Le Bestiaire du Christ (Louis Charbonneau-Lassay)



Le Bestiaire du Christ (Louis Charbonneau-Lassay)
La réédition de l’œuvre monumentale de Louis Charbonneau-Lassay (1871-1946) était espérée depuis longtemps. Le Bestiaire du Christ n’était plus accessible qu’aux familiers des grandes bibliothèques, avides, comme moi, de parfaire leur initiation au symbolisme avec un maître en la matière. Grâce aux éditions Albin Michel, il est maintenant possible de se procurer cet ouvrage majeur pour une somme relativement raisonnable. L’auteur y explore la symbolique zoologique liée au Christ. De l’agneau au serpent, des dizaines d’animaux sont convoqués par ce grand chercheur nourri par la tradition chrétienne. La source commune de tous les bestiaires est le physiologus qui, selon les spécialistes, aurait été écrit au IIe siècle après Jésus-Christ. Au Moyen Âge de nombreux ouvrages s’inspirèrent de ce modèle. Certains jouirent d’une grande notoriété, comme La Clef de Meliton de Sarde, qui recense les différentes significations attribuées aux plantes, aux animaux, aux nombres etc, et le De Geminis traitant du symbolisme des minéraux.

Avant de poursuivre notre recension il convient d’exposer la doctrine du symbole mise en oeuvre dans cet ouvrage. Louis Charbonneau-Lassay définit le symbole comme le «signe visible, consacré et révélateur, pour ceux qui le connaissent, de choses naturelles, surnaturelles ou idéales qu’on ne voit point elles-mêmes». Par le truchement du symbole, les artistes et les penseurs du Moyen Âge ont cherché à rétablir dans le courant de la vie un savoir théologique sans cesse menacé par le dessèchement. Si nous ouvrons les yeux, écrivait Benoît XVI dans L'Esprit de le liturgie, «nous lisons le message du Christ dans le langage de l'univers et, réciproquement, le Christ nous ouvre à la compréhension du message de la Création». Cette œuvre nécessaire de déchiffrement ne peut être réalisée qu'à l'aide du symbolisme.

Louis Charbonneau-Lassay consacre un long chapitre au symbolisme de l’agneau qui, dans la symbolique chrétienne, figure la victime rédemptrice : «De tous les êtres vivants qui ont eu l’honneur de représenter mystérieusement la personne de Jésus-Christ dans l’art chrétien, l’Agneau est bien celui qui a connu la plus grande vogue ; et cette faveur repose sur une base telle qu’elle ne connaîtra point de déclin : elle est en effet établie par les Écritures sacrées et par ce que les liturgies chrétiennes ont de plus auguste et de plus immuable». La lecture de ces pages a suscité en moi en moi une réminiscence littéraire. Il s'agit d'un passage de La Femme pauvre de Léon Bloy. À la Salette, Marchenoir fait la connaissance d’un homme fascinant, pénétré de la dignité des animaux et «doué d’une divinisation merveilleuse du symbolisme chrétien» : «On ne connaît pas l’amour, parce qu’on ne voit pas la réalité sous les figures, lui dit cet homme. Comment est-il possible de tuer un agneau, par exemple, ou un bœuf, sans se rappeler immédiatement que ces pauvres êtres ont eu l’honneur de prophétiser, en leur nature, le Sacrifice universel de Notre-Seigneur Jésus-Christ».

The Big Blue
En lisant le chapitre sur le dauphin, j’ai eu la joie de trouver la confirmation de certaines intuitions que j’ai eues en observant ce charmant animal. Un instinct m’a toujours poussé à l’associer au Christ. Jusqu’à la Renaissance, le dauphin a été perçu par les chrétiens comme l’emblème, le symbole du Christ ami…Un symboliste inspiré dirait que le dauphin est pour le Christ une manière de se rendre présent à notre monde corporel. Comment pénétrer ce mystère ? Pour y parvenir, il importe d’éviter la confusion courante entre le symbole et l’allégorie. Les tenants de la pensée allégorique rejettent l’idée d’une présence du représenté dans le représentant. Dans l’allégorie une scission est admise entre le figurant et le figuré. Réduire le symbole à l’allégorie ou à un simple substitut représentatif en neutralise inévitablement la portée. Pour Jean Borella, le symbole a une «fonction de présentification». Le symbole véritable «est le mode par lequel l’Invisible symbolisé nous est rendu présent». Pareil à un ferment, il travaille sans cesse la pensée humaine : «Il y a en lui quelque chose d’irréductible au concept en même temps que de nourrissant et de rafraîchissant, une magie pleine d’espérance, la promesse ou l’imminence d’une fête de l’être». (Histoire et théorie du symbole, l’Age d’Homme, p. 81)
Louis Charbonneau-Lassay mentionne certaines fables païennes qui «nous présentent le dauphin non seulement comme sauveur des naufragés, mais encore comme un guide bénévole et sûr pour les vaisseaux, leur indiquant la direction des ports quand une tempête se préparait sournoisement dans les bas-fonds des mers». Plus loin il ajoute : «Les navigateurs latins des golfes de Gènes et du Lion tiraient des présages et des avertissements des dauphins souffleurs, nombreux en ces parages méditerranéens, et qui font entendre, la nuit surtout, d’étranges sifflements […] Comment les chrétiens n’auraient-ils pas vu en lui Celui qui, après les avoir sauvées, conduit les âmes saintes vers la patrie de la vie heureuse ? Son image n’était elle point un rappel visuel à l’espérance, à la confiance, pour cette âme humaine dont Massillon dira plus tard que son “fonds même est l’inquiétude”». Dans les idées générales de leur temps, le dauphin était regardé comme l’ami des hommes. Il devint donc pour les premiers symbolistes chrétiens, l’«hiéroglyphe» indiqué du Christ ami, du grand Ami.

Le Bestiaire du Christ (Louis Charbonneau-Lassay)

28/04/2006
Sombreval






1.Posté par renversementdesclartes le 05/05/2006 15:45
Avant l'édition d'Albin Michel, le livre était disponible chez un petit éditeur courageux : Arché (Milan). C'est lui qui a republié cet ouvrage dont le tirage de Desclée avait été presqu'entièrement détruit lors de l'entrée des forces allemandes en Belgique en 1939 ou 1940. C'est assez récemment que les héritiers ont voulu récupérer les droits du livre pour le confier au gros éditeur.

2.Posté par Christian Rosenkreutz le 09/05/2007 13:44
Bonjour,
pour tous ceux et celles que cela intéresse, il y a en ce moment (9 mai 2007) un exemplaire de la rarissime édition originale de ce fabuleux Bestiaire du Christ à vendre sur eBay : .

3.Posté par Christian Rosenkreutz le 09/05/2007 13:45
L'adresse de la page eBay, si cela veut bien s'inscrire (vive les divers codes qui existent !) : [url]http://cgi.ebay.fr/ws/eBayISAPI.dll?ViewItem&ih=001&sspagename=STRK%3AMESE%3AIT&viewitem=&item=110123400472&rd=1&rd=1[/url]

C'est un des 35 ou 50 maximum exemplaires ayant survécu à la guerre. Le format est plus grand que la réédition Albin-Michel ou celle d'Archè Milano.


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Mercredi 31 Octobre 2012 - 18:39 Le Portrait de Dorian Gray (Oscar Wilde)

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