Suis-je un vivant ou un mort ?



Suis-je un vivant ou un mort ?
Ce passage est extrait de l’essai intitulé Le Dieu vivant de la Bible, disponible en intégralité, en version pdf, dans le Fonds Frank-Duquesne. J’en recommande vivement la lecture.

Il est difficile de définir la vie ; Bichat y voyait, il y a plus d'un siècle, «l'ensemble des forces résistant à la mort». Ce n'est pas une lapalissade. Il suffit, en effet, de jeter un coup d'œil sur la nature et sur nous-mêmes pour perdre toute illusion sur la prétendue facilité de la vie. La faim, la soif, la fatigue, le sommeil et la mort ne s'attaquent pas au corps seulement. Facile descensus Averni : la descente aux enfers est facile — disait Virgile il y a 2.000 ans. Cette constatation est le pain quotidien de notre expérience. Pour peu que nous nous laissions faire, nous aussi manifesterions cette «dégradation de l'énergie», dont la physique moderne nous affirme l'inéluctable fatalité. La loi des choses, ce qui leur est le plus «naturel» et le plus normal, c'est l'inertie, le repliement sur soi-même, la stagnation. Ce repos d'inaction dans la mort, nous n'y échappons physiquement, durant quelques années, que par de perpétuels artifices : nourriture, vêtements, soins de tout ordre. A la longue, la résistance elle-même nous fatigue et, malgré nous, notre organisme s'abandonne. Il nous échappe et nous trahit. Au désert, quand souffle le simoun, les chameaux se cachent la tête dans le sable et attendent la mort. Ainsi nous-mêmes, en cette région obscure et profonde où nos penchants et nos tendances s'élaborent à l'insu du Moi conscient, nous aussi nous détendons pour le sommeil final. D'un ami décédé, Goethe disait qu'il était mort «parce qu'il n'avait plus le courage de vivre». Le courage, parce que, pour vivre, il faut lutter.
Il en est de même pour la vie intellectuelle et morale. Nos facultés s'estompent et nous n'y pouvons remédier. Nos forces passionnelles, après avoir réalisé le mal ou le bien, se dissipent et, trop souvent, nous baptisons sagesse et patience ce qui n'est qu'impuissance et résignation. Pendant quelques années, l'homme le plus fort s'agite et s'évertue. Certes, il extériorise son Moi par son œuvre. Mais, qu'il soit artiste, philosophe, homme d'État ou tout bonnement père de famille, il n'a pu que transmettre une vie qu'il a lui-même reçue, vie d'ailleurs partielle et précaire, sans aucune garantie d'indépendance et de pérennité. Au fond, nous ne cherchons à nous perpétuer extérieurement — par l'œuvre d'art, l'action politique ou la procréation — que parce que nous sommes intuitivement certains, avertis par un irrécusable instinct, que nous ne sommes pas capables de nous perpétuer nous-mêmes.
Nos personnes, nos institutions, nos civilisations s'effritent et redeviennent poussière. Et, pendant les quelques années passées ici-bas dans l'antichambre de la mort — qui donc a dit que tous les hommes sont des condamnés à mort en sursis ? — nous ne cessons pas de mourir à chaque instant.
L'Eternel est la seule réalité permanente. Tout ce qui va et vient, tout ce qui passe, tout ce qui se mesure et s'évalue, tout ce qui naît, croît et meurt, tout ce que nous empruntons au monde extérieur à titre précaire et variable, tout cela n'a pas de réalité profonde, et, si c'est uniquement pour cela que nous vivons, nous sommes pareils à ces tristes héros des légendes médiévales, qui vendent leur âme au Diable pour des pièces d'or, et qui découvrent tôt ou tard que cet or s'est transformé en feuilles desséchées. Nos vies — même les plus pauvres en biens matériels, et les plus désolées, les plus frappées par la malchance — seraient autrement sereines, paisibles, heureuses, si, tout en goûtant des biens temporels que notre Père céleste a créés pour que nous en jouissions, nous usions de ces biens tout en sachant que ce ne sont que des ombres, que des masques, des paravents éphémères derrière lesquels nous attend, immobile et patiente, l'éternité vivante de Dieu.

Nous autres, qui nous croyons vivants, qui nous imaginons avec une puérile vanité plus réels, plus actifs que les morts, que ceux que NOUS appelons les morts — et qui nous dit qu'eux, les défunts, ne nous appellent pas, nous autres, les MORTS ? — nous donc, qu'est-ce que nous cherchons à travers toute notre vie ? Quel en est le suprême idéal, le but stable et permanent, l'orientation profonde ? Le pôle commande les mouvements de l'aiguille aimantée : quel est notre pôle ? Est-ce la Source éternelle, inépuisable, de la Vie, d'une Vie dont les formes et les apparences, les expressions et les fruits peuvent varier, mais qui, de plus en plus, se rapproche de Celui qui est Lui-même la Vie vivante ? Est-ce, au contraire, ce que l'Ecriture Sainte appelle le Rien, la Bagatelle, l' «image de ce monde qui passe» ? De quel côté sommes-nous, nous autres ? Du côté de la Vie réelle, indestructible, victorieuse, ou du côté des fantômes, des apparences, des pauvres possessions qui se dissipent dans nos mains : argent, vanité, sensualité ? De quoi nos existences terrestres sont-elles faites ? Sont-elles des êtres de chair et d'os, rendant au toucher un son «plein» — ou des imitations empaillées, qui résonnent «creux» ? Nous qui mourrons bientôt — car le temps fuit de plus en plus vite — nous qui devrons tout abandonner, nous sentir un jour basculer au bord du noir abîme, sommes-nous inscrits au Livre des Vivants, irons-nous, comme dit un Psaume, dans la Terre des Vivants, ou bien sommes-nous destinés au grand égout des âmes, à la poubelle spirituelle ? Que valons-nous ? Que sommes-nous, maintenant, en cet instant même ? Des vivants ou des morts ?
Et qu'est-ce donc que la Mort ? Est-ce uniquement cette dissociation périodique des formes matérielles servant, dans le monde physique, de point d'appui physique à nos âmes spirituelles ? Non. Car nous mourons à chaque instant. D'une mort physique et d'une mort morale. Chaque fois que les infirmités de la Chair, que les paralysantes lourdeurs et lenteurs de la Matière portent atteinte au jaillissement créateur de la Vie, chaque fois que la Vie est blessée au flanc, la Mort triomphe, frappe et sévit.
La peur, le doute, l'angoisse, la méfiance, l'envie, l'avarice, l'égoïsme, toutes déficiences qui mutilent et parfois brisent l'élan de la Vie féconde en actes, en réalisations — tout ce qui paralyse notre rayonnement, notre expansion — tout ce qui nous contracte, nous dessèche et nous pétrifie : ce sont des offensives de la Mort.
L'énigmatique épouse de Loth, dans l'Ancien Testament — cette femme hantée par son passé, pétrifiée par les visions de ce passé dont elle s'emplissait le regard avec l'épouvante de ceux qui n'attendent aucun Rédempteur — elle ne pouvait plus avancer, se délivrer, marcher de pair avec les vivants : elle semblait vivre et c'était une morte !
Et précisément parce que la santé physique suit souvent pas à pas la santé morale, nos lassitudes et nos décrépitudes — qui surviennent à chaque instant dans nos existences terrestres — marquent comme un sillage matériel nos périodes d'abandon, de défaite, de lâcheté, de trahison : «Je m'approcherai de l'Autel de Dieu», dit un Psaume, «du Dieu qui sature de joie mon cœur rajeuni!»
Vivre, c'est se créer sans cesse soi-même moralement, avec l'aide de ce Dieu qui nous redonne à chaque instant, proclame un autre Psaume, «la jeunesse de l'aigle». Vivre, c'est — comme un fleuve magnifique charriant à la fois, dans ses alluvions, la boue et les pépites d'or — avoir tellement en vue le But, le But seul — ce But sacré, divin, dont Jésus dit qu'il est l'Unique Chose Nécessaire — qu'on se soucie de moins en moins des choses mortes et vides, des coques desséchées du passé, des hochets et des vanités, des masques et des apparences, pour se donner corps et âme au devoir et à la joie de faire, d'agir, de créer, de mettre sur pied des œuvres profitables à nos frères, de laisser derrière nos existences terrestres un tel sillage de bonnes œuvres, que ceux qui les considèrent en rendent grâces à Dieu. Vivre, c'est RENDRE GLOIRE A YAHWEH.
A cette vie vécue, empruntée, participée, vie reçue, comme dit saint Paul, vie toujours hypothéquée par l'inertie, le même Apôtre oppose la Vie qui se donne et se communique, la Vie-en-soi, éternelle et rayonnante, que, pour la distinguer essentiellement de la première, Ruysbroeck l'Admirable appelle het levende Leven, la Vie vivante. C'est la notion la plus positive qui soit. Insistons-y : cette vie énergétique, cette vie par elle-même douée de propulsion — le perpetuum mobile des Anciens, mais qui n'est perpétuellement en mouvement que parce qu'elle transcende le mouvement — ce n'est pas l'ombre de vie, l'existence — le mot lui-même veut dire : provenance, emprunt — ce n'est pas cette force, conditionnée et limitée, que nous recevons et ne sommes en état de garder que parce qu'On ne cesse de nous l'infuser, mais, dans son originelle et souveraine plénitude, l'océan sans rives de l'être. Cette vie diffusive de soi, c'est ce que nous dénommons l'esprit, le diffuseur de vie : to pneuma esti to zôopoïoûn (Jean, 6: 63), le souffle….

01/01/2012
Sombreval




1.Posté par Glycéra le 06/05/2012 11:44
Sieur Sombreval,

Merci de cette page.

Oui, le corps est un tableau de bord de l'état d'âme.
Oui, ses avaries sont compréhensibles à qui décode le sens du point attaqué...
Quand le cerveau profond n'en peut plus, qu'il l'a dit au cerveau médian, et qu'enfin, celui-ci assomme de plaintes le cortex, alors l'homme fait un pas vers la panne, la maladie.
Elle est la solution de cette âme qu'on n'a pas entendue. Elle appuie là où cela fait mal dans l'âme. Elle crie pour nous faire écarter de la route vers la mort...de l'âme.

Quand on demande : Quel est le contraire de la mort, les gens répondent la vie. Or c'est ... la naissance.
La vie joue, elle passe ces deux portes là. Entrée en scène terrestre, discours et actes s'enchaînent sur le plateau, et sortie du théâtre où les spectateurs gardent les images de ce qu'ils ont vu de vous...

On peut apprendre et perfectionner son jeu le temps d'une pièce. On peut ne pas aussi. Tout dépend de sa conscience et de sa Conscience, qui dépendent juste de sa demande au Père, qui dépend de sa volonté qui est dans le Coeur.

Oui, la Vie qui est en nous la vie fait son service admirablement. Elle ne peut faire autrement que faire son service, qui est divin. Cette Vie est commune à tous les vivants. En nous elle s'appelle esprit, et tout notre effort est d'orienter notre âme à percevoir cela, à devenir consciente de cette Vie ; alors, vivre souplement, docilement, comme un enfant qui n'a pas besoin d'être conscient de chaque seconde pour vivre. Il vit, c'est tout, et il aime cela. Notre job, redevenir ainsi. Enfant de la Vie.

L'océan est dans la goutte.
La goutte est l'océan.
C'est cette porte vitale que nous visons...

Et quand un outil est usé, il est laissé. L'Oeuvre est faite.
La jeunesse apprend à manier : comme Jésus passé sur terre.

Bonne poursuite de la vôtre !
Glycéra

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