La chair est triste, hélas...
F. Beigbeder : windows on the world (fin) 02/07/2007
La sym-pathie
Pourquoi donc du pathétique ? La première réponse est à trouver dans l'américanophilie de l'auteur, que je comprends d'autant mieux que je la partage. Contrairement à quelques beaux esprits parisiens, ou à des linguistes outre-Atlantique, l'auteur n'éprouve pas le besoin de donner des leçons, de dire « vous l'avez bien cherché », ou de faire l'examen de conscience et la confession de l'Amérique, à sa place et sans mandat. Il accuse le coup, tout simplement, comme si des parents s'étaient trouvés dans une des tours ; tout simplement, le peuple américain, et les new-yorkais tout particulièrement, est plus aimé par l'auteur. La douleur est plus forte et ne peut alors que transparaître dans le style habituel.
L'auteur aime New York. Cela se lit déjà lorsqu'en plein soliloque au sommet de la Tour Montparnasse, dont le bistro ringard s'oppose à la classe feutrée du W on the W, il décide de sauter dans le Concorde dans l'espoir d'avoir un accident, ou sinon de finir le roman à New York. Une fois arrivé, il se précipite, tout heureux de vivre, dans quelques endroits glamour de la Grosse Pomme. Et après tout, il reste d'autres restaurants en altitude ; le Rainbow Room, le resto au sommet du Marriott Marquis, et j'en passe.
La « sympathie » au sens étymologique joue à plein ; l'auteur souffre avec ses personnages ; et ce lecteur s'émeut avec l'auteur, car nous avons quelques points en commun. FB est américanophile ; moi aussi. Il est nouillorquophile, moi aussi, et comment ! Il connaît le cimetière du Montparnasse, moi aussi (mes dévotions, là-bas, furent pour Baudelaire, Beckett mais aussi Maurice Leblanc qui captiva ma jeunesse). Il part pour New York en Concorde, moi aussi (enfin, presque, j'avais mon billet réservé pour août 2003, et Air France l'a cloué au sol en mai). Il va voir « ground zero » et n'éprouve pas de sentiment, ou si peu : moi aussi, et à quelques semaines de distance (j'y étais en août 2003). Il se retrouve à la chapelle St Paul, non loin, et éprouve pour la première fois une émotion intense : pareil. Je l'avais même consigné dans mon journal. Il boit des cosmos dans des endroits branchés : moi aussi. J'aime Sex and the City : il mentionne Carrie Bradshaw. Il ne mentionne pas le 11 Madison, le 8 ½, le Union Square Café, Nobu, ou le top du top, Jean-Georges, car il est plus boîte et moi plus restaurant ; mais je suis sûr qu'il connaît et qu'il aime. (Cf sa chronique dans Lire où il déplore la fermeture du Plaza. Las ! Je n'aurai eu le temps d'y manger que quelques huîtres Rockefeller l'hiver 2004).
Autant de choses qui renforceront le côté agréable de cette lecture.
Au-delà : l'enfer climatisé moderne ; le deuil de la jeunesse et des 70s
Au-delà du drame personnel des protagonistes, de la mort inutile et injuste, c'est un deuil beaucoup plus vaste que l'auteur tente de transmettre, celui de son enfance et des années 70 qui en furent le décor. Périodiquement, donc, Frédéric Beigbeder tissera sa narration avec quelques épisodes de son enfance ; plus généralement, il sera tenté de tirer le bilan de la vie que mènent ceux de sa génération, celle de la vie née dans les années 70. C'est une vie un peu vide et vaine ; et nine-eleven fait soudain prendre conscience qu'elle peut se conclure par une mort également vide et vaine. Au contraire des « romanciers de l'absurde » célèbres dans les années 50, l'engagement politique ou humaniste n'est même plus là pour servir d'exutoire ou de défouloir. C'en est trop pour l'auteur, qui prend donc un ton plus grave, contrebalancé par la légèreté naturelle de son style. Tout cela ne devient donc pas lourd ni pontifiant.
Dans le premier tome de « reflexion sur la théologie des saints » (Pierre Téqui, 2001), le Père Molinié, au milieu de paroles de feu sur la sainteté et la rencontre avec Dieu, émet l'hypothèse que l'enfer ne serait peut être pas seulement soufre et flammes, mais plutôt un endroit où tous les désirs matériels seraient apaisés. Les damnés auraient tout ce qu'ils veulent : l'écran plasma, le sac à main Fendi, la chaîne B&O, tout, sauf l'amour ou l' « opacité ». Patrick Bateman, le héros d'American Psycho, est de ceux-là : tout lui réussit, il est insolemment riche, il est arrivé ; il se suffit, il n'a plus besoin de rien. Malgré cela, il est transparent ; on ne cesse de le prendre pour un autre, on regarde à travers lui comme il regarde à travers les autres ; son peu d'énergie consiste à maintenir son niveau social, ou à acquérir la petite chose insignifiante en plus qu'il pense devoir gagner (ses entrées dans un grand restaurant). Il a beau commettre les pires crimes (en vrai ou fantasmés), il reste transparent, et n'en éprouve aucun soulagement, aucune rémission. Le film de Mary Haron met très bien cela en évidence et rejoint (sans le vouloir ?) de la bonne vieille théologie solide : les damnés sont seuls, ils portent leur enfer avec eux et rien ne peut apaiser leur souffrance. Celle de Bateman est pire, car jamais le romancier ou le cinéaste ne laissent penser qu'il existe autre chose que des damnés ; c'est le tragique de l'existence contemporaine (parisienne, CSP+) : tous en enfer ; et l'enfer est climatisé. L'enfer, c'est l'absence des autres.
« Windows on the world » se déroule dans ce monde, ou dans un monde similaire, mais pousse le bouchon un peu plus loin. Les personnages qui vivent dans cet enfer feutré vont brutalement basculer dans un véritable enfer de feu, de sang et de larmes. On peut pousser l'analogie théologique si l'on veut, au risque de singer les prédications du 19ème siècle sur les fins dernières : le sujet du roman, ou l'un des sujets, c'est le passage dans l'éternité. La vie des protagonistes (un père de famille et ses deux enfants ; une serveuse ; deux traders fort superficiels) s'est déroulée jusque-là sans heurts, de façon assez médiocre en général… et puis c'est la fin. Etendu aux dimensions d'un roman, voici l'instant où la vie bascule. Le moment approche où leur propre livre va être refermé ; on ne pourra désormais plus rien y changer.
Que l'on m'entende bien : « Windows on the world » n'est pas un livre théologique. Nous verrions bien son auteur se convertir et prendre l'habit dominicain, mais pas avant la cinquantaine. Il photographie pourtant, en théologien instinctif, l'instant ou les choses deviennent irrémédiables, et zoome sur différents points du cliché. Naturellement, les remords, les « si seulement » apparaissent vite ; mais ils sont inutiles. Il n'y avait pas de rémission à la vie moyenne, à l'enfer que Bateman portait en lui ; et désormais on sait que tout effort pour y échapper, tout sursaut est condamné. Le voile climatisé est levé ; la réalité de l'existence moderne apparaît soudain, et tout cela n'est pas beau du tout.
Au-delà donc du deuil de personnes, d'une ville, d'un peuple, d'une génération, d'une époque, « Windows on the World » peint, à travers l'effroyable fin de quelques personnes, l'effroyable quotidien des vivants. Son auteur-narrateur apparaît comme un Qohélet de la pop culture qui aime encore son siècle ; un peu moins que l'année d'avant toutefois. Ce n'est pas son moindre mérite, en effet, que de ne perdre ni sa lucidité ni son esprit tout en tentant de divertir. Comme plusieurs de ses autres livres, peut être même plus qu'eux, « windows on the world » est un livre grave sous un voile de légèreté.
Pourquoi donc du pathétique ? La première réponse est à trouver dans l'américanophilie de l'auteur, que je comprends d'autant mieux que je la partage. Contrairement à quelques beaux esprits parisiens, ou à des linguistes outre-Atlantique, l'auteur n'éprouve pas le besoin de donner des leçons, de dire « vous l'avez bien cherché », ou de faire l'examen de conscience et la confession de l'Amérique, à sa place et sans mandat. Il accuse le coup, tout simplement, comme si des parents s'étaient trouvés dans une des tours ; tout simplement, le peuple américain, et les new-yorkais tout particulièrement, est plus aimé par l'auteur. La douleur est plus forte et ne peut alors que transparaître dans le style habituel.
L'auteur aime New York. Cela se lit déjà lorsqu'en plein soliloque au sommet de la Tour Montparnasse, dont le bistro ringard s'oppose à la classe feutrée du W on the W, il décide de sauter dans le Concorde dans l'espoir d'avoir un accident, ou sinon de finir le roman à New York. Une fois arrivé, il se précipite, tout heureux de vivre, dans quelques endroits glamour de la Grosse Pomme. Et après tout, il reste d'autres restaurants en altitude ; le Rainbow Room, le resto au sommet du Marriott Marquis, et j'en passe.
La « sympathie » au sens étymologique joue à plein ; l'auteur souffre avec ses personnages ; et ce lecteur s'émeut avec l'auteur, car nous avons quelques points en commun. FB est américanophile ; moi aussi. Il est nouillorquophile, moi aussi, et comment ! Il connaît le cimetière du Montparnasse, moi aussi (mes dévotions, là-bas, furent pour Baudelaire, Beckett mais aussi Maurice Leblanc qui captiva ma jeunesse). Il part pour New York en Concorde, moi aussi (enfin, presque, j'avais mon billet réservé pour août 2003, et Air France l'a cloué au sol en mai). Il va voir « ground zero » et n'éprouve pas de sentiment, ou si peu : moi aussi, et à quelques semaines de distance (j'y étais en août 2003). Il se retrouve à la chapelle St Paul, non loin, et éprouve pour la première fois une émotion intense : pareil. Je l'avais même consigné dans mon journal. Il boit des cosmos dans des endroits branchés : moi aussi. J'aime Sex and the City : il mentionne Carrie Bradshaw. Il ne mentionne pas le 11 Madison, le 8 ½, le Union Square Café, Nobu, ou le top du top, Jean-Georges, car il est plus boîte et moi plus restaurant ; mais je suis sûr qu'il connaît et qu'il aime. (Cf sa chronique dans Lire où il déplore la fermeture du Plaza. Las ! Je n'aurai eu le temps d'y manger que quelques huîtres Rockefeller l'hiver 2004).
Autant de choses qui renforceront le côté agréable de cette lecture.
Au-delà : l'enfer climatisé moderne ; le deuil de la jeunesse et des 70s
Au-delà du drame personnel des protagonistes, de la mort inutile et injuste, c'est un deuil beaucoup plus vaste que l'auteur tente de transmettre, celui de son enfance et des années 70 qui en furent le décor. Périodiquement, donc, Frédéric Beigbeder tissera sa narration avec quelques épisodes de son enfance ; plus généralement, il sera tenté de tirer le bilan de la vie que mènent ceux de sa génération, celle de la vie née dans les années 70. C'est une vie un peu vide et vaine ; et nine-eleven fait soudain prendre conscience qu'elle peut se conclure par une mort également vide et vaine. Au contraire des « romanciers de l'absurde » célèbres dans les années 50, l'engagement politique ou humaniste n'est même plus là pour servir d'exutoire ou de défouloir. C'en est trop pour l'auteur, qui prend donc un ton plus grave, contrebalancé par la légèreté naturelle de son style. Tout cela ne devient donc pas lourd ni pontifiant.
Dans le premier tome de « reflexion sur la théologie des saints » (Pierre Téqui, 2001), le Père Molinié, au milieu de paroles de feu sur la sainteté et la rencontre avec Dieu, émet l'hypothèse que l'enfer ne serait peut être pas seulement soufre et flammes, mais plutôt un endroit où tous les désirs matériels seraient apaisés. Les damnés auraient tout ce qu'ils veulent : l'écran plasma, le sac à main Fendi, la chaîne B&O, tout, sauf l'amour ou l' « opacité ». Patrick Bateman, le héros d'American Psycho, est de ceux-là : tout lui réussit, il est insolemment riche, il est arrivé ; il se suffit, il n'a plus besoin de rien. Malgré cela, il est transparent ; on ne cesse de le prendre pour un autre, on regarde à travers lui comme il regarde à travers les autres ; son peu d'énergie consiste à maintenir son niveau social, ou à acquérir la petite chose insignifiante en plus qu'il pense devoir gagner (ses entrées dans un grand restaurant). Il a beau commettre les pires crimes (en vrai ou fantasmés), il reste transparent, et n'en éprouve aucun soulagement, aucune rémission. Le film de Mary Haron met très bien cela en évidence et rejoint (sans le vouloir ?) de la bonne vieille théologie solide : les damnés sont seuls, ils portent leur enfer avec eux et rien ne peut apaiser leur souffrance. Celle de Bateman est pire, car jamais le romancier ou le cinéaste ne laissent penser qu'il existe autre chose que des damnés ; c'est le tragique de l'existence contemporaine (parisienne, CSP+) : tous en enfer ; et l'enfer est climatisé. L'enfer, c'est l'absence des autres.
« Windows on the world » se déroule dans ce monde, ou dans un monde similaire, mais pousse le bouchon un peu plus loin. Les personnages qui vivent dans cet enfer feutré vont brutalement basculer dans un véritable enfer de feu, de sang et de larmes. On peut pousser l'analogie théologique si l'on veut, au risque de singer les prédications du 19ème siècle sur les fins dernières : le sujet du roman, ou l'un des sujets, c'est le passage dans l'éternité. La vie des protagonistes (un père de famille et ses deux enfants ; une serveuse ; deux traders fort superficiels) s'est déroulée jusque-là sans heurts, de façon assez médiocre en général… et puis c'est la fin. Etendu aux dimensions d'un roman, voici l'instant où la vie bascule. Le moment approche où leur propre livre va être refermé ; on ne pourra désormais plus rien y changer.
Que l'on m'entende bien : « Windows on the world » n'est pas un livre théologique. Nous verrions bien son auteur se convertir et prendre l'habit dominicain, mais pas avant la cinquantaine. Il photographie pourtant, en théologien instinctif, l'instant ou les choses deviennent irrémédiables, et zoome sur différents points du cliché. Naturellement, les remords, les « si seulement » apparaissent vite ; mais ils sont inutiles. Il n'y avait pas de rémission à la vie moyenne, à l'enfer que Bateman portait en lui ; et désormais on sait que tout effort pour y échapper, tout sursaut est condamné. Le voile climatisé est levé ; la réalité de l'existence moderne apparaît soudain, et tout cela n'est pas beau du tout.
Au-delà donc du deuil de personnes, d'une ville, d'un peuple, d'une génération, d'une époque, « Windows on the World » peint, à travers l'effroyable fin de quelques personnes, l'effroyable quotidien des vivants. Son auteur-narrateur apparaît comme un Qohélet de la pop culture qui aime encore son siècle ; un peu moins que l'année d'avant toutefois. Ce n'est pas son moindre mérite, en effet, que de ne perdre ni sa lucidité ni son esprit tout en tentant de divertir. Comme plusieurs de ses autres livres, peut être même plus qu'eux, « windows on the world » est un livre grave sous un voile de légèreté.
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