des concordats. Pour que l’union véritable des églises ait lieu, peut-être ne faudrait-il pas se la poser comme but. Actuellement le point de vue de Vladimir Soloviev a vieilli et du reste Soloviev n’a jamais vécu l’expérience spirituelle du catholicisme. Les tentatives d’union ne firent qu’envenimer les conflits et les antagonismes. Seul l’Esprit Saint peut unir les Eglises : cet événement ne peut être que le résultat de la grâce, il est inaccessible aux seuls efforts humains…Mais une autre voie se présente, c’est celle de l’union intérieure et spirituelle de tous les chrétiens, celle d’une attitude d’amour qui permet de se reconnaître les uns et les autres, de vivre dans le monde spirituel des autres confessions…Dans l’œuvre de la réunion du monde chrétien, l’approfondissement mystique, où le positivisme et le matérialisme d’église seront surmontés, est appelé à jouer un rôle prépondérant» (Esprit et liberté, Desclée, p.301)

Pour conclure, citons ces quelques phrases d’Alexandre Havard qui éclaire la portée du message de Vladimir Soloviev que Jean paul II cite dans l’encyclique Fides et Ratio. Les penseurs et théologiens russes du XIXeme et XXeme siècle ont joué un grand rôle dans la formation intellectuelle du pape. On l’ignore souvent en France. Les connaisseurs tiennent surtout Soloviev pour le Newman russe du fait de sa conception de l’évolution dogmatique de l’Eglise.
«Au début du troisième millénaire, le nom de Soloviev est prononcé avec enthousiasme et espérance en beaucoup d'endroits. Sa "Relation sur l'antéchrist", publiée en 1900, quelques mois avant sa mort, en émeut beaucoup pour son actualité et pour son esprit prophétique [...] Il souffrait dans tout son être pour la génération future des chrétiens. Il se rendait compte que l'unité des chrétiens n'était pas seulement une exigence évangélique, mais une exigence vitale pour les temps modernes. Il annonçait l'union des Eglises sous la direction du pasteur universel, le Pontife romain. Selon les paroles du poète Viachelslav Ivanov, "comme s'approchait le royaume espéré, et que pointait l'aube de la Cité de Dieu, les élus et les fidèles de la Cité se souvinrent de Soloviev comme de l'un de ses prophètes»

Enfin, je vous renvoie à l’essai du Cardinal Congar,Chrétiens désunis : principe d’un œcuménisme catholique (voir surtout le chapitre 6). Comme le souligne l’éditeur, Congar « n’envisage pas la réunion des Églises comme un simple retour au bercail des chrétiens non catholiques, mais comme la possibilité d'un développement qualitatif de catholicité »..C’est tout l’intérêt de cet essai dont voici quelques passages consacrés aux relations des églises sœurs d’Orient et d’Occident :
« Il y a toujours eu, entre l'Orient et l'Occident, une différence considérable de mentalité religieuse; mais cela est normal et ne s'oppose en rien à l'unité; nous pensons même, pour notre part, que l'Orient orthodoxe et l'Occident catholique ont chacun leur tradition théologique propre et que cette dualité de tradition théologique subsistera, comme une magnifique richesse, après notre réunion, dans l'unité de la foi. Ce qui est grave, infiniment grave, c'est que le schisme sociologique de jadis, alimenté pendant des siècles, en Orient, par une lamentable polémique antilatine, a fini par se produire, consciemment, en une opposition irréductible de mentalités, au plan de la conception totale de la vie chrétienne. Ainsi, au nationalisme politique et au particularisme religieux tendent à se substituer, dans les motifs de division, un nationalisme spirituel et un séparatisme culturel selon lesquels le seul vrai christianisme est le christianisme oriental en tant même
qu'oriental…»

«On aura bien compris que, pour nous, l'ecclésiologie orthodoxe n'est pas tant fausse qu'incomplète : elle néglige le statut propre de l'Église militante; d'où sa méconnaissance plus ou moins radicale des réalités institutionnelles et juridictionnelles et, finalement, de la fonction du Siège apostolique (….)Mais on ne peut pas dire que ce soient le tempérament occidental et les circonstances historiques propres à l'Occident qui ont créé, quant à sa substance, l'institution du Siège apostolique. Tandis qu'on peut se demander si ce ne sont pas le tempérament oriental et les circonstance historiques propres à la Russie, par exemple, qui ont déterminé la production d'une ecclésiologie où ni la réalité sociétaire de l'Église militante, ni l'idée papale n'ont trouvé un accueil suffisant (voir le ch 6 de l’essai)
Et, bien sûr, nous n'attendons nullement de nos frères orthodoxes qu'ils dépouillent leur tempérament et « latinisent » leur génie. Ce tempérament et ce génie ont au contraire leur rôle propre à jouer dans la catholicité, et nous reprendrions plutôt ici les pathétiques adjurations de Mgr Strossmayer, et de Soloviev […]

23/12/2003
Sombreval






1.Posté par Annarion le 29/03/2009 01:31
Ce dont vous faites mention dans cet article paraît pour le moins novateur et étrange, comment l'Eglise qui est une, et infaillible pourrait avoir deux théologies différentes? De nombreux points importants de théologies les séparent, et pour commencer la question du filioque. Comment se pourrait-il que l'unité soit à faire, pour l'Eglise corps mystique du Christ? Aurait-il deux corps? Seul le retour de celui qui est dans l'erreur vers la vérité, est possible tout comme dans la parabole du fils prodigue. Je crois que tout platonicien vous dirait que la vérité ne saurait varier, ni s'altérer, ni être équivoque.

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Dimanche 15 Mai 2011 - 19:38 L'idée de progrès chez Maistre et Cioran

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