Joie de Jésus-Christ (Albert Frank-Duquesne)



Ce texte sur la «Joie du Christ», d’une si haute élévation spirituelle, est extrait d’un numéro des Études carmélitaines, intitulé Ma Joie Terrestre où donc es-tu ? (1947). Je remercie les Pères Carmes de la Province de Paris de m’avoir autorisé à le publier.

Joie de Jésus-Christ (Albert Frank-Duquesne)
Homme de douleurs ? Certes, mais dans l'Ancien Testament. Cette expression, nous ne la trouvons pas dans les Écritures de l'Alliance Nouvelle, où ce qui s'en rapproche le plus est l'erreur, professée par certains Juifs, et suivant laquelle Jésus était Jérémie en personne, revenu sur terre en mission. Le Maître fait aussitôt justice de ce malentendu. Osera-t-on dire qu'en fait toute vie du Sauveur s'est, dans la plupart de ses épisodes et sous quasiment tous ses aspects, avérée joyeuse ? La plus superficielle lecture des Évangiles nous fait entendre sa parole : paisible, assurée, toute sereine, exprimant la parfaite quiétude qui remplit toute sa vie. Il y a plus : on peut dire de saint Paul qu'il a souvent connu et savouré, au sein d'une vie très agitée, des moments le contentement et de tranquillité. Mais ce sont là, dès qu'il s'agit de Jésus, de médiocres sommets. Il a éprouvé mieux que le rafraîchissement du calme : ses joies, ses tressaillements d'allégresse dans l'Esprit-Saint ont surabondé. Le silence entourant les «collines éternelles», le clapotis du Lac sous une brise stimulante, les bataillons de lis rouges, la gloire de l'herbe champêtre avaient, pour Lui dire leur secret, des accents qu'aucun poète n'a jamais entendus. Mais ses plus chères délices étaient d'être avec les enfants des hommes : Il a trouvé tendresse et réconfort dans leurs foyers, exaltante allégresse et consolation dans leur amour. Nous, bien entendu, lorsqu'il nous arrive d'évoquer son Incarnation, nous n'y voyons que la kénôse, l'humiliation, la nuée ténébreuse masquant le Soleil de Justice ; mais l'ombre ainsi projetée, c'est nos âmes seules qu'elle recouvre, et non la sienne. N'oublions pas que le Verbe S'est fait chair par amour, dans la spontanéité d'une volonté trouvant sa béatitude en tout ce qui procure la gloire du Père. Prison, notre nature ? Aire étroite ? Je veux bien, mais constamment embaumée de pure joie : « Tu M'as donné un corps, ô Dieu. Alors, Je viens pour faire ta volonté, car ta Loi est au fond de mon cœur ». Sa jeunesse à Nazareth – l'adolescence du Christ ! – lorsque pointa cette aube de la conscience messianique que Luc esquisse en quelques mots, ne fut-elle pas un temps de merveilleuses découvertes, où son cœur battait plus vite à mesure que se découvraient les desseins de Yahweh sur Lui et par Lui ? A sa pauvreté, stupidement exagérée par notre ignorance de la frugalité orientale et nos propres besoins d'ignoble confort, Il a dû la totale disponibilité d'une vie sans attaches, sans fardeau, libre! – «A quoi sert-il de gagner l'univers, si l'on vient à perdre son âme?... Insensé, cette nuit même, tout te sera repris!... Ne prenez pas souci du lendemain...» Si peu que nous soyons en état d'entrevoir les sources éternelles de la joie, il suffit que nous considérions Jésus d'un œil attentif, aimant, apaisé, pour que nous apparaissent les grandes lignes de son secret : malgré sa radicale solitude, et bien que ses contacts avec le Père n'aient pu manquer d'étendre autour de Lui comme une aire personnelle, où le numinosum freine le fascinosum, en dépit de nos fautes et de nos souffrances, qu'Il a portées, malgré même l'abomination, l'inconcevable, l'infernale désolation de sa dernière heure sur la Croix, il n'est pas un seul cœur aussi débordant de vraie joie que celui de Jésus. Mêlons-nous à la foule des Juifs, voyons-Le Se traîner vers Golgotha : sous la squelettique «carcasse» – déjà bonne, dirait un Loisy, pour la fosse commune – des sources souterraines d'allégresse qu'Il recèle au plus secret de son âme jaillit un torrent d' «eau vive», de béatitude souveraine, que rien ne pourrait arrêter. Nous comprenons alors pourquoi, au moment même de les quitter pour son rendez-vous avec l'Agonie, alors que déjà la Croix étendait sur Lui son ombre plus opaque que la nuit, Il pouvait dire à ses disciples : «Je vous ai dit ces choses afin que ma joie demeure en vous, et que votre joie soit parfaite!»
Oui, regardons le Christ, notre précurseur, le capitaine et l'auteur de notre salut, en route vers le Calvaire. La nuit s'est écoulée, cette nuit-creuset, visitation de Yahweh, «feu dévorant», pour quiconque a compté dans l'angoisse ses heures interminables. Elle aussi, cependant, n'a pas été sans joie festive ni sans amour : le Lavement des pieds, l'ineffable Eucharistie, la Grande Collecte pontificale du Vendredi-Saint – car, ne l'oublions pas, c'est la «veille» au crépuscule que débute la journée liturgique – tous les mystères de la dilection suprême attestent cette allégresse au Seuil des larmes de sang. Mais cette même nuit a couvert de son voile les insomnies de l'envie, de la haine et de la couardise : toute cette sanie jaillit de l'abcès débridé, chez Anne, puis au prétoire. Un blême soleil se lève sur ce grand jour de Yahweh : pourquoi resplendir lorsque Celui dont il est l'ombre, «comme l'Époux sortant de la chambre nuptiale, S'élance joyeux, allègre héros, pour fournir sa carrière» ? Ici-bas, chair et sang ont payé leur tribut à l'originelle faiblesse, la tare contractée par Adam. Simon porte sa Croix ; Lui-même, couronne en tête, hâte le pas comme Il peut vers son trône ; c'est aujourd'hui «le jour de la joie de son Cœur» (Cant., 3 :11).
Une sourde exaltation Le transporte secrètement ; comme au psaume 21, tandis que son âme se lamente, son esprit rumine des cantiques d'action de grâces ; son cœur médite de «jaillir en paroles excellentes», car il y monte un flux, une marée l'envahit et le gonfle : houle de reconnaissance et de joie qui balaie toute douleur, engloutit la tristesse, étouffe tout gémissement sous la clameur de ses «grandes eaux». C'est alors qu'attentif à la plainte des autres, Il entend les lamentations des pleureuses hiérosolymites. Il S'arrête donc, Se retourne, les regarde, ces filles de son peuple, et parce qu'ici, plus que jamais, Il entend ruiner toute équivoque, dissiper tout malentendu, ne susciter aucune harmonique discordante, Il les gourmande pour leurs larmes, les met en garde contre leur piété sensible, égoïste au fond, surtout vaine. Les joies des sens lui furent ravies ; celles de l'âme, Il ne les connaît plus. S'il est une quelconque allégresse que l'homme puisse tarir ou détruire, soyons certains qu'on L'en a brutalement privé. Mais il Lui reste les joies de l'Esprit, les insondables délices du psaume 15, dont le dernier verset se réfère précisément à la Via Crucis : «Tu Me feras connaître le sentier de la vie ; il y a plénitude de joie devant ta Face, d'éternelles délices dans ta Droite». Cette allégresse intérieure, spirituelle, éternelle, jaillissant de son victorieux esprit – n'avait-Il pas, déjà, vu Satan tomber du ciel ? – c'est elle qui L'a soutenu sur la Voie «douloureuse», parce qu'elle en a fait une Voie triomphale. Si nous en méditions le secret ?
Il y a, pour alimenter l'estuaire de cette joie, quatre fleuves, puisqu'aussi bien le Christ est à la fois Nouvel Eden et Nouvel Adam. Le premier de ces fleuves, c'est l'innocence parfaite de Jésus-Christ. Le mystère principal de l'Ancien Testament consiste en la Loi divine. Préceptes, ordonnances et commandements, émerveillent le cœur et l'intelligence ; le psaume 118 ne peut qu'y revenir sans cesse. Mais l'abîme du Nouveau Testament., c'est l'innocence parfaite de l'Homme-Dieu.. Pourquoi pleurez-vous sur Moi? – En effet... Pendant près de vingt siècles, la spéculation des hommes a vainement sondé cet abîme, en a vainement cherché le fond. Ses actes, comme ses paroles, ont passé par le crible ; on les a minutieusement scrutés, éprouvés, comparés ; mais leur beauté morale, leur souveraine pureté, n'en sont apparues que plus lumineusement évidentes. Jésus n'a cessé de relever le défi : «Qui de vous Me convaincra de péché ?» Il est unique ; dans le monde moral, Il Se dresse comme un bloc erratique : Marie est l'ombre qu'Il projette. Méditer l'innocence parfaite du Christ Jésus, c'est plonger le regard dans l'azur infini, c'est le perdre dans l'insondable gouffre d'En-Haut.
De cette innocence, nous ne savons rien ; nous ne la connaissons que par ouï-dire. En Adam, nous avons tous pris aux lèvres ce goût de mort. Mais c'est lui, précisément, qui peut nous faire pressentir, par opposition, ce qu'a dû, en Eden, être la vie. Notre carence de pureté foncière, l'absence totale d'innocence dans le complexe humain, l'impossibilité d'offrir à Dieu, par nous-mêmes, un pauvre instant de fraîcheur première, de générosité candide – et il est significatif que, même pour les meilleurs d'entre nous, ce mot splendide ait pris une acception comique, un peu grotesque, mêlant la gouaille et l'ironie d'une part à l'imbécillité par inopportune pureté de l'autre – cette plus qu'incapacité par rapport au transcendant : cette hostilité positive envers Dieu qu'à certaines heures nous découvrons avec stupeur dans le tuf même de notre être, dans cette boue dont nous sommes faits – c'est là ce qui nous fait connaître par sapide expérience que l'innocence n'est pas en nous. Que de fois nous sommes-nous endormis, rongés par la honte du péché, insatisfaits, inquiets, emportant dans le sommeil une image souillée de nous-mêmes ! Que de fois notre réveil a-t-il attristé, pollué la pureté de l'aube par les moroses ruminations de nos regrets, trop rarement de nos remords ! Le souvenir de nos iniquités passées, surtout celles que nous sommes «seuls» à connaître, que de fois ne nous a-t-il pas fait affluer le rouge de la honte au visage ! Et, maintenant même, alors que, croyons-nous, notre vie est dédiée, que, chaque matin, nous l'offrons tout entière au Père et nous remettons quasiment d'heure en heure aux mains de Dieu, le feu de la rébellion couve encore sous nos cendres. La tentation, nous y résistons, soit... mais à la longue, en dernière instance, à regret, parce qu'il n'y a vraiment plus moyen de faire autrement sans prendre à nos propres yeux figure de parfaites crapules, parce qu'il s'agit évidemment de choisir : reculer ? mais c'est pour mieux sauter !... allons, allons ! Dieu ou moi, Dieu ou moi... maintenant, mais oui, puisque demain ce sera le même dilemme... Mais quelle misère d'avoir, pour Lui rester fidèle, à lâcher «tout ça», à me retrancher des assouvissements humains, à jouer le Moise de Vigny... Et je m'étonne, ensuite, que la joie soit en moi tarie!
Cependant, si j'ai reçu des mains sacerdotales ce même pardon, identiquement le même, que Jésus dispensait en Galilée ; si l'Esprit-Saint m'a libéré de tel penchant maudit ; si telle propension redoutable, vainement combattue pendant des années, disparaît un jour insensiblement, discrètement, tout bonnement n'y est plus, parce qu'en réponse à ma prière ON l'a simplement effacée, rayée de l'étre ; si, pris à la gorge et suffoqué par quelque tentation fascinatrice et, semble-t-il, toute-puissante, déjà porté par un irrésistible assaut bien loin par-delà mes premières lignes où les défenseurs ont pactisé séance tenante avec l'ennemi, j'ai cependant crié : «Jusques à quand clocherai-je des deux côtés? Si Yahweh seul est Dieu, j'irai après Lui ; si c'est Baal, j'irai après lui!» ... et si, tombé sur mon visage, j'ai clamé du fond de mon abîme : «C'est Yahweh qui est Dieu!» ... alors, en pleine tentation je me suis vu servi par les Anges, et ils m'ont porté dans leur main, de peur que mon pied ne se heurte à la pierre, et je me suis assis à la margelle de ce puits sans fond : la joie du Christ. Mais combien médiocres, combien incommensurables, ces «expériences» ; comme elles m'initient mal, inadéquatement, à l'immense allégresse de cette Âme, d'une droiture, d'une équité, d'une rectitude et d'une innocence immaculées ! Une conscience simple, tout d'une pièce et sans repli ni couture, sans réquisitoire secret ; un esprit sur lequel ne pèse aucune culpabilité personnelle ; un cœur qui n'a jamais eu faim ni soif du mal, de la honte, des fins innommables ; une imagination que jamais n'ont souillée des phantasmes montés de l'abîme : voilà Jésus... Une âme qui perpétuellement vit au soleil sans nuage de la Présence divine ; de sorte que, jamais, les larmes de la honte et du regret n'ont roulé sur cette Face, qu'aucune imploration pénitentielle n'a passé par ces lèvres... quelle joie profonde recèle cette innocence ... un pareil Homme n'est-Il pas Lui-même source et jaillissement de joie, psaume matutinal de la création toute fraîche, choryphée des étoiles «chantant et clamant leur joie», comme dit Job? L'heureuse pureté, la rieuse innocence d'un bambin rayonnant n'est, en comparaison, qu'un monde enténébré où perce la lumière. En marche vers le Calvaire, Jésus passe en revue sa vie ; elle est sans tache aucune, pure comme Yahweh : c'est assez pour qu'en son cœur règne en cette heure d'amertume une joie qui n'est pas de ce monde, brille un soleil que rien ne pourrait voiler. Sur la Voie «douloureuse», le passé parle, sa vie porte témoignage en Lui : «Je fais toujours ce qui plaît à Celui qui M'a envoyé ; aussi est-Il avec Moi et ne M’a-t-Il pas laissé seul» (Jean, 8:29). La conscience qu'Il a de ce passé tout entier tourné vers la gloire et l'honneur du Père, et d'un présent qui «Lui apprenait, tout Fils qu'il était, par ses propres souffrances, ce que c'est qu'obéir» (Hébr., 5 : 8), suscite en Lui comme une respiration plus forte de l'Esprit ; c'est un rythme de gloire qui, déjà, fait palpiter son Cœur, rompu mais triomphal. Acceptera-t-Il, dès lors, que des jérémiades féminines dénaturent le ravissement de son âme, son tressaillement profond dans l'Esprit-Saint ? «Tu aimes la justice et Tu hais l'iniquité ; c'est pourquoi Dieu, ton Dieu, T'a oint d'une huile d'allégresse, de préférence à tous tes compagnons» (Psaume 44:8).

Nous avions parlé de quatre fleuves arrosant l'Eden, l'âme du Nouvel Adam. Le second, c'est son indéfectible confiance en Dieu. C'est une confiance assurée, ferme, qui jamais ne se trouble, hésite, vacille ou chancelle. Il a foi, Il fait crédit, Il S'en remet... et c'est un mystère que nous n'arriverons jamais à percer. Il touche, d'ailleurs, à celui de la kénôse, des bornes, limites et ligatures acceptées par Celui qui S'est vidé de Lui-même. Il y a des choses qu'Il ignorait, dont le Père seul avait connaissance. Il en est d'autres qu'Il n'a pu faire, à cause de l'humaine incrédulité. D'autres, Il n'a pu les donner : le Père seul les confère..: Quand le Verbe éternel revêtit notre chair, Il S'est défait de sa gloire, Il a voilé sa déité. Devenu semblable à l'un de nous, au premier venu d'entre les hommes, Il n'a pas simplement dissimulé, comme Zeus circulant incognito parmi les hommes, sa personnalité divine sous un simple masque humain, mais Il a voulu connaître expérimentalement les faiblesses et les limitations de la chair ; c'est bien la nature issue de la Chute qu'Il a voulu partager, avec ses entraves et ses défaillances, et non quelque nature unique, éthérée, séparée, qui l'eût fait notre homoïousios et non notre homoousios ; c'est cette humanité souillée qu'Il a, dans sa chair, héroïquement et durement purifiée, sanctifiée et déifiée. Il a donc accepté, dans sa condescendance et sa philanthropie – les deux attributs du Sauveur, sur lesquels les tropaires de la Liturgie «orthodoxe» insistent le plus – de mener une vie de foi, de demande et de prière. Sa joie dérive donc en grande partie de son absolue confiance en Dieu, entretenue et maintenue par la prière, manifestée par cette constante symbiose qui Lui faisait dire, malgré sa profonde humilité : «Le Père et, Moi sommes Un... le Père et Moi agissons de commun», et ainsi de suite, alors que Moi, dans tous ces textes, c'est non seulement le Verbe, le Fils éternel, mais le très authentiquement humain jésus de Nazareth, «fils du charpentier».
Mais, nous ne le savons que trop, il n'est guère facile, en cette vie d'incarnation, de garder envers Dieu une confiance qui, jamais, ne dévie un instant. Et la perdre, se découvrir «sans Dieu dans le monde» (Eph., 2:12), ce n'est pas de gaieté de cœur qu'on s'y résout, d'une âme réjouie et apaisée qu'on s'y résigne ! La foi perdue, vit-on encore ? Est-on toujours personne ? J'ai passé moi-même au bord de cette fondrière, j'ai frôlé d'assez près cet abîme pour me pencher dessus, fasciné, paralysé par un redoutable vertige. Et je ne sais que trop que, pour ma part, le dilemme est simple : Dieu seul ou la vésanie, Jésus-Christ ou la pure et simple déliquescence mentale et morale. Aliénation en tout état de cause ; mais, toi, choisis : le Véritable et Fidèle, ou le père du mensonge, l'assassin dès le principe.
Or, à certains moments, la foi du Christ a subi la plus extrême tension. A mesure que l'adolescent prenait conscience de sa mission salvatrice à Nazareth... et que le temps passait : vingt ans, vingt-cinq, trente... lorsqu'Il vint ensuite chez les siens, pour n'en être pas reçu... lorsque, plus tard, les vannes du mal s'ouvrirent et que les souffrances, les misères morales et physiques, les laideurs et les iniquités du monde entier sur Lui se déversèrent, il Lui fallut, en vérité, une foi fermissime pour que sa charité ne se refroidît point, et tout bonnement pour rester debout. Il découvrit alors que ses frères se jetaient en affamés sur le pain que leur dispensait sa compassion pour leurs besoins organiques, mais se détournaient avec dédain du pain bien plus précieux qu'Il offrait à leurs âmes... Il les entendit hurler, en s'échauffant, qu'ils le voulaient pour Roi, tout en refusant sa loi d'amour au fond de leur cœur... D'autres encore trouvèrent ses paroles trop dures, intransigeantes, exagérées, intolérantes, paradoxales ; «ils se retirèrent et n'allèrent plus avec Lui»... Parmi ses proches, enfin, non plus serviteurs mais amis, un traître s'apprêtait à Le trahir par un baiser... Comment veut-on que sa foi, sa confiance en Dieu, n'ait pas subi, comme un câble puissant pendant la tempête, une tension inouïe, jusqu'aux limites de la rupture, de sorte qu'une ombre fut projetée sur sa joie ? A Gethsémani, la victoire de sa foi sur le monde put sembler compromise, tenir à la plus minime inclinaison du trébuchet.. Tous les hommes, Il en avait l'amère certitude, L'avaient abandonné. La Croix attendait patiemment sa proie dans les ténèbres. D'une main tremblante, Il saisit «la coupe de colère et de vertige, de terreur et d'ébranlement » (Psaume 59:5 ; 75:9 ; Isaïe., 51:17, 22 ; Zach.,12:2), où, dit le prophète, «bouillonne l'iniquité du monde». Alors, sa pauvre joie, obscurcie déjà d'ombre, se réduit au filet ténu d'une source qui disparaît, expire dans le sable... «Mon âme est accablée, triste jusqu'à la mort». Mais, aussitôt, la protestation d'une foi toute divine, identique à l'amour «plus fort que la mort», jaillit de ses lèvres : «Mon Père, si c'est possible, éloigne de Moi ce calice ; toutefois, non ce que je veux, mais ce que Tu veux !» O Dieu, dit-Il en somme, mets-Moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras vigoureux. I[Quia fortis est ut mors dilectio, dura sicut informus aemulatio]i. En Moi brûle une ardeur de feu, une flamme de Yahweh (Cant., 8:6). Jésus Se relève alors, rayonnant de confiance car «sa foi a vaincu le monde» ; Le voilà capable de réconforter autrui : «Dormez maintenant, reposez-vous. Voici, l'heure approche ; le Fils de l'Homme est en passe d'être livré à ses ennemis». Radieuse est sa joie, ranimée, ravivée, vivifiée par son indéfectible confiance en Dieu.
A travers toute sa vie, cette foi granitique a fait sa force et L'a soutenu ; c'est d'elle que son cœur a reçu sa joie. Acculé parfois, serré de près par la haine, flairé par l'astuce jusqu'à la nausée, Il ne S'est jamais découragé. Le monde «civilisé», l'Empire, a passé par d'historiques vicissitudes sans qu'Il ait, suivant l'Évangile, daigné consacrer une parole à ces «grands événements». Tous les royaumes du globe ont pu, sous ses yeux, étaler leur charme et leur «gloire», sans qu'Il ait le moins du monde cédé à leur enchantement ; Il a trouvé, au contraire, dans ces régions profondes de son être où le Verbe voit, adore et sert le Père, une allégresse, un ravissement de joie, tel que rien de créé n'aurait pu le Lui donner. Constamment, à travers toutes les épreuves, sa confiance en Dieu est restée la même, «sans aucune vicissitude, sans ombre de changement».
Une fois seulement, il a pu sembler que son âme se soit trouvée prise de court, que sa confiance ait chancelé, sa joie passé par une réelle éclipse. La plupart des exégètes et commentateurs, qui se sont heurtés au quare dereliquistime, ont cru qu'en l'heure terrible des suprêmes ténèbres, la Parole divine, visible et tangible parmi les hommes, avait bégayé. A ce moment, l'avant-dernier de sa vie, les vues divines sur le Sauveur, jusqu'alors toujours lumineusement évidentes, se seraient brusquement et brutalement évanouies, auraient disparu, englouties dans la nuée noire. La Colonne de feu, loin de guider l'humanité du Christ en pleine nuit, se serait, au contraire, fait Colonne ténébreuse, obscurité divine, plus opaque que cette Nuit, de sorte que le Sauveur Se serait trouvé «expulsé de l'Alliance, forclos de la Promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde» (Éphés., 2:12). Le sentiment de la divine Présence – non seulement comme source affleurante, voire même à ciel ouvert depuis la plénitude en Jésus de la conscience messianique, comme source, dis-je, de béatitude et de joie, de perpétuel «tressaillement d'allégresse en l'Esprit-Saint», mais aussi, selon d'aucuns, comme certitude toute nue, fondée par hypothèse, en cet unique instant, sur la seule foi et aboutissant à la seule obéissance – ce sentiment aurait abandonné le Seigneur. Yahweh Se serait enfui loin du Maudit «suspendu au Bois» ; la Face tant recherchée, tant adorée, constamment et par-dessus tout désirée, humblement et amoureusement contemplée, Se serait cachée de Lui. Alors, l'ombre du Diable aurait couvert la Croix ; le Fils monogène, objet de la haine comme jadis de la complaisance, livré à Satan comme naguère au Paraclet, aurait été abandonné à la Puissance d'en-bas jusqu'en ces profondeurs indicibles où l'âme peut se séparer de l'esprit (Hébr., 4:12). Le fardeau de nos fautes aurait pesé jusqu'à total écrasement spirituel sur notre Aîné, Lui-même aurait vidé jusqu'à la lie cette coupe de déréliction complète, exhaustive, cette tristesse parfaite ; au point que, pour Calvin, par exemple, le Sauveur aurait, sur la Croix, connu – d'une expérience «savoureuse» – le dam, l'essentiel tourment de l'Enfer : paradoxe d'une âme subissant l' «éternelle perdition, loin de la Face divine, de sa toute-puissante splendeur» (2 Thess., 1:9), mais sans haine, sans vains regrets, sans la rouille du si j'avais su, toute soulevée au contraire par le levain de la dilection théologale ! Comme si l' «enfer» de l'amour enténébré ne constituait pas – au delà de toute jouissance, de toute possibilité de retour sur soi-même – la réalité même, nue et détachée, de la charité, donc de la joie, non plus voluptueuse et «recevant la vie» (I Cor., 15:45) – car il existe une volupté spirituelle – non plus identifiée à la délectation, à la possession d'un «butin» (Phil., 2:6), mais souverainement «immotivée», divinement libre et spontanée ; joie d'obéir, joie d'aimer jusqu'au sacrifice, joie de se donner, joie tout entière «posée» en Dieu – comme le monde est tout entier «posé dans le Malin» (I Jean., 5:19) […] De «psychologique», d'éprouvée, mais aussi d'adventice et de contingente, d' «accidentelle», la joie devient alors «ontologique», essentielle, constitutive de l'être même, transcendante et déifiante. Comme dit jésus, elle demeure (texte grec de Jean, 15:11). Et, quand on connaît le Nom personnel de cette Joie, on sait aussi qu'Elle demeure «au ciel», comme un «témoin» sans commencement ni fin (I Jean.,5:7).

Troisième «fleuve» : la joie de servir et de Se sacrifier. Lieu commun ? Sans doute, mais psittacisme aussi. C'est comme la mort : on le sait sans vraiment y croire. Notre cœur se refuse à cette conviction. Regardez les hommes, voyez-les vivre : la «sagesse des nations», qui mérite effectivement son nom : sapientia gentium, «sagesse des Gentils», des païens, des bêtes sans Dieu, cette philosophie de la médiocrité «pratique» nous révèle qu'on «ne prête qu'aux riches», que les «jugements de Cour» diffèrent suivant qu'on est «puissant ou misérable», qu'un homme est heureux, et plénière sa joie, s'il est riche, puissant, adulé, bref : s'il suce la vie comme un citron. Aucune expérience ne nous guérira de ces illusions ; la plus brutale évidence est impuissante contre cette foi charnelle. Cependant, c'est lorsqu'on se consacre au service de Dieu, qu'on se renie soi-même héroïquement, qu'on dépose souverainement sa vie, c'est alors qu'on éprouve ce qu'est une suprême libération, l'évasion de la gangue, l'abandon du plus lourd, parce que plus essentiel, fardeau. Seul le service, poussé s'il le faut jusqu'au sacrifice, confère à l'âme la maîtrise, valorise la mort à l'égal de la vie – et même plus haut. Qui brûle ses «vaisseaux ontologiques» est mûr pour la victoire. Il est un état tout simple, humble et prosaïque, qu'il n'est guère possible d'occuper sans y apporter cet esprit de service et de sacrifice : c'est la maternité. Qui peut supputer le prix des journées et des nuits de constant souci, d'attente et de veille, de soin, d'abnégation, de sacrifices ? Mais qui peut, en regard, dénombrer les joies uniques, inouïes de la Mère ? Or, Jésus, pour inculquer à ses disciples, la haute convenance du service et du sacrifice, semés dans la douleur, moissonnés dans la joie, pense instantanément à l'heureuse espérance qui traverse les affres puerpérales : «La femme, lorsqu'elle enfante, est dans la souffrance parce que son heure est venue ; mais, lorsqu'elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus de ses douleurs, dans la joie qu'elle a de ce qu'un homme est né dans le monde». Quiconque accepte avec amour les humbles taches du foyer ; quiconque s'est fait activement le frère des pauvres, des malades, des rejetés, des mourants ; quiconque surtout a consenti ce genre de sacrifice qui marque toute une vie – car il existe un caractère, non plus sacramentel, mais spirituel, de la charité théologale qui voit Dieu dans nos frères – quiconque a tout offert à Celui qui nous a tout donné, a découvert une source de joie, qui le consolera finalement de toute douleur.
« Ne pleurez pas sur Moi, filles de Jérusalem ; car, à l'heure où culmine mon service, où s'achève mon sacrifice, indicible est ma joie. Jamais l'allégresse céleste ne M'a dilaté le cœur comme en cette heure où J'y renonce pour l'honneur et la gloire du Père, pour le salut de mes frères. Si les Anges chantèrent à Bethléem, c'est pour manifester à ma place – car je n'étais alors qu'un bébé vagissant – la joie qui fut mienne de M'incarner, de M'humilier, de Me vider de Moi-même. A chaque instant de cette vie terrestre, vouée au Père par le Fils dans l'Esprit, chaque fois que J'ai fait rire les enfants, essuyé les larmes des affligés, guéri les malades, libéré les pécheurs, à chaque pas donc qui Me rapprochait de cette heure suprême, j'ai connu les délices de l'Esprit, la béatitude céleste et l'allégresse simplement humaine de voir, par Moi, le Père triomphal, manifesté, glorifié. Et maintenant, filles de Jérusalem, si vous êtes capables de comprendre une religion qui soit autre chose qu'un superficiel sentimentalisme, cette joie de servir et de Me sacrifier, de porter la Loi de mon Père dans mon cœur, je la parachève en route vers le Calvaire : cessez de vous lamenter sur Moi ! »
Certes, sous un aspect, le Vendredi-Saint se dresse au mitan de l'Histoire comme le jour ténébreux, sinistre, affligeant, tragique par excellence. Mais j'y vois aussi celui, pour Jésus-Christ, de sa joie suprême. Pendant qu'Il gravit péniblement la Voie «douloureuse», à bout de force, rendu, fourbu, marqué pour l'abattoir, les pleureuses L'accablent de leurs bruyants sanglots. Mais c'est un hymne triomphal qui leur répond : «Ne pleurez pas sur Moi, mais sur vous-mêmes et vos enfants». Car Il S'avançait, comme Salomon «au jour de la joie de son coeur», vers le couronnement de sa vie, vers ce qui devait sceller victorieusement, royalement, divinement, toute sa carrière. Il allait, à la perfection, accomplir cette «Loi qu'Il portait en son coeur». Il atteignait le seuil du service suprême, du sacrifice parfait ; comment son allégresse n'eût-elle pas approché de la plénitude ? Et nous-mêmes, frères que j'aime et qui me lisez, si jamais nous avons tressailli de gratitude heureuse, au plus profond de nous-mêmes, d'avoir pu réjouir et rafraîchir un pauvre cœur désolé ; si le salut inespéré, providentiel, d'une créature de Dieu, abandonnée et solitaire, menacée par la honte, a remué en nous des entrailles de miséricorde ; si nous avons connu la béatitude promise aux procureurs de paix, en menant au Christ quelque âme de bonne volonté, jusqu'alors égarée : nous sommes en mesure, alors, d'entrevoir – per speculum et in aenigmate – ce qu'ont été sans doute les délices spirituelles du Fils éternel et Fils de l'Homme, en ce «grand jour de Yahweh», en cette heure, unique entre toutes, de service et de sacrifice, où Il va mourir pour sauver son peuple.

Et voici le quatrième et dernier fleuve où s'abreuve la joie de Jésus-Christ : l'exultation qu'Il ressent devant les réalisations spirituelles de ses frères. De toutes les allégresses répandues comme une huile précieuse, comme la rosée de l'Hermon, dans l'âme du Rédempteur, la plus haute est celle-ci, parce que, provoquée par la sanctification de l'espèce, elle est la plus spirituelle et la plus durable. C'est la joie qu'aux cieux partagent les Anges à propos d'un seul pécheur qui se repent. Toutes les âmes généreuses, ouvertes vers En-Haut, attirées par Dieu, soucieuses de son Royaume, ont puisé cette joie souveraine, à nulle autre pareille, dans le bonheur spirituel d'autrui. C’est Moïse : «Pardonne à mon peuple son péché ; sinon, efface mon nom du livre écrit par Toi!» C’est Jonathan, le plus charmant des Saints, le plus délicieux, le plus virgilien, dans l'Ancien Testament, qui «va vers David dans la forêt et fortifie sa main en Dieu». C'est saint Paul qui s'écrie : «Le vœu de mon cœur et ma prière à Dieu pour les Juifs, c'est qu'ils soient sauvés... Je souhaiterais d'être moi-même anathème, loin du Christ, pour mes frères». L'homme qui trouve sa plus haute satisfaction dans les progrès d'autrui faisant marche vers Dieu, celui qu'assouvit par-dessus toutes choses la conversion de ses frères, leur avancement dans les voies divines, et qu'émeut jusqu'aux plus douces larmes le bonheur inespéré des brebis retrouvées et la gloire qu'en tire le Père du Bon Pasteur, le Chrétien «chaque jour pris d'anxieuse sollicitude pour toutes les Églises» et pour toutes les ouailles, «faible avec les faibles» et, «si quelqu'un succombe, dévoré par le feu», c'est lui qui perce à jour le secret de Jésus, Le sert avec une inlassable énergie, Le comprend comme un ami, prend à son compte l'ut gaudium meum in vobis sit et gaudium vestrum impleatur, «saisit» enfin pourquoi le Maître exulte en avançant vers Golgotha.
Un épisode évangélique nous montre le Seigneur distinguant et nuançant les joies diverses auxquelles accèdent les croyants. Les disciples reviennent de Galilée, tout heureux d'avoir pu subjuguer les démons en son Nom. Jésus partage leur satisfaction. Mais, comme Il sait combien l'homme est prompt à confondre merveilleux et surnaturel, et quel subtil danger recèle toute spiritualité fracassante, Il met en garde les Soixante-Douze : «Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous soient soumis, mais de ce que vos noms soient inscrits dans les cieux» (et non «sur terre», dirait Jérémie, 17:13). Mais voici plus net encore : «Je Te rends grâces, O Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que Tu as caché ces choses» – c'est-à-dire, s'agissant des disciples, «tout ce qu'ils avaient fait et tout ce qu'ils avaient enseigné» en son Nom, et mûs par son Esprit (Marc., 6:30) – «aux sages et aux prudents, et les as révélées aux petits enfants !» Il Se réjouit donc, d'abord, tout simplement, tout humainement, de la bonne besogne accomplie par les siens ; puis, davantage, de la miséricorde du Père envers les Soixante-Douze, dont les noms se trouvent «inscrits dans les cieux» ; enfin, de savoir que les humbles sont comblés des grâces les plus hautes, initiés au mystère central du Christianisme ; de sorte que la réussite des entreprises spirituelles, l'assurance du salut, les dons du Paraclet répandus dans les cœurs fidèles, constituent autant de jalons, ou plutôt de marches successives, aboutissant à cette adhésion d'amour pur à la volonté de Dieu : «Oui, Père, Je Te rends grâces de ce qu'il T'a plu ainsi!»

Tel est le «cantique des degrés» ; telles sont les ascensiones in corde suo, in valle lacrimarum, de virtute in virtutem ; tels, les progrès de la joie dans l'âme de Jésus. Mais combien de jours sombres, de nuits hivernales, dans cette vie ! Que de fois, lorsqu'il a voulu bénir ses frères, ils s'y sont dérobés ou refusés ! Si le jeune homme riche «s'en va tout triste», il laisse derrière lui un cœur encore plus attristé. Quand le Christ regarde la ville «qui n'a pas connu le temps où elle a été visitée», Il pleure sur elle (le grec porte : sanglote). C'est ensuite Judas qui sort dans la nuit et clôt sur lui les portes de la miséricorde, Jésus ne dit mot, mais pense : «Ami» ; et ce mot Lui échappera dans le Jardin des Oliviers. Mais, par contre, que d'heures illuminées par la joie! Lorsque les fils de Zébédée Lui rendent visite et passent la nuit à ses pieds... que Matthieu plante là son tiroir-caisse pour Le suivre dare-dare... que Zachée, le cœur en fête, se répand en balbutiements et, nouveau David, danse quasiment devant l'Arche vivante en jetant aux pauvres son sale argent. Chaque fois, Jésus entre dans la joie de son Père... Peut-être, en ce moment, alors qu'Il Se traîne sur la Voie d'abnégation, Se souvient-Il de la Samaritaine, assise au bord du puits patriarcal : elle avait reçu de Lui l'eau vive ; la pénitence et l'espérance faisaient lever dans son âme un nouveau printemps... pour Lui, quelle «nourriture» inconnue du monde !... Quand la pécheresse, survenue par derrière – de peur qu'Il ne la chasse – baise ses pieds, les essuie de ses cheveux, l'excellent repas du Pharisien Simon reste, intact, sur la table... Marie-Madeleine répand sur Lui son parfum, «en vue de sa sépulture», et, du coup, sa joie touche à la plénitude : car la grâce de l'Homme-Dieu déborde en ce cœur de femme, et la volonté du Père s'est faite «sur cette terre comme au ciel» qu'Il porte en Lui-même. Mais, tout à coup, Le voilà parmi la foule, au milieu des bourreaux, Il voit le Cyrénéen porter la furca qui deviendra sa Croix, Il célèbre d'étrange façon, et par un rituel unique, la première Messe – commencée dans la chambre haute, achevée tout à l'heure entre Marie et Jean – et, brisant les chaînes du péché, forçant l'entrée du Royaume des cieux, à quelques heures de ce grand cri : «Tout est parfait», tout proche du retour au Père et déjà sur la route, Il connaît, au delà de nos mièvres émotionnettes, une joie de géant, immense, plus formidable que ce que peut rêver le cœur humain. Dès lors, n'est-il pas indiqué qu'aux pleureuses hiérosolymites, à tous les Chrétiens hypnotisés par ses souffrances, jésus conseille : «Ne pleurez pas sur Moi !»
Mais le Christ est «le même, éternellement : hier, aujourd'hui, à tout jamais» (Hébr., 13:8). Et sa joie demeure, comme Il l'a dit, est elle aussi chose d'éternité. Sa substance reste inchangée, quand bien même ses motifs occasionnels ont changé. La joie de son innocence, Il l'a dépouillée avec le corps de son humiliation. L'allégresse de sa foi, de sa confiance en Dieu, c'est nous, ses membres, qu'elle a pour objet, depuis qu'Il siège à la droite de la Majesté divine, semper vivens ad interpellandum pro nobis. L'exultation de servir et de Se sacrifier s'est éteinte avec le feu de l'holocauste sur la Croix. Mais, ce qui «demeure», c’est en même temps – in coelo – que la joie de voir le Père «le vouloir ainsi», la joie corrélative – in terra – d'amener les hommes, ses frères, car c'est un cœur humain qui bat sur le trône de Dieu, à la béatitude, au parfait bonheur spirituel. «Les douleurs puerpérales de son âme, Il les voit, Il en est satisfait » (Isaïe 53:11). L'âme impulsive de Pierre, purifiée par les larmes qui suivirent le reniement, est devenue ferme et forte : «Toi, raffermis tes frères»... Jean, fils du tonnerre, répand sur la terre la brûlante lave de son amour. Thomas, titubant entre deux abîmes, croit et marche droit devant soi... Jésus, «derrière le voile», voit tout cela. Aujourd'hui même, à travers tous les siècles, le Sauveur glorifié voit nos faces tournées vers Lui, nos yeux pleins d'une prière muette : «Apprends-nous à T'aimer, Seigneur.» Et, quand nous dépouillons toute malice, envie, médisance, hypocrisie, lorsqu'il nous voit donc vainqueurs – par notre foi – cette joie suprême L'envahit et L'inonde. Car ce Dieu reste Homme. Telle est l'exultation que le Père «a préparée pour Lui depuis la création du monde», la joie qu'Il a payée de sa honte et de sa Croix, le ravissement qui sera sans bornes lorsque, Dieu tout en tous, l'Église de Dieu, tout entière rachetée, ne péchera plus jamais.

Albert Frank-Duquesne, Joie de Jésus-Christ, dans Ma Joie terrestre où donc es-tu ?, Études Carmélitaines, 1947, p.22-37.

28/12/2006
Sombreval




1.Posté par Jack Tollers le 25/02/2008 14:47
On trouvera ma traduction de ce text a l'espagnol a www.etvoila.co.cc

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