Réflexions sur l'identité catholique

Le paradoxe du Catholicisme est que l’on croit tout savoir de lui, y compris son être le plus intime. Il est vrai que les attaques qu’il subit contribue à cette impression. Visé sous plusieurs aspects, on tend précisément à surenchérir ces aspects en ne prenant pas toujours les précautions qui devaient s’imposer... L’erreur commune est de concevoir le Catholicisme sous le prisme d’une opposition. Je veux désigner par là la tentation qui est de ne concevoir le Catholicisme que par rapport à un antagoniste, qu'il soit protestant, révolutionnaire ou moderniste. Cette vision, par trop réductrice, va à l’encontre de ce que le cardinal Newman appelle « la plénitude catholique » et attente à cette identité dont nous nous revendiquons.
Cet article signé Athanase n’est qu’un essai et entend proposer au lecteur une réflexion



Une identité positive

Réflexions sur l'identité catholique
A la différence des autres confessions chrétiennes, il est difficile de trouver une date fondatrice pour le Catholicisme. Il n'existe pas d'équivalent de 843 ( cette date est considérée par les chrétiens de confession orthodoxe comme l'une des premières manifestations de l'Orthodoxie, entendue dans sa dénomination confessionnelle), 1517 (les thèses de Luther) ou de 1534 (date de l'Acte de suprématie du roi d'Angleterre sur l'Eglise, premier pas en direction de ce qui sera l'Anglicanisme ... ). Cet difficulté révèle une donnée plus profonde. En effet, ces dates supposent une réaction, une opposition. Le Catholicisme n'a précisément pas d'opposé vis-à-vis duquel il pourrait se définir. Certes, les controverses et les époques mouvementées peuvent donner l'impression du contraire. Au temps de la Réforme, on aurait pu concevoir le Catholicisme comme un protestantisme inversé ; à la suite des soubresauts révolutionnaires qui commencent au 18ème siècle, on aurait pu le concevoir comme essentiellement contre-révolutionnaire (Les controverses actuelles relatives au rapport du Catholicisme avec le monde moderne portent le poids de cet héritage) .
Le danger est celui d'une identité négative, fondée sur une opposition. Le donné ne peut exister que par rapport à ce qu'il rejette. Récusant ce qu'il refuse, il est néanmoins obligé de reconnaître la nécessité de son existence. S'il se révèle à travers des erreurs, qui sont des occasions de progrès, le Catholicisme ne peut néanmoins être défini par la seule opposition à ces erreurs. Les condamnations et les réfutations ne sont que des précisions qui ne peuvent se confondre avec l'ensemble de la doctrine : «Le dogme catholique gagne toujours de la précision par ces condamnations, mais cette précision est donnée généralement par négation. On nous dit ce qui n'est pas ; à nous de déterminer ce qui est, sous notre responsabilité» (Jean Guitton, Portrait de Monsieur Pouget, Gallimard, 1986, p. 86)

Ainsi, dans les controverses christologiques, nous savons que le Christ n'est pas un à la manière des monophysites pas plus qu'il ne l'est à la manière des nestoriens. Comme l'est-il ? C'est tout un Mystère : «Monsieur Pouget donnait volontiers l'exemple suivant : Nestorius (ou plutôt ses adeptes) expliquait l'unité du Christ par une union intime, une sorte d'amitié parfaite entre le Logos divin et Jésus de Nazareth. Cette façon de voir, qui détruisait l'Incarnation, fut condamnée à Ephèse ; Eutychès intervint et il soutint que les deux natures, divine et humaine, distinctes avant l'Incarnation, formaient alors un mélange, ce qui fut également condamné. Le Christ n'est donc pas un à la façon de Nestorius, disait Monsieur Pouget, il ne l'est pas davantage à la façon d'Eutychès : Comment est-il un ? C'est ce qu'on ne nous dit, et ce qu'on ne pourra jamais nous dire. Ce serait supprimer le mystère» (Ibid)
On remarquera que l'orthodoxie ne se veut pas le contre-pied de l'hérésie. Si l'hérésie est le contraire de l'orthodoxie, l'inverse est faux. D'ailleurs, il faut préciser que les condamnations et les anathèmes sont d'interprétation stricte. Il ne s'étendent qu'à ce qu'ils condamnent. On ne peut aller au-delà des propositions condamnées

Une identité inclusive

L'absence de définition polémique induit des rapports plus sereins avec les philosophies, les doctrines et les traditions de l'humanité. Dans la mesure où cette identité est positive, elle ne peut être exclusive car n'étant définie par aucune opposition. Elle est donc inclusive, car l'exclusion suppose nécessairement une opposition. Or ce serait revenir à la définition refusée. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre le sens du subsistit in de Vatican II (cf : Lumen Gentium, n°8, § 2 : «Cette Eglise, constituée et organisée en ce monde comme une communauté, subsiste dans l'Eglise catholique, gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques en communion avec lui (13), encore que, hors de cet ensemble, on trouve plusieurs éléments de sanctification et de vérité qui, en tant que dons propres à l'Eglise du Christ, invitent à l'unité catholique»).
Loin d'être une formule relativiste, elle veut exprimer une potentialité. Cette formule révèle le caractère intégrateur du Catholicisme prêt à intégrer ce qui n'est pas encore. Elle doit être immédiatement mise en relation avec la constatation qu'il existe des éléments de vérité contenus dans les confessions chrétiennes, éléments dont il faut préciser qu'ils appartiennent à l'Eglise catholique et tendent à Elle : «Hors de cet ensemble, on trouve plusieurs éléments de sanctification et de vérité qui, en tant que dons propres à l'Eglise du Christ, invitent à l'unité catholique» (Lumen Gentium, n°8, § 3) ; «Au surplus, parmi les éléments ou les biens par l'ensemble desquels l'Eglise se construit et est vivifiée, plusieurs et même beaucoup, et de grande valeur, peuvent exister en dehors des limites visibles de l'Eglise catholique(... ). Tout cela, qui provient du Christ et conduit à lui, appartient de droit à l'unique Eglise du Christ» (Unitatis Redintegratio, n° 3, § 2) ; «L'Esprit du Christ, en effet, ne refuse pas de se servir d'elles comme de moyens de salut, dont la force dérive de la plénitude de grâce et de vérité qui a été confiée à l'Eglise catholique» (op. cit., n° 3 § 4) Ainsi, ces communautés tiennent leur ecclésialité de l'Eglise catholique et non d'elles-mêmes. Vatican II a voulu aborder un problème jusque-là peu abordé par la théologie : la présence de l'Eglise en-dehors de ses frontières (Pie XI ne déclarait-il pas que les morceaux détachés d'une roche aurifère sont également aurifères ?). Le relativisme suppose que les choses soient reconnues en tant que telles parce qu'au fond il n'existe aucune Vérité. Or, précisément, il n'existe aucun vide lorsqu'on quitte les frontières de l'Eglise : l'inclusivisme admet l'existence de la Vérité, même si sa réalisation varie selon les endroits. La formule conciliaire est missionnaire car elle vise l'intégration. En l'occurrence, celle de l'ecclésialité des communautés séparées. Les commentateurs auraient pu relier cette formules avec d'autres passages des textes conciliaires qui affirment que l'Eglise ne rejette rien de ce qui est vrai et la vocation de cette dernière à les intégrer : «tout ce qui, dans leurs moeurs (nota : le texte parle des peuples), n'est pas indissolublement solidaire de superstitions et d'erreurs, elle l'apprécie avec bienveillance et, si elle peut, elle (nota : l'Eglise) en assure la parfaite conservation» (Sacrosanctum concilium, n° 37)
Il faut maintenant s'interroger sur la définition même de l'hérésie. Nos définitions font-elles une place à l'hérésie si l'on retient une conception pacifiée ?

L'héresie : un essai prématuré

On retient de l'hérésie une négation, ce qui est généralement exact. Mais en allant plus loin, on remarque que si des aspects sont niés, c'est précisément parce que d'autres sont valorisés ou survalorisés. En insistant trop sur un tel aspect, on finit par découvrir des oppositions et des incompatibilités. Saint-Cyran, alors bien inspiré, ne disait-il pas que " la religion chrétienne consiste en certaines contrariétés que la grâce allie" (Considérations sur les dimanches et fêtes). Ce caractère est passé sous silence. Le Catholicisme est au fond un agent d'équilibre. La doctrine catholique se définit généralement dans des conditions où prévalaient des courants opposés (Nestorianisme contre Monophysisme, etc... ). On notera que les grands textes catholiques n'ont rien de révolutionnaire si l'on entend pas ce terme un choix extrême : ces textes sont pondérés et modérés, qu'il s'agisse du Concile de Trente, de la Constitution Pastor Aeternus de Vatican I ou même de la Constitution Sacrosanctum Concilium de Vatican II. Le terme hérésie ne vient-il pas d'un terme grec qui signifie « choix » ? C'est dire si les repères peuvent être brouillés... Mais en continuant notre réflexion, nous quittons l'aspect négatif. Certes, il s'amenuisait avec la survalorisation constatée. Cette fois-ci, l'aspect négatif vole complètement en éclat. En effet, il ressort parfois que les hérésies peuvent correspondre à des essais prématurés, à des anticipations de ce qui sera mais qui ne peut éclore en raison des mentalités et des conditions : il faut encore que le corps ecclésial soit prêt. Jean Guitton a développé des vues extrêmement pertinentes sur ce problème : « Souvent de ce point de vue écrit-il dans "l'Eglise et l'Evangile", l'hérésie est, comme plusieurs erreurs, une vérité précipitée, je veux dire : un effort prématuré pour faire aboutir trop tôt, et par une sorte de violence faite aux esprits et aux possibilités, une conséquence qui n'a pas assez mûri dans l'Eglise prise dans son ensemble ; qui, si elle peut être portée sans danger par un individu particulièrement éclairé, ne peut être admise et vécue sur le même mode par la plupart des fidèles. Les membres de l'Eglise ne sont pas au même point de durée. Or l'Eglise est un corps, c'est une communauté de frères (... ). Cela permet de comprendre qu'en fait certaines mesures disciplinaires prises par l'autorité ont un sens de charité vis-à-vis du corps entier de l'Eglise durante et progressante ».

Le cardinal Newman (1801-1890) remarquait que l'hérétique Montan préfigurait Saint François d'Assise : « Or les précisions doctrinales du Moyen Age sont le véritable accomplissement de ces ébauches. Ainsi les prophètes du montanisme préfigurent les docteurs de l'Eglise ; leur inspiration, son infaillibilité ; leurs révélations, son développement ; et Montan même pourrait être tenu pour l'anticipation (déplaisante) du saint d'Assise. Enfin, c'est dans les oeuvres montanistes de Tertullien qu'il faut aller chercher la première expression du développement dogmatique » (cité par Jean Guitton in l'Eglise et l'Evangile).
On peut poursuivre les exemples : les réformes jansénistes du bréviaire peuvent préfigurer l'oeuvre de Saint Pie X de 1911, la volonté d'utiliser le vernaculaire dans les sacrements peut annoncer les réformes entreprises sous le pape Pie XII (A l'exception de l'Eucharistie, les sacrements seront célébrés en langue vernaculaire. Une telle mesure eût été impensable 50 ans plus tôt)...
Il n'est pas interdit au catholique de voir les choses avec un peu plus de profondeur. Les combats peuvent aussi bien vivifier qu'atrophier et il n'est pas exclu qu'en croyant agir dans un sens on agisse finalement dans l'autre. Le danger est grand de voir la superficialité s'emparer des débats quand bien même les causes défendues sembleraient justes.

07/08/2003
ATHANASE




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