L'éducation chrétienne (Bernanos)
Depuis le XVIIeme siècle, l’Eglise se méfie de la jeunesse. Oh ! vous pouvez sourire ! Votre système d’éducation marque, avouez-le, plus de sollicitude que de confiance. C’est bien joli de protéger les petits hommes contre les périls de l’adolescence, mais les bons jeunes gens que vous exposez dans les concours manquent un peu de tempérament, vous ne trouvez pas ? Sont-ils plus chastes que leurs ancêtres du XIIème siècle, je l’ignore. Entre nous je me le demande. Je me demande encore si ces produits sélectionnés de la formation humaniste et moraliste mise à la mode par les jésuites à l’époque classique n’absorbent pas votre attention au point de vous faire perdre le contact avec une jeunesse bien différente et qui d’ailleurs passe rarement le seuil de vos maisons […] Au fond vos ingénieuses méthodes semblent moins inspirées de l’Evangile que des moralistes, l’Evangile est tellement plus jeune que vous ! A vous entendre, on croirait que la jeunesse est une crise malheureusement inévitable, une épreuve à surmonter. Vous avez l’air d’en surveiller les complications, le thermomètre à la main, ainsi que d’une scarlatine ou d’une rougeole. Dès que la température baisse, vous poussez un soupir de soulagement, comme si le malade était hors de danger, alors qu’il ne fait plus souvent que prendre sa place parmi les médiocres, qui se qualifient entre eux d’hommes graves, ou pratiques, ou dignes. Hélas ! c’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse refroidit, le reste du monde claque des dents […] Lorsqu’un ministre, un banquier, remet entre vos mains sa géniture, il espère que vous le modèlerez à son image et à sa ressemblance, et vous ne pouvez tromper tout à fait son attente. Vous ne la trompez pas toujours. La fine fleur de l’athéisme encyclopédique est sortie de vos maisons. « Nous les traitions bien, dites-vous, nous les protégions contre le mal, ils n’avaient rien à craindre auprès de nous. » Oui, dommage que le bateau ait pris la mer ! S’il n’était jamais sorti des cales nous l’y verrions encore, peint à neuf, lavé à frais, orné de jolis pavillons [….]
Il n’importe guère que vous fassiez des jeunes chrétiens moyens, car le monde moderne est tombé si bas que « chrétien moyen » n’a même plus sa signification d’honnête homme. Il est inutile que vous formiez des chrétiens moyens, ils deviendront tels avec l’âge. Certes Dieu seul sonde les cœurs. Mais enfin médiocre pour médiocre, à ne considérer que le rendement, n’importe quel chef responsable vous dira qu’un chrétien moyen a tous les défauts de l’espèce commune, avec une dose supplémentaire d’orgueil, d’hypocrisie, sans parler d’une regrettable aptitude à résoudre favorablement les cas de conscience. « Nous ne pouvons pas faire mieux », répondez-vous. Sans doute. On craint cependant que vous soyez tombés jadis dans la même illusion que les auteurs de programmes universitaires. A vouloir un peu de tout, vous n’avez pas voulu assez. Vos produits répondent malheureusement à l’idée que les professeurs de belles-lettres se font du génie français : pondéré, mesuré, modéré. J’entends bien qu’il serait dangereux d’exploiter la révolte naturelle de la jeunesse, en face d’une société organisée en dehors d’elle et qui ne saurait encore l’admettre nulle part […] Le malheur est que vous ranimerez difficilement, plus tard, la flamme que votre prudence aura tenue sous le boisseau Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune (1938), Plon, p.168-170 Mercredi 30 Avril 2003
Sombreval
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