La substitution mystique



Catherine Emmerich
L'idée de la substitution est au centre de la grande oeuvre du théologien catholique Urs Von Balthasar, La Dramatique divine. Elle est l'axe de sa sotériologie et renvoie au thème du «merveilleux échange», l'admirabile commercium par lequel le Christ a assumé nos fautes et nos déficiences en se substituant à nous. Elle est réfutée par la plupart des exégètes et des théologiens modernes qui, par souci d'adaptation aux mentalités contemporaines, préfèrent se focaliser sur des concepts moins controversés, comme celui de solidarité, dont l'emploi en sotériologie entraîne une atténuation évidente du caractère dramatique de la Passion. En outre tout ce qui ressortit au sacrifice est devenu étranger à la pensée moderne, comme le souligne le Cardinal Ratzinger, devenu Benoît XVI en 2005 : «Réparation («expiation») peut évoquer quelque chose dans le cadre des conflits humains et de la liquidation de la culpabilité régnant entre les humains, mais sa transposition au rapport entre Dieu et l'homme ne réussit pas. On ne peut plus se figurer que la faute humaine puisse blesser Dieu, et encore moins qu'elle aurait besoin d'une expiation pareille à celle que constitue la croix du Christ. Il en va de même de la substitution vicaire : nous ne pouvons guère nous représenter encore quelque chose là dessous, notre image de l'homme est devenue trop individualiste» (Conférence aux journées liturgiques de Fontgombault, La Nef, octobre 2001).

Bien qu'elle ne trouve pas sa place dans la réflexion théologique contemporaine, la substitution est confirmée par une tradition mystique, celle de la suppléance, que le grand orientaliste, Louis Massignon (1883-1962), fait remonter au treizième siècle, ce siècle qui a vu naître l'ordre des Mercédaires, dont les membres s'offraient aux pirates barbaresques pour la délivrance de leurs frères chrétiens captifs.
L'échange de place est le fondement de la vocation victimale des «compatientes» célébrées par le spécialiste de la mystique musulmane dans son Opera Minora : «Le 13eme siècle écrit-il - où la chrétienté du Moyen-Age fleurit en des œuvres architecturales d'une beauté suréminente, les cathédrales qui crouleront un jour - doit nous attirer encore bien davantage par ses oeuvres de sainteté qui ne périront jamais : les âmes sanctifiées, véritables "cathédrales invisibles", immortelles celles-là, où la compassion adorante et réparatrice de l'Eglise offre à Dieu toutes les misères de l'humanité souffrante, unies, dans des calices divinisés, à la Passion de Notre Seigneur Jésus» (1).

Sainte Christine l'Admirable, dont toute la vie fut marquée du signe de la Croix, inspira l'élan sublime de la suppléance. Depuis ce temps la fécondité de la vie réparatrice n'a cessé de se manifester chez les saints :

« Au dessus de sainte Catherine de Sienne s'avançant vers le condamné à mort pour l'étreindre et le consoler avant qu'il s'abandonne au bourreau de la justice, - voici Christine qui monte sur le gibet pour prier et souffrir aux côtés du criminel déjà étranglé, avide de ravir son âme à la damnation en s'associant à ses tortures physiques...Cette vocation de victime dont Christine l'Admirable est peut-être le premier cas intégral et exclusif en Chrétienté occidentale, s'est rencontrée depuis le XIIIeme siècle, de plus en plus fréquemment, en nos pays afin de contrebalancer, sans doute le poids croissant des iniquités commises. Dans le diocèse de Liège et son voisinage immédiat Meuse et Rhin, nous trouvons depuis : Christine de Stumbele (morte en 1312), Ida de Louvain (1300), Lidwine de Schiedam (1433), Marguerite van Valkenissen (1658 ), Marie Ock (1684), Anne Catherine Emmerich (1824), Louise Lateau (1883) toutes compatientes et réparatrices...
«Pour achever de cimenter l'union de tous en son Eglise, Dieu incite des âmes de plus en plus fréquemment, à mener une vie de silencieuse offrande et d'expiation. Pour les y attirer, Il les visite dans la nuit et le secret ; comme un voleur, Il perce à travers la paroi opaque qui les abritait. On croyait bien close la maison d'incrédulité, cimentée avec la richesse, l'homme mondain, le vain savoir, mais voici, toutes portes fermées, quelqu'un qui paraît au centre, avec les instruments de sa Passion, les «Arma Christi» comme on disait au temps de sainte Christine l'Admirable, et ses cinq plaies ouvertes à cause de nos péchés...» (Opera Minora, p.637-639)

Il importe au chrétien de perpétuer cette voie de la substitution mystique ou de la compassion réparatrice. Il lui faut accepter toutes les souffrances physiques, morales, spirituelles qu'il plait à Dieu de lui envoyer pour participer au rachat et à la libération des âmes encore captives. «Mettre en jeu son âme pour ses frères, comme l'a fait le Seigneur lui-même écrivait Urs von Balthasar, ce n'est point pratiquer une forme héroïque d'amour qui trancherait sur la vie quotidienne de chaque jour, c'est l'alpha et l'oméga de cette vie».

Le personnage de Violaine dans L'Annonce faite à Marie est une élue de la douleur, une de ces «cathédrales invisibles» magnifiées par l'écriture si vibrante de Massignon. Elle incarne d'une manière parfaite la loi de substitution mystique. Pour obtenir le salut des égarés elle se fait victime expiatrice. Sa vie est alors traversée de souffrances atroces. A Mara qui lui demande à quoi peut servir une lépreuse aveugle, Violaine répond :

«Le mâle est prêtre, mais il n'est pas défendu à la femme d'être victime.
Dieu est avare et ne permet qu'aucune créature soit allumée
Sans qu'un peu d'impureté s'y consume,
La sienne ou celle qui l'entoure, comme la braise de l'encensoir qu'on attise !
Et certes le malheur de ce temps est grand.
Ils n'ont point de père. Ils regardent et ne savent plus où est le Roi et le Pape.
C'est pourquoi voici mon corps en travail à la place de la chrétienté qui se dissout.
Puissante est la souffrance quand elle est aussi volontaire que le péché» (Paul Claudel, L'annonce faite à Marie)

De même, la loi de substitution, «cette merveille de la charité absolue, cette victoire surhumaine de la mystique» (Huysmans) sous-tend le thème principal de la pièce en vers de Mère Marie Skobtsov, Anna, qui s'apparente comme l'oeuvre de Claudel à un mystère médiéval. Dans son essai d'autobiographie spirituelle, Berdiaev esquisse en quelques traits le portrait de Mère Marie, moniale orthodoxe qui a combattu les injustices du siècle avec une énergie peu commune, morte en 1945 dans les chambres à gaz de Ravensbrück pour avoir sauvé des juifs, canonisée en février 2004 par l'église orthodoxe : «Parmi les nouvelles relations écrivait-il en 1947, il y avait la Mère Marie, déportée et morte en Allemagne. Je considère Mère Marie comme l'une des femmes les plus marquantes dans l'émigration russe. Son destin semble refléter le destin d'une époque. Il y avait en elle quelques-uns des traits qui nous séduisent chez les saintes femmes en Russie : tournée vers le monde, elle était avide de soulager la souffrance humaine. Elle avait l'esprit de sacrifice et d'intrépidité» (Buchet-Chastel p.353)
Dans cette pièce Anna et Paula incarnent deux types de vocations. Selon Paula, «le moine doit oublier le monde et ses laideurs, rechercher la paix intérieure et prier en respectant scrupuleusement la sainte règle». Anna affirme le contraire : «Le monastère c'est le monde. Le moine est une pelle dans les mains du Divin Jardinier. Le moine est appelé à donner sa vie pour sauver son prochain». Exhortée par son évêque à assumer sa vocation, «Anna accepte de se charger des péchés d'un damné, sorte de Faust ayant passé un pacte avec le diable. Mourir pour les péchés qu'elle n'a pas commis est pour elle la forme la plus élevée de la charité. Très forte cette pièce attend toujours son metteur en scène» ( Hélène Arjakovsky-Klépinine, La joie du don, in Le Sacrement du frère, Cerf)

14/05/2011
Sombreval




1.Posté par Morès le 30/12/2006 18:18
Le grand Borges a écrit quelque part - je ne sais plus où - que la théologie était une branche de la littérature fantastique. Vous illustrez à merveille cette prodigieuse littérature. Vous lire est un bonheur. J'attends avec impatience la publication de votre essai sur la réversibilité. Je ne sais si tout cela est vrai mais je sens que c'est magnifique!

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Dimanche 15 Mai 2011 - 19:38 L'idée de progrès chez Maistre et Cioran

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