La mort de saint Dominique (Bernanos)



La mort de saint Dominique (Bernanos)
Les dernières pages du petit texte de Bernanos sur saint Dominique, sans doute inspiré du Livret sur les origines de l’Ordre des Prêcheurs du bienheureux Jourdain de Saxe, sont tout simplement magnifiques. Je m'en voudrais chers lecteurs de ne pas les diffuser ici...

" Autour du moribond qui achève de se vider de son sang mystique, de toute sa divine charité, dans une effusion de larmes austères, l’ordre bourdonne comme une ruche avec ses centaines de moines qui seront demain des milliers, ses cinq provinces de France, d’Espagne, de Lombardie, de Rome, de Provence, et ses cinquante monastères. La chrétienté occidentale est sauvée, non seulement des fanatiques obscurs dont le zèle barbare condamnait avec le mariage la vie même, mais de l’Islam, du schisme grec et des fureurs de Fréderic II. Oui, tel quel, cet homme couché est un des plus grands de l’histoire, et il entre néanmoins dans la mort, ainsi qu’il a surmonté la vie, du même élan sans retour, avec le regard de l’enfance. A larges pas réguliers, sa pauvre besace sur le dos, les poches vides, il a parcouru plusieurs royaumes, et à présent qu’il est couché, il a laissé sa besace, mais il a gardé ses gros souliers. Il est prêt, si Dieu le suscite de nouveau. Il ne laisse rien derrière. Ses fils brûleront ou disperseront ses lettre, les livres annotés de sa main, son bâton de voyage, ses habits, la chaîne de fer dont il se flagellait chaque nuit avec ce puissant râle dont l’écho se répercutait jusqu’à la dernière cellule des frères qui l’écoutaient, terrifiés. Alors il s’enveloppait, tout sanglant, dans sa chape, et s’étendait sur un banc ou sur une table.

Cette fois il est étendu pour toujours. Ni le souvenir des immenses travaux, ou des mortifications très dures, des prédications ni des miracles, ne détourne un instant son cœur. Il redoute seulement que ses fils ne se laissent, après sa mort, entraîner à une vie trop confortable, et lorsqu’il apprend que les moines agrandissent le monastère et exhaussent les cellules, on le voit fondre en larmes, puis éclater en imprécations terribles, jurant la malédiction de Dieu à quiconque introduirait l’usage des possessions temporelles dans son ordre.

Ils l’ont transporté sur une colline où l’air est pur (…) Ils l’étendent par terre tout en sueur. Etienne d’Espagne les suit avec un haillon de toile. Ventura de Crémone entend sa confession générale. Ce petit souffle que le frère sent passer sur sa face, c’est désormais toute la grande voix qui soulevait Rome, et c’est la même voix aussi qui, dans le retrait de la nuit, appela Dieu tant de fois d’un cri déchirant, rugissant pour les infidèles, les hérétiques, les juifs, et dans l’admirable délire d’une charité universelle allant jusqu’à prétendre forcer la Justice du Père, en priant pour les damnés – « ad in infernos damnatos extendebat caritam suam ».

Les frères sont assemblés pour recueillir, s’il est possible, quelque chose de la parole qui va s’affaiblissant. Dominique fait un signe de la main, ils s’approchent. A l’humble geste du saint, ils reconnaissent qu’il a quelque aveu public à faire, et qui pèse lourd sur son cœur. Celui qui a paru au pape innocent III dans un songe, portant l’église de Latran sur ses épaules, conseiller des pontifes, conseiller des princes, arbitre de tant de destinées, maître et législateur de tant de consciences, découvre-t-il en cet instant solennel, avec effroi, le caractère abstrait, presque terrible, de sa vocation doctrinale ? Quel scrupule le tourmente ?
Il lève sur les frères ses yeux bleus, son regard intact. « Je m’accuse, dit le Maître des Prêcheurs, d’avoir toujours préféré, à celle des vieilles personnes, la conversation des jeunes femmes. »

« La religion de mon fils Dominique est un délicieux jardin, immense, joyeux et parfumé », dit un jour Notre Seigneur à saint Catherine, qui le rapporte.

Georges Bernanos, Saint Dominique, in Les Prédestinés, Points Sagesses,p.75-77

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A lire aussi :Le Livret sur les origines de l’Ordre des Prêcheurs

27/11/2003
Sombreval

Tags : Bernanos


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