La Rédemption de Mars (Pierre Nothomb)



La Rédemption de Mars (Pierre Nothomb)
Je prends en ce moment quelques notes pour de futurs épisodes du Projet Fedorov où l’on retrouvera les Chevaliers du Concile engagés dans des aventures galactiques palpitantes. La lecture récente du très étrange roman de Pierre Nothomb (1887-1966), homme politique belge, poète et romancier catholique, intitulé La Rédemption de Mars (Plon, 1922), m’a fourni quelques pistes sur le thème de la rédemption du cosmos. Il retrace, dans un style précieux, le séjour de deux astronomes, l’un chrétien, l’autre athée, sur la planète Mars. Quoiqu’on pense de ce livre, il s’agit incontestablement d’une rareté, une de ces bizarreries littéraires que prisent les lettrés. Il ne manque pas de passages savoureux et certaines pages réussissent à captiver l’attention du lecteur. En tout cas j’ai souvent souri en le lisant. Il va à contre-courant de tout ce qu’on peut s’attendre dans un roman de science-fiction où les martiens sont en général présentés sous toutes les facettes possibles, mais jamais sous l’aspect d’une peuplade habitée par le «désir de dieu», dévote, voire bigote. Sur un site de science fiction on peut d’ailleurs lire cette critique : «Pierre Nothomb commet en 1922 "La Rédemption de Mars" chez Plon. Quand la science-fiction louche du côté de la religion les Martiens donnent facilement dans l'eau bénite pasteurisée »(hehe). Un autre poète belge, Gaston Pulings, écrit quant à lui à propos de Nothomb : «Le romancier publia des livres comme Le Lion ailé, La rédemption de Mars, Vie d’Adam que nous ne pouvons oublier. Et justement le souvenir que nous en gardons provient de l’enchantement que ces romans nous ont procuré».

Ce roman est en tout cas évocateur de la théologie qui avait cours en Belgique et en France dans la première moitié du 20e siècle. J’aurais même pu citer dans ma thèse quelques passages du livre qui se réfèrent directement à la notion de réversibilité. Les habitants de Mars l’expérimentent lorsque le péché fait irruption chez eux par la faute de Reverchamp, le compagnon du narrateur, le cosmonaute athée qui, à la fin du livre, se sacrifie, rongé par le remord et le sentiment de sa disgrâce. Beaucoup, après s’être convertis à la religion chrétienne, renoncent aux plaisirs, s’isolent de leurs frères à la manière des Pères du désert ou au contraire se réunissent en communautés priantes, adorantes et vouées à la mortification pour contrebalancer les effets du péché et rétablir «l’équilibre mystique» voulue par Dieu (notion chère à Huysmans). Lisez plutôt : «Les pénitents, chaque jour plus nombreux, s’en allaient peupler les lointains déserts ; d’autres que retenaient leurs épouses ou leurs fonctions, avaient trouvé, par besoin de sacrifice, des mortifications cruelles : ceux-ci, une fois leur postérité assurée, se condamnaient d’un commun accord au veuvage… » Et plus loin : «En même temps que dans ce peuple était né et s’était propagé, grandissant, l’amour de Dieu, le goût de la faute était né et s’était répandu aussi par l’œuvre de l’homme. Les vierges n’ignoraient point cette horreur, et peut-être chacune se disait-elle que, si son rêve suprême ne pouvait être atteint, du moins son sacrifice servirait à rétablir mystiquement l’équilibre rompu par le péché». Le christianisme finit aussi par inculquer aux habitants de Mars le sens de la souffrance dans laquelle ceux-ci voient la condition de la rédemption. Si le rédempteur est venu sur terre, c’est, affirme un de ces habitants, que sur terre les hommes, par leurs souffrances, ont payé la «rançon totale» de leur salut. La douleur dans cette perspective est perçue comme une bénédiction. C’est presque du Saint-Bonnet ou du Maistre. L’écrivain marie cette doctrine à un thème qui a fait flores dans certains milieux catholiques au début du 20e siècle : la pluralité des incarnations du Verbe divin. Voici ce qu’affirme un personnage de Mars : «Nous avons vu ensuite que si le Rédempteur était venu plus tôt sur la Terre, c’est que quelques uns ont souffert volontairement pour augmenter et parfaire la rançon de la Terre. La souffrance était une horreur pour nous ; nous l’avions réduite à rien, éloignée de notre existence. Nous sommes des milliers maintenant qui nous y jetons avec joie…»

On pourrait s’attendre à ce que les Martiens soient présentés comme de Païens. En fait ils font davantage penser aux juifs de l’Ancienne Alliance, qui se consument dans l’attente du Messie, du Sauveur, dans une espérance que rien de «martien» (pardonnez-moi cette expression) ne peut assouvir. Et puis il y a les jeunes filles ailées, pures et sensuelles, qui pourraient évoquer les naïades si leur appétence de Dieu ne les faisait ressembler à cette autre figure mythique qu’est la tradinette. Leur sensualité, sur laquelle l’auteur s’appesantit volontiers, est comme sublimée, transfigurée par la révélation du vrai Dieu que leur transmet le personnage-narrateur : «Tout ce qu’il y avait en elles de charme, de légèreté, de délicatesse, d’affection, de jeunesse amoureuse et pure, s’était transfiguré – était devenu comme d’essence céleste». De la tradinette comme on les aime.
Bref au final un livre étonnant qui confirme que la Réversibilité est bel et bien «le grand mystère de l’univers»

06/11/2008
Sombreval





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