Est secretum, Valeriane
Sibelius : rhâââ lovely 18/02/2008
On lit dans le Monde :
"Le label suédois Bis, au catalogue original et exemplaire, vient de faire paraître, à l'occasion du cinquantenaire de la mort de Jean Sibelius (1865-1957), les trois premiers des treize volumes d'une édition intégrale de la musique du grand compositeur finlandais. Selon les termes mêmes du fondateur de Bis (en 1973), Robert von Bahr, il s'agit d'enregistrer systématiquement "chaque note écrite par lui".
Je confirme, c'est très bon. Et c'est une bonne occasion, si vous n'avez pas fini de dévorer l'intégrale Mozart, de faire un trou normand avec autre chose (seulement 15 CD parus pour l'instant!) Pour sortir de Finlandia, qui est à Sibelius ce que "Pierre et le loup" est à Prokofieff, je recommande "Luonnotar". Que c'est beau...
Now playing : Edgar Froese, Epsilon in malaysian pale (en VO...)
"Le label suédois Bis, au catalogue original et exemplaire, vient de faire paraître, à l'occasion du cinquantenaire de la mort de Jean Sibelius (1865-1957), les trois premiers des treize volumes d'une édition intégrale de la musique du grand compositeur finlandais. Selon les termes mêmes du fondateur de Bis (en 1973), Robert von Bahr, il s'agit d'enregistrer systématiquement "chaque note écrite par lui".
Je confirme, c'est très bon. Et c'est une bonne occasion, si vous n'avez pas fini de dévorer l'intégrale Mozart, de faire un trou normand avec autre chose (seulement 15 CD parus pour l'instant!) Pour sortir de Finlandia, qui est à Sibelius ce que "Pierre et le loup" est à Prokofieff, je recommande "Luonnotar". Que c'est beau...
Now playing : Edgar Froese, Epsilon in malaysian pale (en VO...)
Est secretum, Valeriane
Coffrets 15/02/2008
Prochainement, afin de ponctionner votre monnaie gagnée à la sueur de votre front, le dernier-né d'une famille de coffrets mastodontesques comprenant des CD par dizaines voire centaines verra le jour « dans les bacs des disquaires », s'il en existe encore.
C'est Hans Werner Henze Johannes Brahms qui en fera les frais 60 CD d'un seul coup, pour quelques dizaines d'euros. Le compositeur aurait fêté son cent soixante quinzième anniversaire cette année, s'il n'était pas décédé il y a quelques temps déjà.
Alors, certes, tout Brahms pour trois cent balles environ, on ne va pas se plaindre, c'est la culture à la portée des masses. Qui n'achèteront pas, bien entendu, sauf pour faire un cadeau. En fin de compte, en mettant à part les mélomanes ayant le privilège d'insomnies chroniques, qui aura le temps d'écouter tout cela ? Les coffrets Bach, Mozart, Beethoven ne sont pas encore épuisés. On produit, c'est certes bien ; les interprétations, de ce qu'on m'en dit, se tiennent correctement ; rien à redire.
Néanmoins, je suis un peu nostalgique de « mon » époque, celle qui a vu la naissance du CD et mon adolescence. De, mettons, 1988 (décollage du marché et achat d'un lecteur de « disque laser » par mon père) à 1993 (départ pour Donaldville et semi-indépendance financière), j'ai du confronter ma soif inextinguible de musique avec l'étroitesse des moyens que j'y pouvais consacrer. Un CD, c'était 150 balles de l'époque, le « prix vert » ou les collections économiques étaient balbutiantes et ma fabuleuse discothèque… ben, elle n'existait pas. La tentation s'appelait en ces jours « Compact », une revue critique cent fois meilleure que celles qui ont survécu, qui argumentait ses recensions, dues à quelques plumes bien trempées, celles de Jean Gallois notamment. Une revue qui notait la qualité technique des CD, qui n'attribuait sa distinction suprême qu'avec parcimonie, et qui, surtout, surtout, ne consacrait aucune page à recenser les spectacles parisiens ou l'esprit creux et parisianiste des éditorialistes de « Diapason », dont on se demande chaque mois qui ils aiment, qui ils n'aiment pas, et pourquoi.
Je dois à « Compact » la découverte de Pink Floyd, de Frank Zappa, des « Gurrelieder » par Ozawa, de tout Mahler (dans leur engouement exagéré pour les interprétations d'Eliahu Inbal), de Led Zep et de quelques autres. C'est donc les conseils de « Compact » que je suivais lorsque j'avais réuni la somme pour me payer un CD. Je cite dans le désordre quels furent mes premiers
- la symphonie alpestre de Strauss par Haitink chez Philips
- les Gurrelieder, bien sûr (Ozawa, Philips)
- le Chant de la Terre, de Mahler (Inbal, Denon). Même Inbal ne peut pas abîmer « der Abschied »)
- la symphonie « du Nouveau Monde » de Dvorjacques, par Ch. Von Dohnanyi
- Daphnis et Cholé, de Ravel, par Dutoit (Decca)
- Les Planètes, de Holst, par Solti (Decca)
- Le concerto pour violon et orchestre de Berg (Perlman, DG)
- La sonate pour piano D958 de Schubert (Pollini, DG)
- Peer Gynt (en version intégrale ! par Neeme Järvi, DG)
- La symphonie fantastique de Berlioz par Herbert von Kubitus
- L'oiseau de feu de Stravinsky, par Ricardo Muti (EMI)
- L'œuvre d'orgue de Jehan Alain (par sa sœur, Erato)
- Tristan und Isolde de Wagner (par Carlos Kleiber, DG)
A cette époque-là, rareté et cherté des CD aidant, j'écoutais en boucle chacun de mes disques. Je connaissais ainsi bien mieux que maintenant, qui est le temps de l'abondance, les œuvres qui s'alignaient sur mes étiques rayonnages. Je peux reconnaître, disons dans les cinq secondes, n'importe quel extrait de ces disques. En puis-je faire autant avec le récent Sémélé de Marin Marais (Hervé Niquet, Glossa), ou avec l'une de mes cinq intégrales d'orgues de Bach (Alain, Isoir, Rogg, Vernet, Duruflé et madame) ou mes innombrables Goldberg ?
En fait, oui pour Bach. Je l'ai tant écouté que c'est possible. Mais, disons, pour les symphonies de Sibelius ? Pour les quatuors à cordes de Debussy ? Pour du Palestrina ? Pas sûr.
Les intégrales-mammouth permettent en théorie que de la musique rare voie le jour. En pratique, j'ai peur que la musique rare s'y trouve surtout stockée, et pas écoutée. Mes premiers CD ,n'étaient certes pas de la musique rare… mais si tous les CD publiés actuellement pouvaient être écoutés comme j'ai écouté ceux-là, ce serait vraiment bien.
C'est Hans Werner Henze Johannes Brahms qui en fera les frais 60 CD d'un seul coup, pour quelques dizaines d'euros. Le compositeur aurait fêté son cent soixante quinzième anniversaire cette année, s'il n'était pas décédé il y a quelques temps déjà.
Alors, certes, tout Brahms pour trois cent balles environ, on ne va pas se plaindre, c'est la culture à la portée des masses. Qui n'achèteront pas, bien entendu, sauf pour faire un cadeau. En fin de compte, en mettant à part les mélomanes ayant le privilège d'insomnies chroniques, qui aura le temps d'écouter tout cela ? Les coffrets Bach, Mozart, Beethoven ne sont pas encore épuisés. On produit, c'est certes bien ; les interprétations, de ce qu'on m'en dit, se tiennent correctement ; rien à redire.
Néanmoins, je suis un peu nostalgique de « mon » époque, celle qui a vu la naissance du CD et mon adolescence. De, mettons, 1988 (décollage du marché et achat d'un lecteur de « disque laser » par mon père) à 1993 (départ pour Donaldville et semi-indépendance financière), j'ai du confronter ma soif inextinguible de musique avec l'étroitesse des moyens que j'y pouvais consacrer. Un CD, c'était 150 balles de l'époque, le « prix vert » ou les collections économiques étaient balbutiantes et ma fabuleuse discothèque… ben, elle n'existait pas. La tentation s'appelait en ces jours « Compact », une revue critique cent fois meilleure que celles qui ont survécu, qui argumentait ses recensions, dues à quelques plumes bien trempées, celles de Jean Gallois notamment. Une revue qui notait la qualité technique des CD, qui n'attribuait sa distinction suprême qu'avec parcimonie, et qui, surtout, surtout, ne consacrait aucune page à recenser les spectacles parisiens ou l'esprit creux et parisianiste des éditorialistes de « Diapason », dont on se demande chaque mois qui ils aiment, qui ils n'aiment pas, et pourquoi.
Je dois à « Compact » la découverte de Pink Floyd, de Frank Zappa, des « Gurrelieder » par Ozawa, de tout Mahler (dans leur engouement exagéré pour les interprétations d'Eliahu Inbal), de Led Zep et de quelques autres. C'est donc les conseils de « Compact » que je suivais lorsque j'avais réuni la somme pour me payer un CD. Je cite dans le désordre quels furent mes premiers
- la symphonie alpestre de Strauss par Haitink chez Philips
- les Gurrelieder, bien sûr (Ozawa, Philips)
- le Chant de la Terre, de Mahler (Inbal, Denon). Même Inbal ne peut pas abîmer « der Abschied »)
- la symphonie « du Nouveau Monde » de Dvorjacques, par Ch. Von Dohnanyi
- Daphnis et Cholé, de Ravel, par Dutoit (Decca)
- Les Planètes, de Holst, par Solti (Decca)
- Le concerto pour violon et orchestre de Berg (Perlman, DG)
- La sonate pour piano D958 de Schubert (Pollini, DG)
- Peer Gynt (en version intégrale ! par Neeme Järvi, DG)
- La symphonie fantastique de Berlioz par Herbert von Kubitus
- L'oiseau de feu de Stravinsky, par Ricardo Muti (EMI)
- L'œuvre d'orgue de Jehan Alain (par sa sœur, Erato)
- Tristan und Isolde de Wagner (par Carlos Kleiber, DG)
A cette époque-là, rareté et cherté des CD aidant, j'écoutais en boucle chacun de mes disques. Je connaissais ainsi bien mieux que maintenant, qui est le temps de l'abondance, les œuvres qui s'alignaient sur mes étiques rayonnages. Je peux reconnaître, disons dans les cinq secondes, n'importe quel extrait de ces disques. En puis-je faire autant avec le récent Sémélé de Marin Marais (Hervé Niquet, Glossa), ou avec l'une de mes cinq intégrales d'orgues de Bach (Alain, Isoir, Rogg, Vernet, Duruflé et madame) ou mes innombrables Goldberg ?
En fait, oui pour Bach. Je l'ai tant écouté que c'est possible. Mais, disons, pour les symphonies de Sibelius ? Pour les quatuors à cordes de Debussy ? Pour du Palestrina ? Pas sûr.
Les intégrales-mammouth permettent en théorie que de la musique rare voie le jour. En pratique, j'ai peur que la musique rare s'y trouve surtout stockée, et pas écoutée. Mes premiers CD ,n'étaient certes pas de la musique rare… mais si tous les CD publiés actuellement pouvaient être écoutés comme j'ai écouté ceux-là, ce serait vraiment bien.
Est secretum, Valeriane
John Zorn 14/02/2008
Conversation l'autre jour avec un ami musicien et mélomane. Réplique mémorable : « ah bon, tu aimes John Zorn ? »
Eh oui, j'aime John Zorn – autant en parler un peu ici puisque ce musicien-là est tout à fait digne d'intérêt, autant que difficile à présenter car, tout comme pour Frank Zappa, il n'y a pas un John Zorn mais une dizaine.
Le plus immédiat, c'est le saxophoniste de jazz, disciple d'Ornette Coleman et leader du groupe Masada, qui vécut dans les années 90. Comme le nom le laisse penser, John Zorn porte son identité juive new-yorkaise en bandoulière.
Il y a ensuite le John Zorn patron d'un label de disques, Tzadik, qui publie tout ce que l'avant-garde et la scène underground, new yorkaise de préférence, produit d'inaudible ou d'extrême. Si vous êtes familiers avec les noms de Bill Laswell, Mike Patton, Marc Ribot, Bill Frisell et autres, vous pourrez trouver votre bonheur chez Tzadik. On y trouve, naturellement, les œuvres (presque) complètes du maître, des séries de concerts, une série consacrée à l'avant-garde japonaise, une collection, nommée « lunatic fringe », consacrée au vraiment-inaudible etc. Evitez d'acheter cela à la FNAC, certains revendeurs sur Amazon (caïman, notamment) les proposent trois fois moins chers. Ne vous étonnez pas si vous y trouvez aussi du Serge Gainsbourg et du Burt Baccarach dans une collection nommée « radical jewish music ».
www.tzadik.com
Il y a ensuite John Zorn, compositeur classique, auteur de plusieurs pièces de musique de chambre. « Duras/Duchamp » évoque les divines lenteurs de Messiaen, d'autres me font plus penser à Lutoslawski, bref, il y en a pour tous les goûts.
Il y a, dans la lignée de Masada, le John Zorn des mélodies juives, que ce soit au travers des « spin offs » de Masada (Electric Masada, Masada Guitars, Bar Kokhba), ou par le truchement d'un répertoire confié à plusieurs formations de chambre et réuni sous le terme de « book of angels » : un premier disque de piano solo par Jamie Saft, un duo piano et violon par Feldman et Couvoisier, un disque réservé au Cracow Klezmer band, un autre à Marc Ribot, un autre à Uri Caine, etc. Tous excellents.
Il y a le John Zorn de la jeunesse, celui des « pièces expérimentales » bricolées à partir de bruits de sa maison enregistrés sur magnétophone portable (« Mikhail Zoetrope », un morceau barré, même comparé aux standards de l'artiste), ou ces fameuses « game pieces », où Zorn dirige un petit ensemble en tirant au hasard des cartes lui indiquant ce qu'ils doivent jouer. Cela fera bien d'avoir « Lacrosse », « Archery » et autres dans votre collection – mais vous ne les écouterez pas très souvent. Seule « game piece » à être audible et à tirer son épingle du jeu, « Xu feng » est un peu plus récente.
Mais quoi, le silence après une cacophonie de John Zorn est encore du John Zorn…
Il y a le John Zorn des musiques de film, que ce soit du dessin animé japonais hystérique, ou d'obscurs films qu'on ne verra jamais – mais qui bénéficient d'une bande son somptueuse, tel ce « invitation to a suicide » dont je ne me lasse pas. Yann Tiersen peut aller se recoucher s'il entend cela un jour.
Il y a – enfin – le John Zorn « grindcore », fana d'Artaud, d'Aleister Crowley et d'Edgar Varèse, et qui leur rend hommage en transformant en quelque chose d'intelligent cette musique de bourrins. Le genre Zorn-grindcore comprend d'ailleurs plusieurs distinctions.
Tout d'abord, Naked City. Quatuor énergique composé de Zorn, Frisell et quelques autres, qui respire le bonheur (et l'adréanline) de jouer de la musique. On trouve dans le premier disque des reprises (d'Ennio Morricone notamment), des pièces changeant de style toutes les trente secondes, et les premiers morceaux grindcore, assaut sonore d'une trentaine de secondes, volume au maximum et hurlements du chanteur japonais. Les titres ? Des trucs du genre « purgatory of the fiery vulvas ». Naked City, avec sa couverture représentant le cadavre d'une victime d'un règlements de comptes de la pègre new-yorkaise, baignant dans une flaque de sang, prise par un journaliste avant l'arrivée de la police, est comme un ami qui, heureux de vous revoir, vous bourre de coups de poings : vous n'échangeriez cela pour rien au monde.
Le second Naked City, avec ses titres (« grand guignol », « Jazz snob : eat shit », « gob of spit », « torture garden ») livre une trentaine de pièces « grindcore » supplémentaires. Les reprises sont présentes, avec Messiaen, Scriabine et Debussy.
Il y a ensuite « Leng Tche », ou la description musicale de ce qui se passe dans la tête d'un condamné à mort par cette méthode au moment de son exécution. Je laisse aux lecteurs curieux, ayant le cœur bien accroché, le soin de consulter leur encyclopédie préférée sur les détails de l'opération. Le disque, publié avec, en couverture, une des photos qui avaient fasciné Georges Bataille en son temps, a fait scandale dans la communauté asiatique au point de n'être réédité ensuite que sous plastique noir.
Il y a enfin Absinthe, Radio et un live, qui complètent le « corpus » de Naked City, le groupe qui rendit John Zorn connu au-delà des cercles avant-gardistes.
Les deux autres formations « grindcore » du maître sont moins enjouées, plus sombres. Tout d'abord, Painkiller. Avec des titres aussi évocateur que « igneous ejaculation », « guts of a virgin », « execution ground » ou le mémorable hurlement initial de « scud attack », le temps n'est plus aux reprises surf-rock d'Ornette mais aux morceaux speedés, lourds et agressifs, fruits d'un trio basse – chant- batterie. Painkiller connaîtra ensuite une destinée « ambient » et un livre bruyant ET fin à la fois.
Enfin, Moonchild, qui reprend la même recette avec des instrumentistes différents. Un premier disque en 2005 ou 2006, puis « Astronome », un opéra en trois d'actes d'un quart d'heure chacun. Et un quart d'heure de grindcore sans interrpution, ça éprouve ! Et enfin « Six litanies for Heliogabalus », où l'effectif et le son s'enrichissent. Ces « litanies », faisant echo aux six chapitres de « Heliogabale, l'anarchiste couronné » d'Antonin Artaud, mettent en scène l'habituel trash-rock agressif, agrémenté cette fois d'un chœur de femmes, d'orgue, de soupirs… et d'un solo vocal in-croy-able de Mike Patton, tour à tour hurlements, sanglots, toux, étouffement… Roll over, Cathy Berberian !
Il y a certainement d'autres John Zorn que je n'ai pas encore découverts. Une telle profusion procure déjà des mois d'écoute. Certes, c'est rarement de l'écoute agréable ; mais chez Zorn, même l'inaudible procure un certain plaisir.
Eh oui, j'aime John Zorn – autant en parler un peu ici puisque ce musicien-là est tout à fait digne d'intérêt, autant que difficile à présenter car, tout comme pour Frank Zappa, il n'y a pas un John Zorn mais une dizaine.
Le plus immédiat, c'est le saxophoniste de jazz, disciple d'Ornette Coleman et leader du groupe Masada, qui vécut dans les années 90. Comme le nom le laisse penser, John Zorn porte son identité juive new-yorkaise en bandoulière.
Il y a ensuite le John Zorn patron d'un label de disques, Tzadik, qui publie tout ce que l'avant-garde et la scène underground, new yorkaise de préférence, produit d'inaudible ou d'extrême. Si vous êtes familiers avec les noms de Bill Laswell, Mike Patton, Marc Ribot, Bill Frisell et autres, vous pourrez trouver votre bonheur chez Tzadik. On y trouve, naturellement, les œuvres (presque) complètes du maître, des séries de concerts, une série consacrée à l'avant-garde japonaise, une collection, nommée « lunatic fringe », consacrée au vraiment-inaudible etc. Evitez d'acheter cela à la FNAC, certains revendeurs sur Amazon (caïman, notamment) les proposent trois fois moins chers. Ne vous étonnez pas si vous y trouvez aussi du Serge Gainsbourg et du Burt Baccarach dans une collection nommée « radical jewish music ».
www.tzadik.com
Il y a ensuite John Zorn, compositeur classique, auteur de plusieurs pièces de musique de chambre. « Duras/Duchamp » évoque les divines lenteurs de Messiaen, d'autres me font plus penser à Lutoslawski, bref, il y en a pour tous les goûts.
Il y a, dans la lignée de Masada, le John Zorn des mélodies juives, que ce soit au travers des « spin offs » de Masada (Electric Masada, Masada Guitars, Bar Kokhba), ou par le truchement d'un répertoire confié à plusieurs formations de chambre et réuni sous le terme de « book of angels » : un premier disque de piano solo par Jamie Saft, un duo piano et violon par Feldman et Couvoisier, un disque réservé au Cracow Klezmer band, un autre à Marc Ribot, un autre à Uri Caine, etc. Tous excellents.
Il y a le John Zorn de la jeunesse, celui des « pièces expérimentales » bricolées à partir de bruits de sa maison enregistrés sur magnétophone portable (« Mikhail Zoetrope », un morceau barré, même comparé aux standards de l'artiste), ou ces fameuses « game pieces », où Zorn dirige un petit ensemble en tirant au hasard des cartes lui indiquant ce qu'ils doivent jouer. Cela fera bien d'avoir « Lacrosse », « Archery » et autres dans votre collection – mais vous ne les écouterez pas très souvent. Seule « game piece » à être audible et à tirer son épingle du jeu, « Xu feng » est un peu plus récente.
Mais quoi, le silence après une cacophonie de John Zorn est encore du John Zorn…
Il y a le John Zorn des musiques de film, que ce soit du dessin animé japonais hystérique, ou d'obscurs films qu'on ne verra jamais – mais qui bénéficient d'une bande son somptueuse, tel ce « invitation to a suicide » dont je ne me lasse pas. Yann Tiersen peut aller se recoucher s'il entend cela un jour.
Il y a – enfin – le John Zorn « grindcore », fana d'Artaud, d'Aleister Crowley et d'Edgar Varèse, et qui leur rend hommage en transformant en quelque chose d'intelligent cette musique de bourrins. Le genre Zorn-grindcore comprend d'ailleurs plusieurs distinctions.
Tout d'abord, Naked City. Quatuor énergique composé de Zorn, Frisell et quelques autres, qui respire le bonheur (et l'adréanline) de jouer de la musique. On trouve dans le premier disque des reprises (d'Ennio Morricone notamment), des pièces changeant de style toutes les trente secondes, et les premiers morceaux grindcore, assaut sonore d'une trentaine de secondes, volume au maximum et hurlements du chanteur japonais. Les titres ? Des trucs du genre « purgatory of the fiery vulvas ». Naked City, avec sa couverture représentant le cadavre d'une victime d'un règlements de comptes de la pègre new-yorkaise, baignant dans une flaque de sang, prise par un journaliste avant l'arrivée de la police, est comme un ami qui, heureux de vous revoir, vous bourre de coups de poings : vous n'échangeriez cela pour rien au monde.
Le second Naked City, avec ses titres (« grand guignol », « Jazz snob : eat shit », « gob of spit », « torture garden ») livre une trentaine de pièces « grindcore » supplémentaires. Les reprises sont présentes, avec Messiaen, Scriabine et Debussy.
Il y a ensuite « Leng Tche », ou la description musicale de ce qui se passe dans la tête d'un condamné à mort par cette méthode au moment de son exécution. Je laisse aux lecteurs curieux, ayant le cœur bien accroché, le soin de consulter leur encyclopédie préférée sur les détails de l'opération. Le disque, publié avec, en couverture, une des photos qui avaient fasciné Georges Bataille en son temps, a fait scandale dans la communauté asiatique au point de n'être réédité ensuite que sous plastique noir.
Il y a enfin Absinthe, Radio et un live, qui complètent le « corpus » de Naked City, le groupe qui rendit John Zorn connu au-delà des cercles avant-gardistes.
Les deux autres formations « grindcore » du maître sont moins enjouées, plus sombres. Tout d'abord, Painkiller. Avec des titres aussi évocateur que « igneous ejaculation », « guts of a virgin », « execution ground » ou le mémorable hurlement initial de « scud attack », le temps n'est plus aux reprises surf-rock d'Ornette mais aux morceaux speedés, lourds et agressifs, fruits d'un trio basse – chant- batterie. Painkiller connaîtra ensuite une destinée « ambient » et un livre bruyant ET fin à la fois.
Enfin, Moonchild, qui reprend la même recette avec des instrumentistes différents. Un premier disque en 2005 ou 2006, puis « Astronome », un opéra en trois d'actes d'un quart d'heure chacun. Et un quart d'heure de grindcore sans interrpution, ça éprouve ! Et enfin « Six litanies for Heliogabalus », où l'effectif et le son s'enrichissent. Ces « litanies », faisant echo aux six chapitres de « Heliogabale, l'anarchiste couronné » d'Antonin Artaud, mettent en scène l'habituel trash-rock agressif, agrémenté cette fois d'un chœur de femmes, d'orgue, de soupirs… et d'un solo vocal in-croy-able de Mike Patton, tour à tour hurlements, sanglots, toux, étouffement… Roll over, Cathy Berberian !
Il y a certainement d'autres John Zorn que je n'ai pas encore découverts. Une telle profusion procure déjà des mois d'écoute. Certes, c'est rarement de l'écoute agréable ; mais chez Zorn, même l'inaudible procure un certain plaisir.
Est secretum, Valeriane
Olivier Messiaen 12/02/2008
OK, c'est les cent ans de sa naissance cette année. Et c'est aussi l'occasion de signaler que la superlative intégrale de l'oeuvre d'orgue, par Louis Thiry, est rééditée par Calliope pour vingt euros les trois disques.
Certes, c'est l'intégrale la moins intégrale en la matière... mais mâtin! qu'elle est bonne, quand même. A compléter par le "livre du St Sacrement" par Jennifer Bate.
Certes, c'est l'intégrale la moins intégrale en la matière... mais mâtin! qu'elle est bonne, quand même. A compléter par le "livre du St Sacrement" par Jennifer Bate.
Est secretum, Valeriane
Triste journée que ce 11 septembre 11/09/2007
Joe Zawinul est mort aujourd'hui à Vienne, laissant derrière lui une carrière dont il peut être fier. L'an dernier encore, il mettait le feu aux salles avec "brown street". Requiescat in pace.
Est secretum, Valeriane
Six litanies pour Héliogabale 01/04/2007
Réjouissons-nous, o amateurs de jazz expérimental et de grindcore intelligent, le nouveau John Zorn est arrivé. Son titre ? « Six Litanies Pour Héliogabale ». Les connaisseurs auront reconnu la référence à Antonin Artaud, qui est, avec Edgar Varèse et Aleister Crowley, l'un des dédicataires de l'œuvre. « Héliogabale ou l'anarchiste couronné » figure dans la collection « l'imaginaire » et est une lecture fort intéressante.
Le texte de présentation nous apprend, incultes mortels, que l'empereur Héliogabale, « dont les excès décadents feraient passer Caligula et Néron pour des êtres humains normaux », avait un jour étouffé les hôtes d'un banquet qu'il donnait sous une pluie de pétales de roses, jusqu'à ce qu'ils en meurent. La pochette du disque reprend l'idée : tableau de la scène, dans un style pompier, à l'intérieur, et pétales de rose en couverture. Mieux, la pochette elle-même est parfumée à la rose !
La musique ? Comme le dit une phrase sur la pochette, « powerful secrets are revealed through intensity and extremes of experiences » et la musique va donc partir à la recherche de ces « powerful secrets », dans le style de ce que Zorn avait fait pour Moonchild et Astronome, ses opus précédents. Autant dire que vous êtes partis pour une petite heure de terreur sonore à l'issue de laquelle votre chat aura griffé votre canapé, votre copine vous aura quitté, vos potes amateurs de hard rock aussi (« s'tu veux, c'est plutôt la guitare que je cherche dans le hard, pas… ça »), vos voisins auront sonné chez vous (« tout va bien ? vous êtes sûr ? non, on entendait des bruits curieux… c'est juste ça ? vous êtes sûr ? ») et toute trace de vie aura été abolie dans un rayon de dix mètres autour de votre chaîne.
Je vous recommande en particulier la litanie IV, qui ferait passer la Sequenza III et sa Cahty Berberian pour une berceuse des télétubbies. On attend le documentaire sur la torture en Algérie qui en fera sa bande-son.
Au demeurant un très bon album, proche des premiers « Painkiller » et de Naked City.
Le texte de présentation nous apprend, incultes mortels, que l'empereur Héliogabale, « dont les excès décadents feraient passer Caligula et Néron pour des êtres humains normaux », avait un jour étouffé les hôtes d'un banquet qu'il donnait sous une pluie de pétales de roses, jusqu'à ce qu'ils en meurent. La pochette du disque reprend l'idée : tableau de la scène, dans un style pompier, à l'intérieur, et pétales de rose en couverture. Mieux, la pochette elle-même est parfumée à la rose !
La musique ? Comme le dit une phrase sur la pochette, « powerful secrets are revealed through intensity and extremes of experiences » et la musique va donc partir à la recherche de ces « powerful secrets », dans le style de ce que Zorn avait fait pour Moonchild et Astronome, ses opus précédents. Autant dire que vous êtes partis pour une petite heure de terreur sonore à l'issue de laquelle votre chat aura griffé votre canapé, votre copine vous aura quitté, vos potes amateurs de hard rock aussi (« s'tu veux, c'est plutôt la guitare que je cherche dans le hard, pas… ça »), vos voisins auront sonné chez vous (« tout va bien ? vous êtes sûr ? non, on entendait des bruits curieux… c'est juste ça ? vous êtes sûr ? ») et toute trace de vie aura été abolie dans un rayon de dix mètres autour de votre chaîne.
Je vous recommande en particulier la litanie IV, qui ferait passer la Sequenza III et sa Cahty Berberian pour une berceuse des télétubbies. On attend le documentaire sur la torture en Algérie qui en fera sa bande-son.
Au demeurant un très bon album, proche des premiers « Painkiller » et de Naked City.
Est secretum, Valeriane
Les Troyens - H. Berlioz 30/10/2006
O l'excellente surprise que me réservèrent « les Troyens » à l'Opéra l'autre soir ! Enfin, l'autre après-midi, car le spectacle durait cinq heures et commençait fort à propos, à 18 heures.
Je lis de temps à autre dans la presse des attaques contre le directeur de l'opéra, Gérard Mortier, auquel je sais gré de programmer des œuvres moins courues et des mises en scènes stimulantes. Il semblerait (je résume), que le bon peuple de Neuilly et du 16ème, de même que le personnel de l'Opéra, ait en revanche un faible pour les classiques (Carmen-Tosca-Barbier-Nozze, quoi), les beaux costumes dorés, et le fasse savoir parfois bruyamment. Mortier mentionne volontiers ce spectateur qui cria « Mortier au bûcher » lors d'un rideau, ce qui est, il faut le reconnaître, fort mal élevé. Le directeur mentionne aussi que 8 lettres de réclamations sur 10 proviennent de Neuilly ou du 16ème… en voilà une statistique rosse.
Bref, Gérard Mortier prend l'art au sérieux, ce qui est louable. Une forte personnalité, une volonté de convaincre jusqu'à ce que mort s'ensuive font le reste et le rendent antipathique à beaucoup, semble-t-il. Ses prises de position politiques à Salzbourg m'avaient agacé : c'est l'époque où Jorg Haider vient au pouvoir, l'époque aussi des cris d'orfraie généralisés, des sanctions de l'UE… apparemment beaucoup de bruit pour pas grand-chose quand on voit l'attitude européenne vis-à-vis de l'Autriche aujourd'hui.
Mais un homme qui programme le « Dialogue des Carmélites » l'an dernier, « L'amour des 3 oranges », « Cardillac », « Salomé » et j'en passe cette année, peut-il être totalement mauvais ? L'est-il encore une fois qu'on a pris la peine de lire sa vision du théâtre et de l'art qui (je simplifie) porte sur une scène éternelle les débats les plus compliqués de la Polis, parfois déjà tranchés par des lois, pour les approfondir, en faire ressortir les nuances ? Cette vision me semble stimulante, et je parcours à mes heures perdues les œuvres que je considère être de l'art, pour savoir comment elles s'y conforment.
Mortier, donc, veut un peu le bonheur des gens contre leur gré. A ceux qui font un triomphe au « chanteur de Mexico », il propose Hindemith, ce qui n'est pas la même chose, il faut le dire. Mais peu importe ! Je ne suis pas, moi, un nostalgique des plumes et du strass, et l'amateur de classiques du XXème siècle que je suis s'accommode fort bien de toute mise en scène, pourvu qu'elle soit bonne.
C'est ainsi que j'ai découvert le talent du disparu Herbert Wernicke samedi. Imaginez cela : deux murs très hauts, blancs, forment un arc de cercle dans le fond, qui sépare totalement le lieu de l'action (la petite histoire) de ce qu'il y a derrière (la grande Histoire), hormis un étroit espace entre les deux murs, par lequel on verra passer une statue de déesse, le cheval de bois, et j'en passe. Imaginez, partant du fond de cet amphithéâtre, un sol incliné qui descend jusque vers la fosse d'orchestre. Tout est blanc. Le premier acte commence par un chœur de joie : les Grecs sont partis, Troie, après dix ans de guerre, est enfin libre. Le rideau se lève sur un chœur d'une centaine de personnes, les femmes en noir, voilées, les hommes en treillis noir, casqués, bottés, avec un manteau de style militaire et un AK-47 (ou plus gros) en main. Par terre, des cadavres, du sang, des fragments de bombes, d'avions… Eh bien voir ça, comme première image de l'opéra, au milieu de l'amphithéâtre blanc, avec le chœur qui chante « après 10 ans passés dans nos murailles », ca fait un choc.
Tout le reste est de cette qualité, stylisé et élégant. Comment distingue-t-on les Grecs des Troyens ? Les uns ont des rangers là où les autres ont des bottes. Amis tradis-péchus-mili, venez vous rincer l'œil à l'opéra, vous ne le regretterez pas. La scène du bûcher avec Didon vous rappellera aussi vos meilleures veillées scoutes.
La soprano Deborah (j'ai oublié son nom) réussit de tour de force d'être Cassandre, puis Didon (puis elle redevient un peu Cassandre à la toute fin). Enée est OK. Hector chante juste (Enée a trop de vibrato). Andromaque ne chante rien mais est géniale. Le domestique qui pousse la chansonnette avec ses « guérêts », sans aucun rapport avec l'action, est un ténor épatant – et ovationné. Hylas, et sa complainte du début du 5ème acte valent aussi le détour.
Bref, osez la dépense. Ca sera moins cher qu'un WE, et ça vous dépaysera autant.
Evitez toutefois l'orchestre, où une de mes voisines emperlousées puait la merde en décomposition (je n'exagère rien), et où monsieur rangé 11 place 40 (oui, vous, le rouquin fat) se permettait de huer l'un des chanteurs en expliquant à l'entour, par dessus les applaudissements, une vague histoire de si bémol violé. Pour moi, c'est décidé : payer une place à l'orchestre pour ces outrages, c'est fini. Désormais, j'irai avec les prolos du balcon où l'on m'a souri fort aimablement alors que je m'y promenais, à l'entracte.
Je lis de temps à autre dans la presse des attaques contre le directeur de l'opéra, Gérard Mortier, auquel je sais gré de programmer des œuvres moins courues et des mises en scènes stimulantes. Il semblerait (je résume), que le bon peuple de Neuilly et du 16ème, de même que le personnel de l'Opéra, ait en revanche un faible pour les classiques (Carmen-Tosca-Barbier-Nozze, quoi), les beaux costumes dorés, et le fasse savoir parfois bruyamment. Mortier mentionne volontiers ce spectateur qui cria « Mortier au bûcher » lors d'un rideau, ce qui est, il faut le reconnaître, fort mal élevé. Le directeur mentionne aussi que 8 lettres de réclamations sur 10 proviennent de Neuilly ou du 16ème… en voilà une statistique rosse.
Bref, Gérard Mortier prend l'art au sérieux, ce qui est louable. Une forte personnalité, une volonté de convaincre jusqu'à ce que mort s'ensuive font le reste et le rendent antipathique à beaucoup, semble-t-il. Ses prises de position politiques à Salzbourg m'avaient agacé : c'est l'époque où Jorg Haider vient au pouvoir, l'époque aussi des cris d'orfraie généralisés, des sanctions de l'UE… apparemment beaucoup de bruit pour pas grand-chose quand on voit l'attitude européenne vis-à-vis de l'Autriche aujourd'hui.
Mais un homme qui programme le « Dialogue des Carmélites » l'an dernier, « L'amour des 3 oranges », « Cardillac », « Salomé » et j'en passe cette année, peut-il être totalement mauvais ? L'est-il encore une fois qu'on a pris la peine de lire sa vision du théâtre et de l'art qui (je simplifie) porte sur une scène éternelle les débats les plus compliqués de la Polis, parfois déjà tranchés par des lois, pour les approfondir, en faire ressortir les nuances ? Cette vision me semble stimulante, et je parcours à mes heures perdues les œuvres que je considère être de l'art, pour savoir comment elles s'y conforment.
Mortier, donc, veut un peu le bonheur des gens contre leur gré. A ceux qui font un triomphe au « chanteur de Mexico », il propose Hindemith, ce qui n'est pas la même chose, il faut le dire. Mais peu importe ! Je ne suis pas, moi, un nostalgique des plumes et du strass, et l'amateur de classiques du XXème siècle que je suis s'accommode fort bien de toute mise en scène, pourvu qu'elle soit bonne.
C'est ainsi que j'ai découvert le talent du disparu Herbert Wernicke samedi. Imaginez cela : deux murs très hauts, blancs, forment un arc de cercle dans le fond, qui sépare totalement le lieu de l'action (la petite histoire) de ce qu'il y a derrière (la grande Histoire), hormis un étroit espace entre les deux murs, par lequel on verra passer une statue de déesse, le cheval de bois, et j'en passe. Imaginez, partant du fond de cet amphithéâtre, un sol incliné qui descend jusque vers la fosse d'orchestre. Tout est blanc. Le premier acte commence par un chœur de joie : les Grecs sont partis, Troie, après dix ans de guerre, est enfin libre. Le rideau se lève sur un chœur d'une centaine de personnes, les femmes en noir, voilées, les hommes en treillis noir, casqués, bottés, avec un manteau de style militaire et un AK-47 (ou plus gros) en main. Par terre, des cadavres, du sang, des fragments de bombes, d'avions… Eh bien voir ça, comme première image de l'opéra, au milieu de l'amphithéâtre blanc, avec le chœur qui chante « après 10 ans passés dans nos murailles », ca fait un choc.
Tout le reste est de cette qualité, stylisé et élégant. Comment distingue-t-on les Grecs des Troyens ? Les uns ont des rangers là où les autres ont des bottes. Amis tradis-péchus-mili, venez vous rincer l'œil à l'opéra, vous ne le regretterez pas. La scène du bûcher avec Didon vous rappellera aussi vos meilleures veillées scoutes.
La soprano Deborah (j'ai oublié son nom) réussit de tour de force d'être Cassandre, puis Didon (puis elle redevient un peu Cassandre à la toute fin). Enée est OK. Hector chante juste (Enée a trop de vibrato). Andromaque ne chante rien mais est géniale. Le domestique qui pousse la chansonnette avec ses « guérêts », sans aucun rapport avec l'action, est un ténor épatant – et ovationné. Hylas, et sa complainte du début du 5ème acte valent aussi le détour.
Bref, osez la dépense. Ca sera moins cher qu'un WE, et ça vous dépaysera autant.
Evitez toutefois l'orchestre, où une de mes voisines emperlousées puait la merde en décomposition (je n'exagère rien), et où monsieur rangé 11 place 40 (oui, vous, le rouquin fat) se permettait de huer l'un des chanteurs en expliquant à l'entour, par dessus les applaudissements, une vague histoire de si bémol violé. Pour moi, c'est décidé : payer une place à l'orchestre pour ces outrages, c'est fini. Désormais, j'irai avec les prolos du balcon où l'on m'a souri fort aimablement alors que je m'y promenais, à l'entracte.
Est secretum, Valeriane
Jam bands 2 : Umphrey's McGee 29/05/2006
Résumé du précédent : nous avions parcouru quelques-uns des groupes prometteurs de la scène jam-rock, maintenant que Phish est défunt. Qui sera l'héritier?
« Umprey's McGee » est probablement le plus prometteur. Après de nombreux concerts, deux albums studio d'un très bon niveau sont à signaler, « anchor drops » (2004) et le tout récent « safety by numbers » (2006). Umphrey's McGee revendique des attaches chez Pink Floyd, Talking Heads, Zappa, King Crimson.
« Safety by numbers », qui fait beaucoup penser au dernier Pink Floyd ou au récent David Gilmour en plus énergique, est un album à mon sens très réussi. Si le groupe dure, c'est lui qui a le plus de chances d'occuper la place vide laissée par Phish. Le style musical est vigoureux sans être agressif, complexe, multiplie les tours inattendus et les improvisations sophistiquées. L'une des spécialités du « Umph » est l'improvisation « à la Jimmy Stewart » : une improvisation est jouée, puis reprise depuis le début et ré-improvisée, en capitalisant sur ce qui a été jouée en premier lieu. Le second passage donne l'impression, chérie par les fans, d'une véritable composition en train d'être inventée.
Pour écouter tout cela.
String Cheese Incident : www.livecheese.com, 10$ par concert, 8$ pour les albums studio. Les concerts sont à écouter en premier, ou une de leur compilation, appelée « travelogue ».
Disco Biscuits : www.disclogic.com, préférer les concerts marqués « what a show ! » qui sont censés être les meilleurs. 10$ le concert. Ecouter aussi les « trance fusion broadcast » si on a le temps.
Particle : www.particlepeople.com, quelques mp3 en ligne. Sinon, se trouve aussi sur disclogic et www.livedownloads.com
Hydra : www.livedownloads.com. 10$ le concert.
Uphrey's McGee : écouter un album studio en premier, par exemple « safety in numbers », 8$ sur www.livedownloads.com. Tenter un concert ensuite.
Autres groupes dans la même mouvance :
Dave Matthews Band : du succès mais je ne m'y suis pas plongé encore.
Widespread Panic : jam rock dans le style sudiste.
Gov't Mule : pareil, des racines chez le Allman Brothers' band.
Moe : dans un style voisin de Umphrey's McGee mais moins original.
Medeski, Martin and Wood : jazz intellectuel de chez Blue Note avec des influences electro et hip hop. Bien mieux qu'Eric Truffaz, à mon avis. Associé à la scène jam-rock on ne sait trop pourquoi. L'instrument solo est l'orgue.
Sound Tribe Sector Nine (STS9) : electro et soul. Soulive: même topo.
Tea Leaf Green : dans le genre de Moe.
Benevento/Russo Duo : duo orgue et batterie, joue du rock et de nombreuses reprises. Rejoint souvent par Mike Gordon, bassiste de Phish.
Jazz Mandolin Project : jazz rock efficace et agréable. CD chez blue note ; quelques téléchargements.
Keller Williams : homme-orchestre décalé. Joue souvent avec String Cheese Incident.
Bela Fleck et Yonder Mountain String Band : néo-bluegrass. Pour amateurs.
Voir aussi www.livebonnaroo.com, téléchargements des concerts du festival Bonnaroo, qui se tient tous les ans dans le Tennessee et offre une bonne vision de ce qui se fait de bien sur la scène jam-rock.
« Safety by numbers », qui fait beaucoup penser au dernier Pink Floyd ou au récent David Gilmour en plus énergique, est un album à mon sens très réussi. Si le groupe dure, c'est lui qui a le plus de chances d'occuper la place vide laissée par Phish. Le style musical est vigoureux sans être agressif, complexe, multiplie les tours inattendus et les improvisations sophistiquées. L'une des spécialités du « Umph » est l'improvisation « à la Jimmy Stewart » : une improvisation est jouée, puis reprise depuis le début et ré-improvisée, en capitalisant sur ce qui a été jouée en premier lieu. Le second passage donne l'impression, chérie par les fans, d'une véritable composition en train d'être inventée.
Pour écouter tout cela.
String Cheese Incident : www.livecheese.com, 10$ par concert, 8$ pour les albums studio. Les concerts sont à écouter en premier, ou une de leur compilation, appelée « travelogue ».
Disco Biscuits : www.disclogic.com, préférer les concerts marqués « what a show ! » qui sont censés être les meilleurs. 10$ le concert. Ecouter aussi les « trance fusion broadcast » si on a le temps.
Particle : www.particlepeople.com, quelques mp3 en ligne. Sinon, se trouve aussi sur disclogic et www.livedownloads.com
Hydra : www.livedownloads.com. 10$ le concert.
Uphrey's McGee : écouter un album studio en premier, par exemple « safety in numbers », 8$ sur www.livedownloads.com. Tenter un concert ensuite.
Autres groupes dans la même mouvance :
Dave Matthews Band : du succès mais je ne m'y suis pas plongé encore.
Widespread Panic : jam rock dans le style sudiste.
Gov't Mule : pareil, des racines chez le Allman Brothers' band.
Moe : dans un style voisin de Umphrey's McGee mais moins original.
Medeski, Martin and Wood : jazz intellectuel de chez Blue Note avec des influences electro et hip hop. Bien mieux qu'Eric Truffaz, à mon avis. Associé à la scène jam-rock on ne sait trop pourquoi. L'instrument solo est l'orgue.
Sound Tribe Sector Nine (STS9) : electro et soul. Soulive: même topo.
Tea Leaf Green : dans le genre de Moe.
Benevento/Russo Duo : duo orgue et batterie, joue du rock et de nombreuses reprises. Rejoint souvent par Mike Gordon, bassiste de Phish.
Jazz Mandolin Project : jazz rock efficace et agréable. CD chez blue note ; quelques téléchargements.
Keller Williams : homme-orchestre décalé. Joue souvent avec String Cheese Incident.
Bela Fleck et Yonder Mountain String Band : néo-bluegrass. Pour amateurs.
Voir aussi www.livebonnaroo.com, téléchargements des concerts du festival Bonnaroo, qui se tient tous les ans dans le Tennessee et offre une bonne vision de ce qui se fait de bien sur la scène jam-rock.
Est secretum, Valeriane
Jam Bands 16/05/2006
Les lecteurs de la première heure se souviennent sans doute d'un billet que j'avais consacré à Phish, l'étoile de la scène jam-rock des années 90-2000. Phish s'est définitivement séparé en 2003 ou 2004. On n'en a rien entendu ici, car le phénomène jam-rock est largement cantonné aux Etats-Unis, tout comme l'étaient ses grands ancêtes, les Grateful Dead, qui venaient du folk américain. Tout se tient.
Maintenant que Phish a cessé d'exister, plusieurs se demandent qui sera le prochain grand groupe. Voici quelques noms à retenir.
« Sting Cheese Incident » pratiquent un folk-rock mâtiné de nombreuses influences, aux chansons traversées de longues improvisations virtuoses. Des improvisations dans la tendance « jam », pas des pièces construites au fur et à mesure comme le faisait un Pierre Cochereau, mais de la musique qui va avec les accords, dans l'esprit du be-bop, par exemple. Ce groupe tient son originalité de la présence de deux guitaristes, l'un acoustique, l'autre électrique. L'enthousiasme communicatif de leur front-man attire ou révulse. L'un des rituels des concerts est le « group hoot », où toute la salle est invitée à faire « ahouuuuu » en même temps. Musicalement, le groupe tient la route, est capable de chansons mélodieuses et sait jouer dans plusieurs styles. Comme la plupart des jam bands, les reprises sont régulières : Shaking the tree (Peter Gabriel), Under african skies (Paul Simon), Impressions (John Coltrane), Birdland (Weather Report), Quinn the Eskimo (Bob Dylan), I know you rider (Grateful Dead).
Quelques chansons à écouter : Rivertrance (longue pièce à méandres avec improvisation qui débouche sur un climax virtuose au violon électrique). Texas Town (chanson classique servant souvent de véhicule improvisationnel ; le texte raconte l'histoire de hippies qui se font arrêter par la police au Texas. Les flics trouvent de la drogue, ne savent pas ce que c'est et laissent repartir la compagnie). Sirens (chanson mélodique). Hotel Window ou Emma's Dream (ballade). Jellyfish (pour le côté décalé : « my brain is just a jellyfish in the ocean of my head »).
“The Disco Biscuits” pratique le même genre de morceaux longs et improvisés en portant l'accent sur les boucles et les rythmes répétitifs induisant une tension que résout la reparution d'un thème reconnaissable ; l'influence folk américaine est inexistante ici, au contraire de celle de la musique électronique et trance. Claviers affirmés ; ce qui ne veut pas dire que le guitariste est en retrait. Des reprises de Frank Zappa (T'mershi duween), Pink Floyd (Run like hell). Un côté un peu déjanté. « Bisco », comme le surnomme ses fans, pratique des chansons très architecturées et joue sur la maniaquerie de son public en inversant des couplets, en commençant une chanson un soir et la finissant le lendemain, etc. Des listes de ces accidents sont religieusement dressées sur internet. Ecouter (« helicopters » ou tout le concert du nouvel an 2004-2005 pour se faire une idée).
« Particle » s'aventure encore plus loin dans la répétitivité de la musique électronique, à la façon des Chemical Brothers, par exemple (écouter « the elevator »). Là encore, le guitariste solo existe, mais c'est la boucle et le rythme qui priment. Les noms des chansons retiennent l'attention : « seven minutes till radio darkness », « the battle without honor or humanity », comment ne pas vouloir écouter ce que ça donne? Reprises : another brick in the wall (Pink Floyd, 20 minutes) et un whole lotta love (Led Zep) qui subit le même traitement.
“Hydra” est l'association de Particle et de Mickey Hart, l'un des batteurs du Grateful Dead, pour une poignée de dates en 2005. Même musique, avec une démonstration continue de percussions de la part de Hart. Le répertoire est en partie original. Ecouter « Heart of the hydra » ; toutes les chansons font 20 minutes de toute manière. Quelques reprises du Grateful Dead, notamment « the other one » et « fire on the mountain ». Attention, ce n'est pas un groupe très connu.
(la prochaine fois : le plus prometteur / quelques outsiders / où écouter tout cela)
Maintenant que Phish a cessé d'exister, plusieurs se demandent qui sera le prochain grand groupe. Voici quelques noms à retenir.
« Sting Cheese Incident » pratiquent un folk-rock mâtiné de nombreuses influences, aux chansons traversées de longues improvisations virtuoses. Des improvisations dans la tendance « jam », pas des pièces construites au fur et à mesure comme le faisait un Pierre Cochereau, mais de la musique qui va avec les accords, dans l'esprit du be-bop, par exemple. Ce groupe tient son originalité de la présence de deux guitaristes, l'un acoustique, l'autre électrique. L'enthousiasme communicatif de leur front-man attire ou révulse. L'un des rituels des concerts est le « group hoot », où toute la salle est invitée à faire « ahouuuuu » en même temps. Musicalement, le groupe tient la route, est capable de chansons mélodieuses et sait jouer dans plusieurs styles. Comme la plupart des jam bands, les reprises sont régulières : Shaking the tree (Peter Gabriel), Under african skies (Paul Simon), Impressions (John Coltrane), Birdland (Weather Report), Quinn the Eskimo (Bob Dylan), I know you rider (Grateful Dead).
Quelques chansons à écouter : Rivertrance (longue pièce à méandres avec improvisation qui débouche sur un climax virtuose au violon électrique). Texas Town (chanson classique servant souvent de véhicule improvisationnel ; le texte raconte l'histoire de hippies qui se font arrêter par la police au Texas. Les flics trouvent de la drogue, ne savent pas ce que c'est et laissent repartir la compagnie). Sirens (chanson mélodique). Hotel Window ou Emma's Dream (ballade). Jellyfish (pour le côté décalé : « my brain is just a jellyfish in the ocean of my head »).
“The Disco Biscuits” pratique le même genre de morceaux longs et improvisés en portant l'accent sur les boucles et les rythmes répétitifs induisant une tension que résout la reparution d'un thème reconnaissable ; l'influence folk américaine est inexistante ici, au contraire de celle de la musique électronique et trance. Claviers affirmés ; ce qui ne veut pas dire que le guitariste est en retrait. Des reprises de Frank Zappa (T'mershi duween), Pink Floyd (Run like hell). Un côté un peu déjanté. « Bisco », comme le surnomme ses fans, pratique des chansons très architecturées et joue sur la maniaquerie de son public en inversant des couplets, en commençant une chanson un soir et la finissant le lendemain, etc. Des listes de ces accidents sont religieusement dressées sur internet. Ecouter (« helicopters » ou tout le concert du nouvel an 2004-2005 pour se faire une idée).
« Particle » s'aventure encore plus loin dans la répétitivité de la musique électronique, à la façon des Chemical Brothers, par exemple (écouter « the elevator »). Là encore, le guitariste solo existe, mais c'est la boucle et le rythme qui priment. Les noms des chansons retiennent l'attention : « seven minutes till radio darkness », « the battle without honor or humanity », comment ne pas vouloir écouter ce que ça donne? Reprises : another brick in the wall (Pink Floyd, 20 minutes) et un whole lotta love (Led Zep) qui subit le même traitement.
“Hydra” est l'association de Particle et de Mickey Hart, l'un des batteurs du Grateful Dead, pour une poignée de dates en 2005. Même musique, avec une démonstration continue de percussions de la part de Hart. Le répertoire est en partie original. Ecouter « Heart of the hydra » ; toutes les chansons font 20 minutes de toute manière. Quelques reprises du Grateful Dead, notamment « the other one » et « fire on the mountain ». Attention, ce n'est pas un groupe très connu.
(la prochaine fois : le plus prometteur / quelques outsiders / où écouter tout cela)
Est secretum, Valeriane
Evolutionnisme et histoire de la musique (2) 20/04/2006
Pourquoi donc faudrait-il que la musique classique occidentale, qui est tout de même une grande œuvre de l'esprit humain, aboutisse à ce cul-de-sac, y aboutisse aussi brusquement ? Le parti-pris des auteurs de « pour la musique », c'est de faire de LA musique un tronc commun aboutissant à Boulez, qui rejette impitoyablement tous les surgeons qui ne sont pas sérialistes comme soi, ou ne portent pas le sérialisme en germe.
Les compositeurs, ces phares du génie humain, sont remplacés par les courants, les mouvements. A l'orée du XIXème siècle, le « classicisme » fait place au « romantisme », c'est-à-dire que Mozart meurt et que Beethoven, simultanément, commence à écrire des choses inouïes. C'est à croire que Beethoven est Beethoven parce qu'il est « romantique », parce qu'il a été contaminé par l'air du temps.
En 1870, on ne se demande pas ce qu'est devenu les romantismes, on parle du courant à la mode dans la décennie, « l'éveil des nationalismes ». Les « nationalistes » sont-ils romantiques, ou sont-ils autre chose ? On ne le sait pas.
A l'époque de Wagner, on ne suit plus le fil de la politique ou celui des sentiments pour expliquer et décrire l'évolution de la musique classique, on se fixe sur la théorie musicale. Est-on encore romantique, nationaliste, symboliste déjà ? Non, on vient de s'aviser qu'il existe une chose, le « système tonal », qui est un carcan – mieux vaut tard que jamais ! On vient de s'aviser, avec quatre vingts ans d'avance, que la force irrésistible de l'histoire va réduire en miettes ce système tonal et que la musique, désormais, n'est plus qu'une recherche combinatoire. Plus de sentiments, plus d'élévation, plus de divertissement, plus de peinture sonore, plus rien que la découverte émerveillée d'un sentier que les modernes croient balisé à l'avance, qui conduit vers le sérialisme, ce point oméga de l'évolution musicale !
« Pour la musique » se fend donc de schémas explicites, et enchaîne les concepts comme il enchaînait les époques et les mouvements : polytonalité, modalité, dodécaphonisme, sérialisme. « Déjà, Wagner fissure le système tonal », tout ça parce qu'à force de vouloir renforcer l'expression de ses opéras, il a joué du demi-ton. Comme punition, ses postérieurs nous fourreront des demi-tons par tous les orifices possibles au nom de la lutte contre l'expression. Mais non, dans l'esprit de ces historiens finalistes à la manque, ce n'est pas une technique au service d'un message mais une inuition prophétique. Et Wagner ne serait pas grand parce qu'il est un poète génial, un dramaturge hors pair, un compositeur remarquable ; mais parce qu'il a fait de la théorie comme monsieur Jourdain faisait de la prose ?
Corollairement, « pour la musique » exclut ou diminue tout ce qui ne va pas dans le sens de l'évolution. Exclusion de Poulenc, qui reste « modal » ; prépondérance de Debussy sur Ravel parce que les accords de Ravel sont un soupçon moins tarabiscotés que ceux de Monsieur Croche. Passage sous silence total de Vaughan Williams, Elgar etc. Tous compositeurs « bourgeois », tous rassemblés dans la même réprobation. Oubliés, Gerswhin, Bernstein (pas une grande perte, au demeurant), Copland, Schnittke, tous les « minimalistes ». Voué aux gémonies, Pärt, le plus bourgeois d'entre tous puisque c'est lui qui vend le plus et qui met plein d'intervalles pythagoriciens dans ses partoches.
Honneur à Mahler et Bruckner car ils sont perçus, à tort, comme les deux jumeaux qui ont « porté la forme symphonique à ses limites » : leur gigantisme les fait passer pour des compagnons dignes de Wagner alors qu'un bref examen de leurs partitions montre plutôt un appendice de la tradition de Brahms (mort un an après Bruckner, si mes souvenirs sont bons).
Honneur à Schoenberg, bien entendu, qui a inventé le dodécaphonisme pur ; un peu moins d'honneur à Berg qui l'a adultéré. On passe sous silence les Gurrelieder, achevés en 1910 et juste polytonaux ; on couvre d'un voile pudique la citation de Bach dans le « concerto à la mémoire d'un ange », à moins qu'on ne reconnaisse en Bach un sérialiste précurseur, sanctifié, que dis-je, assompté par l'orchestration du ricercar à 6 de l'Offrande Musicale qu'a fait Webern.
Honneur, justement, à Webern et à ses haïkaï musicaux, si hérmétiques qu'ils ne peuvent être que profonds. Puis léger soupçon sur les deux premiers viennois : Wozzeck, cela raconte encore quelque chose, Lulu aussi, il n'y aurait pas que le formalisme triomphant mais un peu de… horresco referens, d'expressionisme ?
Il est temps d'en tirer les conséquences logiques : honneur donc à la série généralisée : sur les hauteurs, sur les rythmes, sur les timbres, sur les nuances. C'est inaudible ? Explosante-fixe ne se supporte qu'avec beaucoup de courage et en essayant d'y trouver l'équivalent sonore d'un Seurat sous cocaïne ? Pour aller au bout de Chronochromie, faut-il ne faire attention qu'aux tours de forces du xylophoniste, faute de quoi on appellera le compositeur Olivier Méchiant ? Peu importe : on vous dit qu'enfin la musique est rationalisée ! Ce qui n'était pas normal, chez elle, ce qui était illégitime, ce qui n'était pas règlementaire, irrégulier, tout cela a disparu. Autrefois, les bus de Paris étaient multicolores ; Dieu merci nous avons nivelé tous ça. Ils sont désormais verts, uniformément verts : c'est mieux. Voilà ce que, sur un sujet bien plus grave, les sérialistes nous disent : nous avons fait la musique telle qu'elle devrait être : aride et parfaite comme un ouvrage de théorie. Nous avons supprimé tout ce qui l'alourdissait ; nous avons même oublié que pas un ouvrage de théorie n'a été en avance sur son temps, que le grégorien était déjà mort lorsqu'on a inventé l'octoechos, que les choses qu'enseigne Danhauser n'ont existé dans la nature qu'une petite cinquantaine d'années. Nos œuvres sont comme l'alien de Ridley Scott : parfaites. Et nous, nous sommes aussi agressifs que lui.
Dans cette progression à marche forcée vers l'inaudible, les mencheviks se font éliminer par les bolcheviks. Un Ohana, un Ligeti, un Penderecki, un Lutoslawski sont soupçonnés de bourgeoise et « pour la musique » les ignore. Il n'y en a que pour Nono, Henze, Barraqué, Boulez et ses copains coco, en somme. Xenakis est toléré, sans doute pour le passé d'opposant grec ; les rédacteurs n'y ont pas entendu de lyrisme. Un Pierre Schaeffer est traité comme les anarchistes : pas sérieux. On veut bien mettre les hauteurs sonores au pas, mais pas les supprimer. Sur quoi règnerait-on ?
Après avoir eu ma culture musicale formée par « pour la musique », on comprend que j'ai eu besoin d'un peu de désintoxication – ce qui explique la brutalité de ma charge. Mais on ne se décontamine qu'en sachant préalablement qu'on est infecté.
Le meilleurs antidote que j'ai connu, c'est d'abandonner l'approche par courants, et de la remplacer par la fréquentation des compositeurs ; ne pas entendre des idées mais des personnes. Mon côté collectionneur m'y a bien aidé. Attiré par Mahler pour voir ce que pouvaient donner mille musiciens jouant ensemble, j'ai voulu ensuite connaître d'autres œuvres de Mahler (le « symphonie des mille », tout comme les Gurrelieder plus tard, m'a déçu : les compositeurs commandant un ensemble colossal n'ont qu'une envie : ne jamais écrire de tutti. Pourquoi ?)
A force d'écouter Mahler, j'ai pu le reconnaître ; sous les curiosités orchestrales, j'ai entendu finalement la voix du compositeur, ce mélange de complaintes klezmer, de fanfares allemandes, d'amour de la nature panique, de sehnsucht, de craintes métaphysiques. Une fois que l'on apprend à entendre la musique ainsi, comme le message qu'un compositeur a mis dans une bouteille à la destination de tous ceux qui seraient assez généreux pour l'écouter un jour, les choses changent du tout au tout. On se moque bien de l'évolution, de qui annonce qui. On reconnaît le sérialisme pour ce qu'il est : une régression vers le langage inarticulé. On peut entendre de jolis sons, des trouvailles… mais un compositeur qui vous parle sans intermédiaire ?
Les compositeurs, ces phares du génie humain, sont remplacés par les courants, les mouvements. A l'orée du XIXème siècle, le « classicisme » fait place au « romantisme », c'est-à-dire que Mozart meurt et que Beethoven, simultanément, commence à écrire des choses inouïes. C'est à croire que Beethoven est Beethoven parce qu'il est « romantique », parce qu'il a été contaminé par l'air du temps.
En 1870, on ne se demande pas ce qu'est devenu les romantismes, on parle du courant à la mode dans la décennie, « l'éveil des nationalismes ». Les « nationalistes » sont-ils romantiques, ou sont-ils autre chose ? On ne le sait pas.
A l'époque de Wagner, on ne suit plus le fil de la politique ou celui des sentiments pour expliquer et décrire l'évolution de la musique classique, on se fixe sur la théorie musicale. Est-on encore romantique, nationaliste, symboliste déjà ? Non, on vient de s'aviser qu'il existe une chose, le « système tonal », qui est un carcan – mieux vaut tard que jamais ! On vient de s'aviser, avec quatre vingts ans d'avance, que la force irrésistible de l'histoire va réduire en miettes ce système tonal et que la musique, désormais, n'est plus qu'une recherche combinatoire. Plus de sentiments, plus d'élévation, plus de divertissement, plus de peinture sonore, plus rien que la découverte émerveillée d'un sentier que les modernes croient balisé à l'avance, qui conduit vers le sérialisme, ce point oméga de l'évolution musicale !
« Pour la musique » se fend donc de schémas explicites, et enchaîne les concepts comme il enchaînait les époques et les mouvements : polytonalité, modalité, dodécaphonisme, sérialisme. « Déjà, Wagner fissure le système tonal », tout ça parce qu'à force de vouloir renforcer l'expression de ses opéras, il a joué du demi-ton. Comme punition, ses postérieurs nous fourreront des demi-tons par tous les orifices possibles au nom de la lutte contre l'expression. Mais non, dans l'esprit de ces historiens finalistes à la manque, ce n'est pas une technique au service d'un message mais une inuition prophétique. Et Wagner ne serait pas grand parce qu'il est un poète génial, un dramaturge hors pair, un compositeur remarquable ; mais parce qu'il a fait de la théorie comme monsieur Jourdain faisait de la prose ?
Corollairement, « pour la musique » exclut ou diminue tout ce qui ne va pas dans le sens de l'évolution. Exclusion de Poulenc, qui reste « modal » ; prépondérance de Debussy sur Ravel parce que les accords de Ravel sont un soupçon moins tarabiscotés que ceux de Monsieur Croche. Passage sous silence total de Vaughan Williams, Elgar etc. Tous compositeurs « bourgeois », tous rassemblés dans la même réprobation. Oubliés, Gerswhin, Bernstein (pas une grande perte, au demeurant), Copland, Schnittke, tous les « minimalistes ». Voué aux gémonies, Pärt, le plus bourgeois d'entre tous puisque c'est lui qui vend le plus et qui met plein d'intervalles pythagoriciens dans ses partoches.
Honneur à Mahler et Bruckner car ils sont perçus, à tort, comme les deux jumeaux qui ont « porté la forme symphonique à ses limites » : leur gigantisme les fait passer pour des compagnons dignes de Wagner alors qu'un bref examen de leurs partitions montre plutôt un appendice de la tradition de Brahms (mort un an après Bruckner, si mes souvenirs sont bons).
Honneur à Schoenberg, bien entendu, qui a inventé le dodécaphonisme pur ; un peu moins d'honneur à Berg qui l'a adultéré. On passe sous silence les Gurrelieder, achevés en 1910 et juste polytonaux ; on couvre d'un voile pudique la citation de Bach dans le « concerto à la mémoire d'un ange », à moins qu'on ne reconnaisse en Bach un sérialiste précurseur, sanctifié, que dis-je, assompté par l'orchestration du ricercar à 6 de l'Offrande Musicale qu'a fait Webern.
Honneur, justement, à Webern et à ses haïkaï musicaux, si hérmétiques qu'ils ne peuvent être que profonds. Puis léger soupçon sur les deux premiers viennois : Wozzeck, cela raconte encore quelque chose, Lulu aussi, il n'y aurait pas que le formalisme triomphant mais un peu de… horresco referens, d'expressionisme ?
Il est temps d'en tirer les conséquences logiques : honneur donc à la série généralisée : sur les hauteurs, sur les rythmes, sur les timbres, sur les nuances. C'est inaudible ? Explosante-fixe ne se supporte qu'avec beaucoup de courage et en essayant d'y trouver l'équivalent sonore d'un Seurat sous cocaïne ? Pour aller au bout de Chronochromie, faut-il ne faire attention qu'aux tours de forces du xylophoniste, faute de quoi on appellera le compositeur Olivier Méchiant ? Peu importe : on vous dit qu'enfin la musique est rationalisée ! Ce qui n'était pas normal, chez elle, ce qui était illégitime, ce qui n'était pas règlementaire, irrégulier, tout cela a disparu. Autrefois, les bus de Paris étaient multicolores ; Dieu merci nous avons nivelé tous ça. Ils sont désormais verts, uniformément verts : c'est mieux. Voilà ce que, sur un sujet bien plus grave, les sérialistes nous disent : nous avons fait la musique telle qu'elle devrait être : aride et parfaite comme un ouvrage de théorie. Nous avons supprimé tout ce qui l'alourdissait ; nous avons même oublié que pas un ouvrage de théorie n'a été en avance sur son temps, que le grégorien était déjà mort lorsqu'on a inventé l'octoechos, que les choses qu'enseigne Danhauser n'ont existé dans la nature qu'une petite cinquantaine d'années. Nos œuvres sont comme l'alien de Ridley Scott : parfaites. Et nous, nous sommes aussi agressifs que lui.
Dans cette progression à marche forcée vers l'inaudible, les mencheviks se font éliminer par les bolcheviks. Un Ohana, un Ligeti, un Penderecki, un Lutoslawski sont soupçonnés de bourgeoise et « pour la musique » les ignore. Il n'y en a que pour Nono, Henze, Barraqué, Boulez et ses copains coco, en somme. Xenakis est toléré, sans doute pour le passé d'opposant grec ; les rédacteurs n'y ont pas entendu de lyrisme. Un Pierre Schaeffer est traité comme les anarchistes : pas sérieux. On veut bien mettre les hauteurs sonores au pas, mais pas les supprimer. Sur quoi règnerait-on ?
Après avoir eu ma culture musicale formée par « pour la musique », on comprend que j'ai eu besoin d'un peu de désintoxication – ce qui explique la brutalité de ma charge. Mais on ne se décontamine qu'en sachant préalablement qu'on est infecté.
Le meilleurs antidote que j'ai connu, c'est d'abandonner l'approche par courants, et de la remplacer par la fréquentation des compositeurs ; ne pas entendre des idées mais des personnes. Mon côté collectionneur m'y a bien aidé. Attiré par Mahler pour voir ce que pouvaient donner mille musiciens jouant ensemble, j'ai voulu ensuite connaître d'autres œuvres de Mahler (le « symphonie des mille », tout comme les Gurrelieder plus tard, m'a déçu : les compositeurs commandant un ensemble colossal n'ont qu'une envie : ne jamais écrire de tutti. Pourquoi ?)
A force d'écouter Mahler, j'ai pu le reconnaître ; sous les curiosités orchestrales, j'ai entendu finalement la voix du compositeur, ce mélange de complaintes klezmer, de fanfares allemandes, d'amour de la nature panique, de sehnsucht, de craintes métaphysiques. Une fois que l'on apprend à entendre la musique ainsi, comme le message qu'un compositeur a mis dans une bouteille à la destination de tous ceux qui seraient assez généreux pour l'écouter un jour, les choses changent du tout au tout. On se moque bien de l'évolution, de qui annonce qui. On reconnaît le sérialisme pour ce qu'il est : une régression vers le langage inarticulé. On peut entendre de jolis sons, des trouvailles… mais un compositeur qui vous parle sans intermédiaire ?
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