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Nelly Achlaw
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Nelly est UN parisien qui vit seul et travaille beaucoup. Dans "Nelly Blogue", il parle de ce qu'il aime : cinéma, liturgie, livres, musique - et de ce qu'il n'aime pas.

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Fleurs du mal

Fleurs du mal  28/01/2008

Résumé minute (oui, j'ose) : selon Baudelaire, le mal n'est pas ce que l'on croit

Il est temps d'expliquer le titre de cette partie qui est aussi celui du recueil. Nul ne peut mieux le faire que le poème suivant, tiré de « spleen et idéal », qui s'appelle « l'ennemi ».

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.


Jusque là, c'est classique : le paysage du spleen, les ravages sur l'inspiration du poète, les rares élans interrompus vers l'idéal. En fin de compte le poète est semblable à un terrain vague boueux, métaphore qu'il développe dans le second quatrain.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux
.

La métaphore est un rien lourde ! Mais que dit-elle ? Que la mort s'est infiltrée, s'est placée en embuscade : les flaques sont des trous « grands comme des tombeaux » dans lequels on peut se noyer. C'est l'automne, c'est bientôt la mort, et le reliquat d'inspiration qui peut subsister ne sera pas accessible sans un long travail contre lequel se dresse l'état de délabrement moral du poète. C'est bientôt la fin ; est-ce encore la peine de vouloir tirer quelque chose de cet homme ? Et pourtant tout espoir n'est pas perdu.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?


Il peut encore jaillir quelque chose de cet homme en proie au dégoût et au mal du siècle. C'est quelque chose de nouveau, une inspiration inouïe, qui ne procédera que d'un art poétique nouveau. Le sol est « lavé comme une grève ». Il est stérile, il ne pousse plus rien dessus et il ne poussera rien. Mais les poèmes nouveaux, les « fleurs nouvelles » qui sont comme un double négatif du « cantique nouveau » de St Agustin et des psaumes, ne pousseront pas sans l'aide de quelque chose d'extraordinaire. Le sol est stérile ; humainement il n'y a plus aucun espoir que l'inspiration ressuscite… à moins qu'on ne la cherche là où elle ne peut pas être ; à moins que l'aliment impossible ne soit le néant lui-même. Le mystique aliment du « sol lavé », c'est la stérilité du sol même. Il n'y a rien d'autre qu'on puisse trouver. Il faut trouver son inspiration dans le mal, c'est-à-dire dans le néant, dans l'absence d'être.

(Interprétation un peu hardie, je le sais, d'autant que le thomisme, à l'époque de Baudelaire, était royalement ignoré).

Il faut donc que le néant soit cet « aliment mystique », forcément mystique car seul un miracle pourrait faire sortir quelque chose de rien, ou la beauté du mal. C'est là le nouvel art poétique de Baudelaire : les fleurs nouvelles seront celles qui pousseront sur le mal. Toute la beauté des choses, de l'être, a été chantée. Il n'y a plus grand-chose à en dire. La terra incognita, dans les années 1840 et 1850, c'est le mal, c'est le rebut des poètes des générations antérieures (Baudelaire est là un vrai romantique, un romantique radical). Et ce mal, ces déchets, ces ordures, peut être fertile. Mais il faut faire vite pour cueillir (si m'en croyez) ces roses de la mort :

– O douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !


Le poète, en s'aventurant sur de tels domaines, prend des risques, met sa vie en jeu ; la poésie quitte un peu, déjà, le genre de la prose rythmée et ornementée. Elle devient un art avec un enjeu vital. Rimbaud pourra, quelques années plus tard, dans les « illuminations » notamment, en faire une langue totalement indépendante.

La partie « fleurs du mal », dont, s'attache tout spécialement à trouver de la beauté, et un sujet poétique, dans des scènes immorales, ou repoussantes, ou traditionnellement peu poétiques. Baudelaire veut être un visionnaire, changer le regard de ses lecteurs, leur faire dire : « là aussi, même là, il y a quelque chose à voir et à dire ». Il s'agit de traiter du péché et de préparer le lecteur à la section suivante, qui traitera du blasphème.

« La destruction » manifeste bien le prix qu'il a fallu accepter de payer pour trouver ce reste d'inspiration qui fait basculer la poésie de l'aimable œuvre rimée dans le domaine de l'engagement vital : c'est la compromission avec le démon ; même les moments de l'amour sont reconnus pour ce qu'ils sont réellement : des illusions. Il faut accepter de jouer avec le diable, de se laisser – consciemment – jouer par lui.

Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon ;
II nage autour de moi comme un air impalpable ;
(…)
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
(…)
II me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,


Le prix de l'inspiration, c'est la damnation, c'est la destruction du poète. On notera la parodie du psaume 22 : « il me conduit par les eaux tranquilles et me fait revivre ». Après un bref répit, l'état normal du damné, la souffrance, revient sans cesse :

Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction !


Le péché le plus souvent traité par Baudelaire dans l'édition originale, c'était le lesbianisme. Il a été le plus souvent victime de la censure judiciaire. Néanmoins quelques pièces survivent, telle « femmes damnées ». La tonalité du poème est reposée, apaisée ; l'enfer porté par les lesbiennes est intérieur : leur amour ne peut jamais s'accomplir. Leur condition n'est jamais décrit comme étant de leur faute. Une fois encore, cela prépare la vision du Dieu sadique qui prévaudra dans « révolte ».

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d'amour dont vos grands cœurs sont pleins !


« La fontaine de sang » décrit l'état du pécheur, qui est d'être continuellement blessé sans savoir où. Une fois l'engourdissement passé, que peut apporter le vin ou l'amour, la douleur est toujours là, présente.

J'ai demandé souvent à des vins captieux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
Le vin rend l'œil plus clair et l'oreille plus fine !

J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux ;
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !


« un voyage à Cythère » tourne mal. La poète embarque comme un personnage de Watteau, vers l'île aux délices :

Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l'entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
Comme un ange enivré d'un soleil radieux
.

Mais il trouve tout autre chose

Quelle est cette île triste et noire? – C'est Cythère,
(…)
Regardez, après tout, c'est une pauvre terre
.

… sur laquelle se dresse un gibet où le poète se reconnaît, châtré par les corbeaux et dénié de sépulture. Cythère est une image de l'amour : désormais, avant même les préliminaires, le poète reconnaît que ce n'est qu'une tromperie, une illusion démoniaque. Et il a ce cri qui a été un jour ou l'autre la loi et les prophètes des adolescents de France :

Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !


(prochainement : Révolte. Tiens, ça me donne envie de parler des Gurrelieder de Schoenberg)


le 28/01/2008 à 21:46 | Permalien | Commentaires (1)