Cinéma
Brokeback Mountain (DVD) 16/08/2006
On avait annoncé un « western gay » à faire se retourner John Wayne dans sa tombe ; on avait supputé qu'on ne pourrait plus regarder les cow boys de la même façon… on s'était trompé. Brokeback Mountain n'est pas un western gay, c'est l'histoire de Tristan et Iseut changée de milieu. L'invraisemblable philtre d'amour, qui cause bien des difficultés aux amants, a été remplacé par l'interdit qui pesait sur l'homosexualité dans ce contexte, sous peine de mort.
L'histoire
Ennis (Heath Ledger) et Jack (Jake Gylenhaal) sont deux cowboys modestes qui vont garder un vaste troupeau dans la montagne. Ennis est l'incarnation du « strong, silent type » américain avec un gros accent texan (encore qu'il vive au Wyoming?), Jake est plus expansif. C'est Villepin et Sarkozy, en résumé. Après quelques journées passées à abattre les corvées du métier, à s'ennuyer, à marmonner, Jack et Ennis se retrouvent sous la tente. Jack ose un mouvement, manque de se manger un poing puis se fait bien volontiers, quoique fiévreusement, enculer par Ennis (désolé, il n'y a pas d'autre mot), qui ne réfléchit pas trop à ce qu'il fait.
Mais voilà, ce qui avait commencé comme un coup tiré pour se soulager se mue brutalement en passion dévorante que ni l'éloignement, ni le contexte social ni la vie de famille n'arriveront à éteindre, ni même la mort de Jack, tabassé pour ses orientations sexuelles. Une vie de souffrance intenable pour quelques jours de plaisir : c'est bien l'histoire de Tristan et Iseut que nous avons ici.
Après Brokeback Mountain, Ennis reste un journalier, se marie puis et monte des projets irréalistes pour reprendre un ranch avec Jack ; mais le danger d'un règlement de comptes est trop grand et l'affaire ne se fera jamais. Il reste pauvre, dans une maison mal entretenue, à traîner son mal de vivre sans pouvoir en parler. Jack a une situation plus heureuse puisque sa belle famille est riche mais la vie de couple est également décevante. Tous deux prétextent des sorties de pêche pour se revoir, trois fois par an – mais l'éloignement est trop important. Jack n'en a pas assez et trompe son mal avec des gigolos à la frontière mexicaine. Les rencontres tournent parfois à l'explication : Ennis souffre de ne pas voir Jack plus souvent, qui lui préfère son travail pour payer les factures ; Jack souffre identiquement.
Le petit défaut du film
Comme de nombreux critiques l'ont dit, ce film est excellent – nous détaillerons plus bas. Le reproche que je lui ferais, car excellent ne veut pas dire parfait, c'est de schémastiser un peu trop. Jack et Ennis sont ensemble : superbes paysages, bonheur. Jack et Ennis sont en famille : décors lugubres, mouflets qui chialent, femme pondeuse effacée : le trait est un peu trop forcé et borde sur la misogynie. Pour le reste, je ne vois pas grand-chose à redire.
Richesse psychologique
La première richesse du film est psychologique. Les sentiments des deux personnages sont décrits ou suggérés avec une grande précision. Ennis refuse de se laisser ôter sa virilité : « suis pas pédé », comme il dit. Il ne parle pas de ce qui se passe sous la tente et frappe ou tente de frapper Jack plusieurs fois lorsque celui-ci se fait trop insistant. La langueur des deux personnages, lorsqu'ils sont éloignés l'un de l'autre, est également montrée à plusieurs reprises ; leur désespoir, lorsqu'ils sont réunis, de savoir qu'ils seront séparés à nouveau dans quelques jours, est palpable. Les réactions de leur entourage sont également traitées en finesse, entre les épouses qui se découvrent trompées et semblent trop abasourdies pour tenter quelque chose, et les parents de Jack qui ont compris mais ne condamnent pas (ils refusent que les cendres de Jack soient dispersées à Brokeback mountain mais donnent à Ennis la chemise que Jack portait lorsqu'il s'est fait tuer.)
Beauté de la photo
La seconde richesse, c'est sa grande beauté. La passion amoureuse est superbement mise en valeur puisqu'elle se déroule dans les décors majestueux de la montagne canadienne (grands plans panoramiques, survol de troupeaux, rivières et même une scène de neige) ; elle est également « séparée du monde » au plan psychologique : les deux cowboys, lorsqu'ils sont ensemble, campent, dorment dans la nature. Ils sont loin des hommes et j'ose dire loin des adultes, loin de la vie de famille et des responsabilités afférentes. Ils redeviennent des gamins qui campent et c'est sans doute le sens de ces plans où on les surprend en train de lutter pour rire : dans la montagne, une porte vers ce qui semble l'enfance leur est ouverte et ils s'y engouffrent en espérant ne jamais en revenir. Voici pourquoi, restés dans une enfance psychologique, ils s'adaptent si difficilement à leur vie de tous les jours : la femme, les enfants, le métier, tout cela n'y a pas de place. Leur esprit n'a de temps que pour rêver au vert paradis des amours enfantines, si rarement visité.
Quelques scènes parfaites
Le film n'est pas avare en scènes extraordinaire et souvent sublimes. La première enculade, par exemple, si on peut difficilement la qualifier de sublime, est marquante de déboutonnage fébrile et évoque, sans doute volontairement, la scène de viol de Délivrance : décor semblable, qualité « animale » (Heath Ledger souffle comme un bœuf à plusieurs reprises). Les deux baisers, le premier et surtout le second, celui des retrouvailles, sont intenses. La puissance de second évoque les retrouvailles de Tristan et Isolde au début du second acte de l'opéra de Wagner : ils n'en peuvent littéralement plus et sont submergés par leur passion.
Jack, un peu en retrait dans le film, a également une scène magnifique lorsqu'il crie son manque d'amour, comme une bête traquée. Des années de refoulement s'effacent : il est droit, les yeux écarquillés, intense mais son visage, qui paraît déjà vieux, montre que sa plainte vient trop tard.
Les dernières minutes enfin sont poignantes : c'est l'amour à l'épreuve de l'absence. Averti de la mort de Jack par une lettre retournée avec la mention « décédé », Ennis apprend de la femme de ce dernier la cause de la mort de son ami. Le prétexte est énorme : un pneu trop gonflé aurait explosé à sa figure ; il aurait pris la jante en plein visage et aurait succombé. En contrepoint du récit, les images montrent Jack tabassé à mort dans un fossé. Ennis va alors voir les parents de Jack, qui lui montrent la chambre ou son ami a passé toute son enfance. Il s'attarde sur les rares meubles, regarde par le fenêtre, essaie pour un instant de se mettre à la place de son ami, pour voir comment il avait vécu ; ces quelques meubles, cette absence, une chemise maculé de sang, un souvenir en somme, c'est tout ce qui lui reste.
En conclusion
Brokeback Mountain n'est pas un film parfait ; si la perfection n'est pas de ce monde, l'excellence oui. La richesse du film, la beauté des images, la finesse de la psychologie et la qualité remarquable du jeu des acteurs, tout spécialement de H. Ledger justifient largement un 5/5.
L'histoire
Ennis (Heath Ledger) et Jack (Jake Gylenhaal) sont deux cowboys modestes qui vont garder un vaste troupeau dans la montagne. Ennis est l'incarnation du « strong, silent type » américain avec un gros accent texan (encore qu'il vive au Wyoming?), Jake est plus expansif. C'est Villepin et Sarkozy, en résumé. Après quelques journées passées à abattre les corvées du métier, à s'ennuyer, à marmonner, Jack et Ennis se retrouvent sous la tente. Jack ose un mouvement, manque de se manger un poing puis se fait bien volontiers, quoique fiévreusement, enculer par Ennis (désolé, il n'y a pas d'autre mot), qui ne réfléchit pas trop à ce qu'il fait.
Mais voilà, ce qui avait commencé comme un coup tiré pour se soulager se mue brutalement en passion dévorante que ni l'éloignement, ni le contexte social ni la vie de famille n'arriveront à éteindre, ni même la mort de Jack, tabassé pour ses orientations sexuelles. Une vie de souffrance intenable pour quelques jours de plaisir : c'est bien l'histoire de Tristan et Iseut que nous avons ici.
Après Brokeback Mountain, Ennis reste un journalier, se marie puis et monte des projets irréalistes pour reprendre un ranch avec Jack ; mais le danger d'un règlement de comptes est trop grand et l'affaire ne se fera jamais. Il reste pauvre, dans une maison mal entretenue, à traîner son mal de vivre sans pouvoir en parler. Jack a une situation plus heureuse puisque sa belle famille est riche mais la vie de couple est également décevante. Tous deux prétextent des sorties de pêche pour se revoir, trois fois par an – mais l'éloignement est trop important. Jack n'en a pas assez et trompe son mal avec des gigolos à la frontière mexicaine. Les rencontres tournent parfois à l'explication : Ennis souffre de ne pas voir Jack plus souvent, qui lui préfère son travail pour payer les factures ; Jack souffre identiquement.
Le petit défaut du film
Comme de nombreux critiques l'ont dit, ce film est excellent – nous détaillerons plus bas. Le reproche que je lui ferais, car excellent ne veut pas dire parfait, c'est de schémastiser un peu trop. Jack et Ennis sont ensemble : superbes paysages, bonheur. Jack et Ennis sont en famille : décors lugubres, mouflets qui chialent, femme pondeuse effacée : le trait est un peu trop forcé et borde sur la misogynie. Pour le reste, je ne vois pas grand-chose à redire.
Richesse psychologique
La première richesse du film est psychologique. Les sentiments des deux personnages sont décrits ou suggérés avec une grande précision. Ennis refuse de se laisser ôter sa virilité : « suis pas pédé », comme il dit. Il ne parle pas de ce qui se passe sous la tente et frappe ou tente de frapper Jack plusieurs fois lorsque celui-ci se fait trop insistant. La langueur des deux personnages, lorsqu'ils sont éloignés l'un de l'autre, est également montrée à plusieurs reprises ; leur désespoir, lorsqu'ils sont réunis, de savoir qu'ils seront séparés à nouveau dans quelques jours, est palpable. Les réactions de leur entourage sont également traitées en finesse, entre les épouses qui se découvrent trompées et semblent trop abasourdies pour tenter quelque chose, et les parents de Jack qui ont compris mais ne condamnent pas (ils refusent que les cendres de Jack soient dispersées à Brokeback mountain mais donnent à Ennis la chemise que Jack portait lorsqu'il s'est fait tuer.)
Beauté de la photo
La seconde richesse, c'est sa grande beauté. La passion amoureuse est superbement mise en valeur puisqu'elle se déroule dans les décors majestueux de la montagne canadienne (grands plans panoramiques, survol de troupeaux, rivières et même une scène de neige) ; elle est également « séparée du monde » au plan psychologique : les deux cowboys, lorsqu'ils sont ensemble, campent, dorment dans la nature. Ils sont loin des hommes et j'ose dire loin des adultes, loin de la vie de famille et des responsabilités afférentes. Ils redeviennent des gamins qui campent et c'est sans doute le sens de ces plans où on les surprend en train de lutter pour rire : dans la montagne, une porte vers ce qui semble l'enfance leur est ouverte et ils s'y engouffrent en espérant ne jamais en revenir. Voici pourquoi, restés dans une enfance psychologique, ils s'adaptent si difficilement à leur vie de tous les jours : la femme, les enfants, le métier, tout cela n'y a pas de place. Leur esprit n'a de temps que pour rêver au vert paradis des amours enfantines, si rarement visité.
Quelques scènes parfaites
Le film n'est pas avare en scènes extraordinaire et souvent sublimes. La première enculade, par exemple, si on peut difficilement la qualifier de sublime, est marquante de déboutonnage fébrile et évoque, sans doute volontairement, la scène de viol de Délivrance : décor semblable, qualité « animale » (Heath Ledger souffle comme un bœuf à plusieurs reprises). Les deux baisers, le premier et surtout le second, celui des retrouvailles, sont intenses. La puissance de second évoque les retrouvailles de Tristan et Isolde au début du second acte de l'opéra de Wagner : ils n'en peuvent littéralement plus et sont submergés par leur passion.
Jack, un peu en retrait dans le film, a également une scène magnifique lorsqu'il crie son manque d'amour, comme une bête traquée. Des années de refoulement s'effacent : il est droit, les yeux écarquillés, intense mais son visage, qui paraît déjà vieux, montre que sa plainte vient trop tard.
Les dernières minutes enfin sont poignantes : c'est l'amour à l'épreuve de l'absence. Averti de la mort de Jack par une lettre retournée avec la mention « décédé », Ennis apprend de la femme de ce dernier la cause de la mort de son ami. Le prétexte est énorme : un pneu trop gonflé aurait explosé à sa figure ; il aurait pris la jante en plein visage et aurait succombé. En contrepoint du récit, les images montrent Jack tabassé à mort dans un fossé. Ennis va alors voir les parents de Jack, qui lui montrent la chambre ou son ami a passé toute son enfance. Il s'attarde sur les rares meubles, regarde par le fenêtre, essaie pour un instant de se mettre à la place de son ami, pour voir comment il avait vécu ; ces quelques meubles, cette absence, une chemise maculé de sang, un souvenir en somme, c'est tout ce qui lui reste.
En conclusion
Brokeback Mountain n'est pas un film parfait ; si la perfection n'est pas de ce monde, l'excellence oui. La richesse du film, la beauté des images, la finesse de la psychologie et la qualité remarquable du jeu des acteurs, tout spécialement de H. Ledger justifient largement un 5/5.
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