Fleurs du mal
Fleurs du mal 28/01/2008
Résumé minute (oui, j'ose) : selon Baudelaire, le mal n'est pas ce que l'on croit
Il est temps d'expliquer le titre de cette partie qui est aussi celui du recueil. Nul ne peut mieux le faire que le poème suivant, tiré de « spleen et idéal », qui s'appelle « l'ennemi ».
Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
Jusque là, c'est classique : le paysage du spleen, les ravages sur l'inspiration du poète, les rares élans interrompus vers l'idéal. En fin de compte le poète est semblable à un terrain vague boueux, métaphore qu'il développe dans le second quatrain.
Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
La métaphore est un rien lourde ! Mais que dit-elle ? Que la mort s'est infiltrée, s'est placée en embuscade : les flaques sont des trous « grands comme des tombeaux » dans lequels on peut se noyer. C'est l'automne, c'est bientôt la mort, et le reliquat d'inspiration qui peut subsister ne sera pas accessible sans un long travail contre lequel se dresse l'état de délabrement moral du poète. C'est bientôt la fin ; est-ce encore la peine de vouloir tirer quelque chose de cet homme ? Et pourtant tout espoir n'est pas perdu.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
Il peut encore jaillir quelque chose de cet homme en proie au dégoût et au mal du siècle. C'est quelque chose de nouveau, une inspiration inouïe, qui ne procédera que d'un art poétique nouveau. Le sol est « lavé comme une grève ». Il est stérile, il ne pousse plus rien dessus et il ne poussera rien. Mais les poèmes nouveaux, les « fleurs nouvelles » qui sont comme un double négatif du « cantique nouveau » de St Agustin et des psaumes, ne pousseront pas sans l'aide de quelque chose d'extraordinaire. Le sol est stérile ; humainement il n'y a plus aucun espoir que l'inspiration ressuscite… à moins qu'on ne la cherche là où elle ne peut pas être ; à moins que l'aliment impossible ne soit le néant lui-même. Le mystique aliment du « sol lavé », c'est la stérilité du sol même. Il n'y a rien d'autre qu'on puisse trouver. Il faut trouver son inspiration dans le mal, c'est-à-dire dans le néant, dans l'absence d'être.
(Interprétation un peu hardie, je le sais, d'autant que le thomisme, à l'époque de Baudelaire, était royalement ignoré).
Il faut donc que le néant soit cet « aliment mystique », forcément mystique car seul un miracle pourrait faire sortir quelque chose de rien, ou la beauté du mal. C'est là le nouvel art poétique de Baudelaire : les fleurs nouvelles seront celles qui pousseront sur le mal. Toute la beauté des choses, de l'être, a été chantée. Il n'y a plus grand-chose à en dire. La terra incognita, dans les années 1840 et 1850, c'est le mal, c'est le rebut des poètes des générations antérieures (Baudelaire est là un vrai romantique, un romantique radical). Et ce mal, ces déchets, ces ordures, peut être fertile. Mais il faut faire vite pour cueillir (si m'en croyez) ces roses de la mort :
– O douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !
Le poète, en s'aventurant sur de tels domaines, prend des risques, met sa vie en jeu ; la poésie quitte un peu, déjà, le genre de la prose rythmée et ornementée. Elle devient un art avec un enjeu vital. Rimbaud pourra, quelques années plus tard, dans les « illuminations » notamment, en faire une langue totalement indépendante.
La partie « fleurs du mal », dont, s'attache tout spécialement à trouver de la beauté, et un sujet poétique, dans des scènes immorales, ou repoussantes, ou traditionnellement peu poétiques. Baudelaire veut être un visionnaire, changer le regard de ses lecteurs, leur faire dire : « là aussi, même là, il y a quelque chose à voir et à dire ». Il s'agit de traiter du péché et de préparer le lecteur à la section suivante, qui traitera du blasphème.
« La destruction » manifeste bien le prix qu'il a fallu accepter de payer pour trouver ce reste d'inspiration qui fait basculer la poésie de l'aimable œuvre rimée dans le domaine de l'engagement vital : c'est la compromission avec le démon ; même les moments de l'amour sont reconnus pour ce qu'ils sont réellement : des illusions. Il faut accepter de jouer avec le diable, de se laisser – consciemment – jouer par lui.
Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon ;
II nage autour de moi comme un air impalpable ;
(…)
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
(…)
II me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,
Le prix de l'inspiration, c'est la damnation, c'est la destruction du poète. On notera la parodie du psaume 22 : « il me conduit par les eaux tranquilles et me fait revivre ». Après un bref répit, l'état normal du damné, la souffrance, revient sans cesse :
Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction !
Le péché le plus souvent traité par Baudelaire dans l'édition originale, c'était le lesbianisme. Il a été le plus souvent victime de la censure judiciaire. Néanmoins quelques pièces survivent, telle « femmes damnées ». La tonalité du poème est reposée, apaisée ; l'enfer porté par les lesbiennes est intérieur : leur amour ne peut jamais s'accomplir. Leur condition n'est jamais décrit comme étant de leur faute. Une fois encore, cela prépare la vision du Dieu sadique qui prévaudra dans « révolte ».
Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d'amour dont vos grands cœurs sont pleins !
« La fontaine de sang » décrit l'état du pécheur, qui est d'être continuellement blessé sans savoir où. Une fois l'engourdissement passé, que peut apporter le vin ou l'amour, la douleur est toujours là, présente.
J'ai demandé souvent à des vins captieux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
Le vin rend l'œil plus clair et l'oreille plus fine !
J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux ;
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !
« un voyage à Cythère » tourne mal. La poète embarque comme un personnage de Watteau, vers l'île aux délices :
Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l'entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
Comme un ange enivré d'un soleil radieux.
Mais il trouve tout autre chose
Quelle est cette île triste et noire? – C'est Cythère,
(…)
Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.
… sur laquelle se dresse un gibet où le poète se reconnaît, châtré par les corbeaux et dénié de sépulture. Cythère est une image de l'amour : désormais, avant même les préliminaires, le poète reconnaît que ce n'est qu'une tromperie, une illusion démoniaque. Et il a ce cri qui a été un jour ou l'autre la loi et les prophètes des adolescents de France :
Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
(prochainement : Révolte. Tiens, ça me donne envie de parler des Gurrelieder de Schoenberg)
Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
Jusque là, c'est classique : le paysage du spleen, les ravages sur l'inspiration du poète, les rares élans interrompus vers l'idéal. En fin de compte le poète est semblable à un terrain vague boueux, métaphore qu'il développe dans le second quatrain.
Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
La métaphore est un rien lourde ! Mais que dit-elle ? Que la mort s'est infiltrée, s'est placée en embuscade : les flaques sont des trous « grands comme des tombeaux » dans lequels on peut se noyer. C'est l'automne, c'est bientôt la mort, et le reliquat d'inspiration qui peut subsister ne sera pas accessible sans un long travail contre lequel se dresse l'état de délabrement moral du poète. C'est bientôt la fin ; est-ce encore la peine de vouloir tirer quelque chose de cet homme ? Et pourtant tout espoir n'est pas perdu.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
Il peut encore jaillir quelque chose de cet homme en proie au dégoût et au mal du siècle. C'est quelque chose de nouveau, une inspiration inouïe, qui ne procédera que d'un art poétique nouveau. Le sol est « lavé comme une grève ». Il est stérile, il ne pousse plus rien dessus et il ne poussera rien. Mais les poèmes nouveaux, les « fleurs nouvelles » qui sont comme un double négatif du « cantique nouveau » de St Agustin et des psaumes, ne pousseront pas sans l'aide de quelque chose d'extraordinaire. Le sol est stérile ; humainement il n'y a plus aucun espoir que l'inspiration ressuscite… à moins qu'on ne la cherche là où elle ne peut pas être ; à moins que l'aliment impossible ne soit le néant lui-même. Le mystique aliment du « sol lavé », c'est la stérilité du sol même. Il n'y a rien d'autre qu'on puisse trouver. Il faut trouver son inspiration dans le mal, c'est-à-dire dans le néant, dans l'absence d'être.
(Interprétation un peu hardie, je le sais, d'autant que le thomisme, à l'époque de Baudelaire, était royalement ignoré).
Il faut donc que le néant soit cet « aliment mystique », forcément mystique car seul un miracle pourrait faire sortir quelque chose de rien, ou la beauté du mal. C'est là le nouvel art poétique de Baudelaire : les fleurs nouvelles seront celles qui pousseront sur le mal. Toute la beauté des choses, de l'être, a été chantée. Il n'y a plus grand-chose à en dire. La terra incognita, dans les années 1840 et 1850, c'est le mal, c'est le rebut des poètes des générations antérieures (Baudelaire est là un vrai romantique, un romantique radical). Et ce mal, ces déchets, ces ordures, peut être fertile. Mais il faut faire vite pour cueillir (si m'en croyez) ces roses de la mort :
– O douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !
Le poète, en s'aventurant sur de tels domaines, prend des risques, met sa vie en jeu ; la poésie quitte un peu, déjà, le genre de la prose rythmée et ornementée. Elle devient un art avec un enjeu vital. Rimbaud pourra, quelques années plus tard, dans les « illuminations » notamment, en faire une langue totalement indépendante.
La partie « fleurs du mal », dont, s'attache tout spécialement à trouver de la beauté, et un sujet poétique, dans des scènes immorales, ou repoussantes, ou traditionnellement peu poétiques. Baudelaire veut être un visionnaire, changer le regard de ses lecteurs, leur faire dire : « là aussi, même là, il y a quelque chose à voir et à dire ». Il s'agit de traiter du péché et de préparer le lecteur à la section suivante, qui traitera du blasphème.
« La destruction » manifeste bien le prix qu'il a fallu accepter de payer pour trouver ce reste d'inspiration qui fait basculer la poésie de l'aimable œuvre rimée dans le domaine de l'engagement vital : c'est la compromission avec le démon ; même les moments de l'amour sont reconnus pour ce qu'ils sont réellement : des illusions. Il faut accepter de jouer avec le diable, de se laisser – consciemment – jouer par lui.
Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon ;
II nage autour de moi comme un air impalpable ;
(…)
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
(…)
II me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,
Le prix de l'inspiration, c'est la damnation, c'est la destruction du poète. On notera la parodie du psaume 22 : « il me conduit par les eaux tranquilles et me fait revivre ». Après un bref répit, l'état normal du damné, la souffrance, revient sans cesse :
Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction !
Le péché le plus souvent traité par Baudelaire dans l'édition originale, c'était le lesbianisme. Il a été le plus souvent victime de la censure judiciaire. Néanmoins quelques pièces survivent, telle « femmes damnées ». La tonalité du poème est reposée, apaisée ; l'enfer porté par les lesbiennes est intérieur : leur amour ne peut jamais s'accomplir. Leur condition n'est jamais décrit comme étant de leur faute. Une fois encore, cela prépare la vision du Dieu sadique qui prévaudra dans « révolte ».
Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d'amour dont vos grands cœurs sont pleins !
« La fontaine de sang » décrit l'état du pécheur, qui est d'être continuellement blessé sans savoir où. Une fois l'engourdissement passé, que peut apporter le vin ou l'amour, la douleur est toujours là, présente.
J'ai demandé souvent à des vins captieux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
Le vin rend l'œil plus clair et l'oreille plus fine !
J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux ;
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !
« un voyage à Cythère » tourne mal. La poète embarque comme un personnage de Watteau, vers l'île aux délices :
Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l'entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
Comme un ange enivré d'un soleil radieux.
Mais il trouve tout autre chose
Quelle est cette île triste et noire? – C'est Cythère,
(…)
Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.
… sur laquelle se dresse un gibet où le poète se reconnaît, châtré par les corbeaux et dénié de sépulture. Cythère est une image de l'amour : désormais, avant même les préliminaires, le poète reconnaît que ce n'est qu'une tromperie, une illusion démoniaque. Et il a ce cri qui a été un jour ou l'autre la loi et les prophètes des adolescents de France :
Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
(prochainement : Révolte. Tiens, ça me donne envie de parler des Gurrelieder de Schoenberg)
Fleurs du mal
Le vin 30/11/2007
« Le vin », « Fleurs du mal » et « révolte » sont les trois réponses, les trois ivresses différentes et les trois illusions par lesquelles l'homme baudelairien trompe son ennui.
L'ivresse est universelle. Après un premier poème de présentation (« l'âme du vin »), cete section décline les effets de la boisson sur différents caractères : le chiffonier, l'assassin, le solitaire, les amants. Les objets de l'ivresse ne sont pas les gens heureux : pauvre, solitaire, assassin, tous ont eu quelque chose de la vie qui les fait souffrir plus que la moyenne. Seul l'amour est capable de transfigurer l'ivresse, d'avoir une ivresse de qualité.
« l'âme du vin » nous présente le discours trompeur de la bouteille. L'âme du vin, c'est le mensonge.
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content ;
J'allumerai les yeux de ta femme ravie ;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
Les effets qui suivent le prouvent admirablement. « Le vin des chiffoniers » est le portrait d'un poivrot, « vomissement confus de l'énorme Paris ». A l'extérieur, c'est un ivrogne :
Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Epanche tout son cœur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes, (…)
A l'intérieur, il apporte un fragile et temporaire réconfort très semblable à l'oubli et au néant :
Pour noyer la rancœur et bercer l'indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;
L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !
« Le vin de l'assassin » le présente comme un pousse-au-crime :
Ma femme est morte, je suis libre !
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me déchiraient la fibre.
« Le vin du solitaire ». Le vin, là, est ce qui permet de supporter l'intolérable solitude.
Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
Les baumes pénétrants que ta panse féconde
Garde au cœur altéré du poète pieux ;
Au contraire de tous les personnages précédents, repliés sur eux-mêmes, leur addiction, leur crime, leur besoin d'oubli, « le vin des amants » nous montre en quelle rare occasion l'ivresse peut être l'occasion d'une sublimation, d'un dernier élan vers l'idéal.
Aujourd'hui l'espace est splendide !
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin !
Comme deux anges que torture
Une implacable calenture,
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain !
Mollement balancés sur l'aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,
Ma sœur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves !
Mais tout cela n'est ultimement que mirage et rêves : toute ivresse retombe. Il faut alors trouver autre chose.
(prochainement : fleurs du mal)
L'ivresse est universelle. Après un premier poème de présentation (« l'âme du vin »), cete section décline les effets de la boisson sur différents caractères : le chiffonier, l'assassin, le solitaire, les amants. Les objets de l'ivresse ne sont pas les gens heureux : pauvre, solitaire, assassin, tous ont eu quelque chose de la vie qui les fait souffrir plus que la moyenne. Seul l'amour est capable de transfigurer l'ivresse, d'avoir une ivresse de qualité.
« l'âme du vin » nous présente le discours trompeur de la bouteille. L'âme du vin, c'est le mensonge.
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content ;
J'allumerai les yeux de ta femme ravie ;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
Les effets qui suivent le prouvent admirablement. « Le vin des chiffoniers » est le portrait d'un poivrot, « vomissement confus de l'énorme Paris ». A l'extérieur, c'est un ivrogne :
Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Epanche tout son cœur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes, (…)
A l'intérieur, il apporte un fragile et temporaire réconfort très semblable à l'oubli et au néant :
Pour noyer la rancœur et bercer l'indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;
L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !
« Le vin de l'assassin » le présente comme un pousse-au-crime :
Ma femme est morte, je suis libre !
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me déchiraient la fibre.
« Le vin du solitaire ». Le vin, là, est ce qui permet de supporter l'intolérable solitude.
Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
Les baumes pénétrants que ta panse féconde
Garde au cœur altéré du poète pieux ;
Au contraire de tous les personnages précédents, repliés sur eux-mêmes, leur addiction, leur crime, leur besoin d'oubli, « le vin des amants » nous montre en quelle rare occasion l'ivresse peut être l'occasion d'une sublimation, d'un dernier élan vers l'idéal.
Aujourd'hui l'espace est splendide !
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin !
Comme deux anges que torture
Une implacable calenture,
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain !
Mollement balancés sur l'aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,
Ma sœur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves !
Mais tout cela n'est ultimement que mirage et rêves : toute ivresse retombe. Il faut alors trouver autre chose.
(prochainement : fleurs du mal)
Fleurs du mal
Tableaux parisiens 23/11/2007
Tels le gingembre après un sushi, ou les arbouses à la fin d'une série d'huîtres au caviar, il y a besoin parfois, après une nourriture riche ou intense, de se désaltérer un peu. Après les poèmes morbides, sinistres ou simplement déprimants qui clôturent « spleen et idéal », voici « tableaux parisiens » qui porte bien son nom. Ce sont des évocations de la ville, transfigurée par la poésie ; certaines heureuses, d'autres non. La ville est un lieu affreux où l'on peut trouver de belles choses. « Tableaux parisiens » est un pot pourri de sensations urbaines où l'on délaisse, pour mieux la reprendre plus avant, la méditation sur la condition humaine.
Lire pour l'exemple les « sept vieillards », sa tentative d'imitation de Hugo (assez superficielle à mon sens) et ses images mémorables. Lire aussi « les petites vieilles ».
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
Lire aussi « à une passante » et son éternel thème de la personne séduisante qu'on ne peut pas accoster car elle n'a rien de commun avec nous.
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !
Paris, c'est aussi l'anonymat :
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Finalement, ces impressions se dissipent comme elles étaient venues, avec le soleil du matin ; il est temps de reprendre le chemin du recueil :
La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
Peut-être pas les vers les plus heureux de Baudelaire. Qu'importe ? « Tableaux parisiens » n'est pas la partie majeure de l'œuvre.
Lire pour l'exemple les « sept vieillards », sa tentative d'imitation de Hugo (assez superficielle à mon sens) et ses images mémorables. Lire aussi « les petites vieilles ».
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
Lire aussi « à une passante » et son éternel thème de la personne séduisante qu'on ne peut pas accoster car elle n'a rien de commun avec nous.
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !
Paris, c'est aussi l'anonymat :
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Finalement, ces impressions se dissipent comme elles étaient venues, avec le soleil du matin ; il est temps de reprendre le chemin du recueil :
La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
Peut-être pas les vers les plus heureux de Baudelaire. Qu'importe ? « Tableaux parisiens » n'est pas la partie majeure de l'œuvre.
Fleurs du mal
La fin de « spleen et idéal » 19/11/2007
Après la tableau saisissant de l'état aigü de taedium vitae dans lequel se trouve le poète, quelques poèmes décrivent, de manière moins allégorique, ce qui fait désormais le quotidien de ses jours. C'est le lieu d'une inversion généralisée des valeurs ; ce qui était aimé est aujourd'hui détesté.
« Obsession »
Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l'orgue ;
Inversion des valeurs : la cathédrale, demeure éminente de Dieu, est devenue effrayante ; les orgues hurlent.
Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui ;
Ce n'est plus de la joie dans l'esprit mais un mouvement désordonné. L'esprit du poète a perdu le sens, la « ratio » du mouvement.
Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles
Dont la lumière parle un langage connu !
Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !
Même la nuit, image de la mort, est décevante : il y a les étoiles, reste de beauté détestée. Le poète veut le néant, et non une pâle imitation d'icelui.
« Le goût du néant » prolonge cette idée.
Le Printemps adorable a perdu son odeur !
Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
(…)
Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?
Plonger dans le néant, en effet, semble au-delà des forces de poète, trop lâche pour mettre faim à ses jours, mu peut être par l'inextinguible envie de crier sa détresse.
Le désir du néant peut se doubler d'une envie de souffrir. C'est le propos de « l'héautontimoroumenos », qui veut dire « bourreau de soi même » (en grec, pas en chinois).
C'est au début de l'agressivité pure :
Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,
Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Le poète comprend petit à petit la folie de sa position et abandonne sa déclaration pour décrire, mi-horrifié mi-fasciné, sa propre condition éminement inconfortable. Mais que peut-il faire pour se soulager ?
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
Je suis de mon cœur le vampire,
– Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !
L'amour libertin profite d'un châtiment tout particulier, décrit dans « horreur sympathique ». Le libertin semble plus lucide que la moyenne, il a compris précocement l'inanité de la vie.
De ce ciel bizarre et livide,
Tourmenté comme ton destin,
Quels pensers dans ton âme vide
Descendent ? réponds, libertin.
– Insatiablement avide
De l'obscur et de l'incertain,
Je ne geindrai pas comme Ovide
Chassé du paradis latin.
Cieux déchirés comme des grèves
En vous se mire mon orgueil ;
Vos vastes nuages en deuil
Sont les corbillards de mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l'Enfer où mon cœur se plaît.
Les trente derniers vers de « spleen et idéal », ajoutés en 1861, semblent enfin trouver une solution au problème existentiel de l'homme : la mort, tant souhaitée, jamais réellement obtenue, finira par arriver avec le temps. C'est la métaphore de « l'horloge ». Si vous avez connu ce poème par le truchement de Mylène Farmer, too bad.
Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !
(admirez le rythme : l'apostrophe en 2 syllabes, tout le reste en 3, comme un tic-tac d'horloge)
Chaque seconde nous rapproche de la mort, chaque seconde c'est-à-dire tout le temps, trois mille six cent fois par heure. L'horloge est un vampire tueur dont les aiguilles conscientes se plantent dans notre cœur (« les vibrantes douleurs dans ton cœur plein d'effroi / se planteront bientôt comme dans une cible »)
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor !
(…)
(On rimerait bien cela avec « nevermore » !)
Au bout de l'inexorable avance du temps, l'homme verra que sa vie a été gaspillée et qu'elle n'a été que lâchetée : la Vertu aura été ignorée, le repentir le repoussera, les bonnes intentions ne seront restées que des intentions. Il est trop tard.
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !"
prochainement : "tableaux parisiens"
« Obsession »
Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l'orgue ;
Inversion des valeurs : la cathédrale, demeure éminente de Dieu, est devenue effrayante ; les orgues hurlent.
Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui ;
Ce n'est plus de la joie dans l'esprit mais un mouvement désordonné. L'esprit du poète a perdu le sens, la « ratio » du mouvement.
Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles
Dont la lumière parle un langage connu !
Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !
Même la nuit, image de la mort, est décevante : il y a les étoiles, reste de beauté détestée. Le poète veut le néant, et non une pâle imitation d'icelui.
« Le goût du néant » prolonge cette idée.
Le Printemps adorable a perdu son odeur !
Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
(…)
Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?
Plonger dans le néant, en effet, semble au-delà des forces de poète, trop lâche pour mettre faim à ses jours, mu peut être par l'inextinguible envie de crier sa détresse.
Le désir du néant peut se doubler d'une envie de souffrir. C'est le propos de « l'héautontimoroumenos », qui veut dire « bourreau de soi même » (en grec, pas en chinois).
C'est au début de l'agressivité pure :
Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,
Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Le poète comprend petit à petit la folie de sa position et abandonne sa déclaration pour décrire, mi-horrifié mi-fasciné, sa propre condition éminement inconfortable. Mais que peut-il faire pour se soulager ?
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
Je suis de mon cœur le vampire,
– Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !
L'amour libertin profite d'un châtiment tout particulier, décrit dans « horreur sympathique ». Le libertin semble plus lucide que la moyenne, il a compris précocement l'inanité de la vie.
De ce ciel bizarre et livide,
Tourmenté comme ton destin,
Quels pensers dans ton âme vide
Descendent ? réponds, libertin.
– Insatiablement avide
De l'obscur et de l'incertain,
Je ne geindrai pas comme Ovide
Chassé du paradis latin.
Cieux déchirés comme des grèves
En vous se mire mon orgueil ;
Vos vastes nuages en deuil
Sont les corbillards de mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l'Enfer où mon cœur se plaît.
Les trente derniers vers de « spleen et idéal », ajoutés en 1861, semblent enfin trouver une solution au problème existentiel de l'homme : la mort, tant souhaitée, jamais réellement obtenue, finira par arriver avec le temps. C'est la métaphore de « l'horloge ». Si vous avez connu ce poème par le truchement de Mylène Farmer, too bad.
Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !
(admirez le rythme : l'apostrophe en 2 syllabes, tout le reste en 3, comme un tic-tac d'horloge)
Chaque seconde nous rapproche de la mort, chaque seconde c'est-à-dire tout le temps, trois mille six cent fois par heure. L'horloge est un vampire tueur dont les aiguilles conscientes se plantent dans notre cœur (« les vibrantes douleurs dans ton cœur plein d'effroi / se planteront bientôt comme dans une cible »)
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor !
(…)
(On rimerait bien cela avec « nevermore » !)
Au bout de l'inexorable avance du temps, l'homme verra que sa vie a été gaspillée et qu'elle n'a été que lâchetée : la Vertu aura été ignorée, le repentir le repoussera, les bonnes intentions ne seront restées que des intentions. Il est trop tard.
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !"
prochainement : "tableaux parisiens"
Fleurs du mal
Spleen 4 29/10/2007
J'ai une tendresse toute particulière pour ce poème. En 1989, je devais présenter à l'oral de français (du bac) une liste de textes travaillés. Il y avait « les mots » (eh oui, Zabou), les « confessions » (hélàs !), « Phèdre », quelques « Fleurs du mal » et nombre d'autres dont je ne me souviens plus.
Notre professeur de français, auteur de l'inoubliable phrase : « on ne peut pas être sur le stade tous les soirs et réussir en classe » et mère d'un compositeur contemporain qui essaie de se faire un nom à travers des pièces d'orgue, avait adopté une méthode peu fatigante pour travailler les Fleurs du Mal : chaque élève viendrait à tour de rôle présenter un poème. Peu fatigante, au moins pour elle, car cela la dispensait de tout travail d'analyse. Pour nous, en revanche, nous devions TOUT décortiquer, et l'un de nous était appelé au hasard à chaque fois, et noté. Le fruit de son exposé devenait les notes de toute la classe, ce qui allait être présenté au bac. On pensera ce qu'on voudra de l'incurie professorale ; j'en pense encore aujourd'hui beaucoup de mal. Du fils aussi – mais j'élaborerai sur cela plus tard.
J'avais résolu que notre professeur ne serait pas la seule feignasse de la classe : je ne travaillais donc aucun des poèmes. Au printemps, il ne restait que deux personnes à n'avoir pas défilé derrière le bureau, dont moi. Je n'en travaillai pas « spleen 4 » pour autant.
Ce ne sera une surprise pour personne : je fus appelé pour commenter « spleen 4 » et, n'ayant rien préparé, absolument rien, j'improvisai. Ce ne fut pas terrible (litote). La prof demanda donc à la classe atterrée : « combien je dois lui mettre ? », joignant la démagogie à la paresse. « Car il y avait de très bonnes choses dans cet exposé, mais aussi des choses qui ne vont pas du tout ». Je suggérai 20/20 ; j'eus 10/20. Rendement infini tout de même !
La classe était atterrée car, bien entendu, mon exposé était inutilisable pour le bac. Comme tout le monde était déjà passé, personne n'avait rien fait de plus que moi, il n'y avait personne à qui emprunter les notes : cela signifiait que toute la classe était obligée de faire, vaille que vaille, son petit travail de commentaire privatim et d'espérer que cela suffise.
Quelques mois plus tard ; oral de français au lycée Marseilleveyre. Il fait beau, on est dans la nature ; les bâtiments sont déserts. L'examinateur parcourt ma liste.
" - spleen 4"
Je ne l'avais pas travaillé un atome de plus depuis. C'était même le seul texte de toute la liste sur lequel je n'avais rien, ni rien fait. C'était depuis quelques secondes le seul que j'aurais du travailler sérieusement !
Je m'en suis tiré avec un 14. Pas mal du tout pour l'époque : j'étais alors assez moyen en français, et parfois au-dessous de la moyenne. Cela outrageait mes parents mais c'était ainsi. Le goût des lettres m'est venu immédiatement après le bac, dès la terminale – de même que le goût des maths est apparu après les concours.
Voilà donc pourquoi « spleen 4 » et moi entretenons une relation toute spéciale. Mais passons au poème. Après l'ennui, la vieillesse, l'abandon, voilà – enfin – la mise à mort du poète, capturée en des termes et des images saisissantes. Cinq quatrains, une progression dramatique : les trois premiers quatrains installent le décor, une crise éclate dans le suivant et se résout par la mort dans le dernier.
Les trois premiers quatrains sont une espèce de triple incantation, une triple vague installant le paysage du spleen avec plus d'insistance à chaque fois, un triple « quand ».
C'est tout d'abord le mauvais temps et l'ennui
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
L'humanité, « nous », est enfermée dans une boîte dont le ciel est un couvercle (voir « le dépeupleur » de Samuel Backett). On ne peut pas s'en échapper : tout l'horizon, tout l'univers est pris. Il fait jour, certes, les termes du contrat sont respectés, mais ce jour est de si mauvaise qualité, cette vie vaut si peu la peine, qu'on préfèrerait qu'il fasse nuit et qu'on soit mort. Remarquez l'oxymoron macabre, « jour noir ». On étouffe : le ciel est bas, il ne ménage pas de place à l'esprit qui gémit (assonance plaintive en i) ; l'humanité se noie dans ce jour noir, presque liquide, versé depuis le couvercle. La cause de la vie, le jour, la lumière, devient l'instrument de la mort. Il y a probablement un soleil en dehors ; les gémissements de l'esprit ne franchissent pas le couvercle. Le poète est pris au piège dans son monde claustrophobique et personne ne s'en soucie.
Puis l'angoisse métaphysique :
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
La métaphore de l'enfermement se poursuit : cachot humide, murs, plafonds ; c'est aussi la déréliction : humide, plafonds pourris. L'espérance ne sait plus ou donner de la tête dans ce qui n'est ni un jour ni une nuit, un cachot aux dimensions de la terre : elle erre à l'aveuglette, perd ses forces, se cogne. Étant l'espérance, elle continue d'espérer mais de plus en plus faiblement. Un jour elle se cognera plus rudement et ne se relèvera plus.
Et enfin la folie
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Encore le cachot-monde : la pluie fait des barreaux qui montent jusqu'au ciel, le lieu du poème n'est pratiquement plus qu'un dépotoir à l'abandon : les araignées ont déjà pris possession des vivants qui ont capitulé, image de la folie. Le fou ne se soucie plus du monde extérieur, il est replié sur soi et sur ses obsessions. Les araignées, image des insectes de la tombe, ont déjà pris possession des corps si peu vivants.
Les parents responsables, soucieux de la violence à la télévision et de ses séquelles, devraient se méfier de Baudelaire et de ses images à la « silent hill » !
Admirons la solennité de cette triple incantation : quand… quand… quand… Le poète apprête le terrain, il veut que nous soyons attentifs à ce qu'il va dire ensuite, qui revêt certainement pour lui beaucoup d'importante.
Admirons aussi les formes géométriques de l'ennui : c'est le rond du couvercle de la cocote minute, c'est le cube du cachot, ce sont les traînées de la pluie et des toiles des araignées, comme des griffures sur l'âme. On imagine partout, sans qu'il soit nommé ni décrit, l'homme, avachi, recroquevillé, à terre sous le poids du ciel, ou laissé dans un coin pourri du cachot. Car qui gémit longuement ? Qui est réellement cette chauve-souris malhabile, à la fois touchante dans sa maladresse et écoeurante, qui emporte plus de pourriture sur soi à chaque fois qu'elle se cogne ? L'homme ne peut même plus voler (l'esprit gémissant, la chauve-souris, c'est tout un), les animaux et les éléments (la pluie) ont pris possession de lui ; il est déjà cadavre. Il n'est plus debout, il est à terre et figurativement, il retourne déjà à la terre ; il n'est plus que ses composants physiques. La vie ne permet plus de l'identifier comme humain ; il n'est plus qu'un assemblage de minéraux, de déchets, de fluides. Ces trois quatrains sont prémonitoires de ce qui va suivre.
Admirons enfin l'abolition du temps : ces trois « quand » installent un présent perpétuel, un état qui ne se souvient plus du passé (la chauve souris vole par habitude ; les animaux ne connaissent pas la finalité) et ignore la possibilité d'un futur. Le présent étendu au dimensions du temps, n'est-ce pas là l'éternité ? C'est bien l'enfer que nous dévoile le poète. Comme dans les poèmes précédents, l'enfer, ce n'est pas les autres (on porte, dans l'univers baudelairien, son propre enfer de poche avec soi, ce qui n'empêche pas l'existence d'un Enfer, au demeurant). L'enfer, c'est l'éternité, c'est l'immortalité, c'est l'ennui devenu tant paralysant qu'il semble figer l'existence en même temps que la précipiter dans la mort.
Jusqu'à présent la douleur est sourde, c'est l'ennui languissant qui se traîne. Le cachot est insonorisé ; on n'y entend qu'un peu de pluie, les gémissements vont s'éteindre de même que le bruit frêle des ailes de la chauve souris. Mais voilà le délire, la crise inattendue ; après trois coups de gong ou de grosse caisse, un peu de « naked city ».
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
C'est une vision de cauchemar. Des cloches sorties de nulle part, qui empêchent même qu'on dorme pour oublier sa condition ; des cloches qui hurlent ! On ne peut même pas s'éteindre en paix ! On a ici l'image et le son et l'on imagine ces cloches inouïes, ouvertes vers le ciel, apparues dans le ciel pluvieux, ne donnant pas le son rond et harmonique qu'on en attend mais un « affreux hurlement » qui ne s'éteint pas, opiniâtre. Des cloches avec une gueule, qui ne savent et ne peuvent, ne veulent que balancer cette gueule vers le ciel. C'est un hurlement de damné, de spectre, qui vient sans nul doute semer la terreur dans l'âme déjà ennuyée. Là où l'homme devient chose, ce sont les choses qui hurlent. C'est aussi un hurlement lancé vers le ciel, un cri métaphysique dont on ne sait trop s'il est de détresse ou de révolte. Quoi qu'il en soit, comment pourrait-il percer le plafond de la prison et franchir ses murs ? Théologiquement, ce lieu s'appelle l'enfer : la souffrance est continue et elle est irrémissible.
Si l'on regarde de plus près, on peut distinguer deux mouvements : il y a des choses qui sautent et lancent dans un premier temps ; c'est le sursaut. Puis le sursaut libère une prolifération d'êtres en mouvement, certes, mais en mouvement plus réduit ; des êtres moins sonores que les cloches. Le sursaut n'a pas été suivi d'effet ; ce n'était pas un sursaut pour se libérer, porteur d'espoir, c'était plutôt un mouvement réflexe, un mouvement infra-humain, preuve que l'agonie du sujet spleenétique se poursuit à travers les accidents. La terre est couverte de ces esprits geignards. Rien ne peut distraire le sujet de son terme fatal, qui est explicité dans le dernier quatrain.
Après cette crise, c'est à nouveau le quasi-silence et une rémission mortifère :
– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
On quitte la métaphore tout en en retrouvant d'autres. La cocotte, le cachot, la pluie, c'est l'esprit du poète. On les observe désormais de dehors. Il s'agit bien de son enfer portable, en effet, tant irrésistible qu'on passe quatre quatrains sur cinq à le prendre pour le monde entier.
« sans tambour ni musique » : le hurlement s'est tu mais c'est parce que le poète est pratiquement passé de l'autre côté. L'image de la mort est omniprésente : les corbillards, le drapeau noir et surtout le drapeau planté dans le crâne : on voit mal comment on pourrait survivre (n'essayez pas ça à la maison). Appréciez le rejet après « l'espoir » : comme s'il fallait inscrire dans la phrase un souffle après ce mot, le dernier souffle de l'espoir… vaincu.
Et pourtant le poète survit : qui parlerait sinon ? L'angoisse qui plante son drapeau est une métaphore, bien entendu. Comment le poète pourrait-il éprouver l'angoisse s'il ne vivait plus ?
Cette mort métaphorique, sans cesse répétée (le présent perpétuel du poème), est en réalité une capitulation. Ce qui restait d'espoir s'est rendu à l'évidence : il n'y a pas de place pour lui. Il est vaincu ; il pleure, ce qui est un geste aussi desespéré que possible. Le poète est totalement sans défense et ne peut qu'être livré à l'angoisse, « atroce, despotique » pour une souffrance éternelle. C'est une mise à mort permanente qu'il vit en enfer, où il est témoin de la disparition et de l'enterrement perpétuel (les corbillards lents) de tout ce qui lui importait jusque-là. L'immortalité, l'ennui, la mise à mort permanente, c'est tout un.
Prochainement : "la fin de spleen et idéal"
Notre professeur de français, auteur de l'inoubliable phrase : « on ne peut pas être sur le stade tous les soirs et réussir en classe » et mère d'un compositeur contemporain qui essaie de se faire un nom à travers des pièces d'orgue, avait adopté une méthode peu fatigante pour travailler les Fleurs du Mal : chaque élève viendrait à tour de rôle présenter un poème. Peu fatigante, au moins pour elle, car cela la dispensait de tout travail d'analyse. Pour nous, en revanche, nous devions TOUT décortiquer, et l'un de nous était appelé au hasard à chaque fois, et noté. Le fruit de son exposé devenait les notes de toute la classe, ce qui allait être présenté au bac. On pensera ce qu'on voudra de l'incurie professorale ; j'en pense encore aujourd'hui beaucoup de mal. Du fils aussi – mais j'élaborerai sur cela plus tard.
J'avais résolu que notre professeur ne serait pas la seule feignasse de la classe : je ne travaillais donc aucun des poèmes. Au printemps, il ne restait que deux personnes à n'avoir pas défilé derrière le bureau, dont moi. Je n'en travaillai pas « spleen 4 » pour autant.
Ce ne sera une surprise pour personne : je fus appelé pour commenter « spleen 4 » et, n'ayant rien préparé, absolument rien, j'improvisai. Ce ne fut pas terrible (litote). La prof demanda donc à la classe atterrée : « combien je dois lui mettre ? », joignant la démagogie à la paresse. « Car il y avait de très bonnes choses dans cet exposé, mais aussi des choses qui ne vont pas du tout ». Je suggérai 20/20 ; j'eus 10/20. Rendement infini tout de même !
La classe était atterrée car, bien entendu, mon exposé était inutilisable pour le bac. Comme tout le monde était déjà passé, personne n'avait rien fait de plus que moi, il n'y avait personne à qui emprunter les notes : cela signifiait que toute la classe était obligée de faire, vaille que vaille, son petit travail de commentaire privatim et d'espérer que cela suffise.
Quelques mois plus tard ; oral de français au lycée Marseilleveyre. Il fait beau, on est dans la nature ; les bâtiments sont déserts. L'examinateur parcourt ma liste.
" - spleen 4"
Je ne l'avais pas travaillé un atome de plus depuis. C'était même le seul texte de toute la liste sur lequel je n'avais rien, ni rien fait. C'était depuis quelques secondes le seul que j'aurais du travailler sérieusement !
Je m'en suis tiré avec un 14. Pas mal du tout pour l'époque : j'étais alors assez moyen en français, et parfois au-dessous de la moyenne. Cela outrageait mes parents mais c'était ainsi. Le goût des lettres m'est venu immédiatement après le bac, dès la terminale – de même que le goût des maths est apparu après les concours.
Voilà donc pourquoi « spleen 4 » et moi entretenons une relation toute spéciale. Mais passons au poème. Après l'ennui, la vieillesse, l'abandon, voilà – enfin – la mise à mort du poète, capturée en des termes et des images saisissantes. Cinq quatrains, une progression dramatique : les trois premiers quatrains installent le décor, une crise éclate dans le suivant et se résout par la mort dans le dernier.
Les trois premiers quatrains sont une espèce de triple incantation, une triple vague installant le paysage du spleen avec plus d'insistance à chaque fois, un triple « quand ».
C'est tout d'abord le mauvais temps et l'ennui
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
L'humanité, « nous », est enfermée dans une boîte dont le ciel est un couvercle (voir « le dépeupleur » de Samuel Backett). On ne peut pas s'en échapper : tout l'horizon, tout l'univers est pris. Il fait jour, certes, les termes du contrat sont respectés, mais ce jour est de si mauvaise qualité, cette vie vaut si peu la peine, qu'on préfèrerait qu'il fasse nuit et qu'on soit mort. Remarquez l'oxymoron macabre, « jour noir ». On étouffe : le ciel est bas, il ne ménage pas de place à l'esprit qui gémit (assonance plaintive en i) ; l'humanité se noie dans ce jour noir, presque liquide, versé depuis le couvercle. La cause de la vie, le jour, la lumière, devient l'instrument de la mort. Il y a probablement un soleil en dehors ; les gémissements de l'esprit ne franchissent pas le couvercle. Le poète est pris au piège dans son monde claustrophobique et personne ne s'en soucie.
Puis l'angoisse métaphysique :
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
La métaphore de l'enfermement se poursuit : cachot humide, murs, plafonds ; c'est aussi la déréliction : humide, plafonds pourris. L'espérance ne sait plus ou donner de la tête dans ce qui n'est ni un jour ni une nuit, un cachot aux dimensions de la terre : elle erre à l'aveuglette, perd ses forces, se cogne. Étant l'espérance, elle continue d'espérer mais de plus en plus faiblement. Un jour elle se cognera plus rudement et ne se relèvera plus.
Et enfin la folie
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Encore le cachot-monde : la pluie fait des barreaux qui montent jusqu'au ciel, le lieu du poème n'est pratiquement plus qu'un dépotoir à l'abandon : les araignées ont déjà pris possession des vivants qui ont capitulé, image de la folie. Le fou ne se soucie plus du monde extérieur, il est replié sur soi et sur ses obsessions. Les araignées, image des insectes de la tombe, ont déjà pris possession des corps si peu vivants.
Les parents responsables, soucieux de la violence à la télévision et de ses séquelles, devraient se méfier de Baudelaire et de ses images à la « silent hill » !
Admirons la solennité de cette triple incantation : quand… quand… quand… Le poète apprête le terrain, il veut que nous soyons attentifs à ce qu'il va dire ensuite, qui revêt certainement pour lui beaucoup d'importante.
Admirons aussi les formes géométriques de l'ennui : c'est le rond du couvercle de la cocote minute, c'est le cube du cachot, ce sont les traînées de la pluie et des toiles des araignées, comme des griffures sur l'âme. On imagine partout, sans qu'il soit nommé ni décrit, l'homme, avachi, recroquevillé, à terre sous le poids du ciel, ou laissé dans un coin pourri du cachot. Car qui gémit longuement ? Qui est réellement cette chauve-souris malhabile, à la fois touchante dans sa maladresse et écoeurante, qui emporte plus de pourriture sur soi à chaque fois qu'elle se cogne ? L'homme ne peut même plus voler (l'esprit gémissant, la chauve-souris, c'est tout un), les animaux et les éléments (la pluie) ont pris possession de lui ; il est déjà cadavre. Il n'est plus debout, il est à terre et figurativement, il retourne déjà à la terre ; il n'est plus que ses composants physiques. La vie ne permet plus de l'identifier comme humain ; il n'est plus qu'un assemblage de minéraux, de déchets, de fluides. Ces trois quatrains sont prémonitoires de ce qui va suivre.
Admirons enfin l'abolition du temps : ces trois « quand » installent un présent perpétuel, un état qui ne se souvient plus du passé (la chauve souris vole par habitude ; les animaux ne connaissent pas la finalité) et ignore la possibilité d'un futur. Le présent étendu au dimensions du temps, n'est-ce pas là l'éternité ? C'est bien l'enfer que nous dévoile le poète. Comme dans les poèmes précédents, l'enfer, ce n'est pas les autres (on porte, dans l'univers baudelairien, son propre enfer de poche avec soi, ce qui n'empêche pas l'existence d'un Enfer, au demeurant). L'enfer, c'est l'éternité, c'est l'immortalité, c'est l'ennui devenu tant paralysant qu'il semble figer l'existence en même temps que la précipiter dans la mort.
Jusqu'à présent la douleur est sourde, c'est l'ennui languissant qui se traîne. Le cachot est insonorisé ; on n'y entend qu'un peu de pluie, les gémissements vont s'éteindre de même que le bruit frêle des ailes de la chauve souris. Mais voilà le délire, la crise inattendue ; après trois coups de gong ou de grosse caisse, un peu de « naked city ».
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
C'est une vision de cauchemar. Des cloches sorties de nulle part, qui empêchent même qu'on dorme pour oublier sa condition ; des cloches qui hurlent ! On ne peut même pas s'éteindre en paix ! On a ici l'image et le son et l'on imagine ces cloches inouïes, ouvertes vers le ciel, apparues dans le ciel pluvieux, ne donnant pas le son rond et harmonique qu'on en attend mais un « affreux hurlement » qui ne s'éteint pas, opiniâtre. Des cloches avec une gueule, qui ne savent et ne peuvent, ne veulent que balancer cette gueule vers le ciel. C'est un hurlement de damné, de spectre, qui vient sans nul doute semer la terreur dans l'âme déjà ennuyée. Là où l'homme devient chose, ce sont les choses qui hurlent. C'est aussi un hurlement lancé vers le ciel, un cri métaphysique dont on ne sait trop s'il est de détresse ou de révolte. Quoi qu'il en soit, comment pourrait-il percer le plafond de la prison et franchir ses murs ? Théologiquement, ce lieu s'appelle l'enfer : la souffrance est continue et elle est irrémissible.
Si l'on regarde de plus près, on peut distinguer deux mouvements : il y a des choses qui sautent et lancent dans un premier temps ; c'est le sursaut. Puis le sursaut libère une prolifération d'êtres en mouvement, certes, mais en mouvement plus réduit ; des êtres moins sonores que les cloches. Le sursaut n'a pas été suivi d'effet ; ce n'était pas un sursaut pour se libérer, porteur d'espoir, c'était plutôt un mouvement réflexe, un mouvement infra-humain, preuve que l'agonie du sujet spleenétique se poursuit à travers les accidents. La terre est couverte de ces esprits geignards. Rien ne peut distraire le sujet de son terme fatal, qui est explicité dans le dernier quatrain.
Après cette crise, c'est à nouveau le quasi-silence et une rémission mortifère :
– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
On quitte la métaphore tout en en retrouvant d'autres. La cocotte, le cachot, la pluie, c'est l'esprit du poète. On les observe désormais de dehors. Il s'agit bien de son enfer portable, en effet, tant irrésistible qu'on passe quatre quatrains sur cinq à le prendre pour le monde entier.
« sans tambour ni musique » : le hurlement s'est tu mais c'est parce que le poète est pratiquement passé de l'autre côté. L'image de la mort est omniprésente : les corbillards, le drapeau noir et surtout le drapeau planté dans le crâne : on voit mal comment on pourrait survivre (n'essayez pas ça à la maison). Appréciez le rejet après « l'espoir » : comme s'il fallait inscrire dans la phrase un souffle après ce mot, le dernier souffle de l'espoir… vaincu.
Et pourtant le poète survit : qui parlerait sinon ? L'angoisse qui plante son drapeau est une métaphore, bien entendu. Comment le poète pourrait-il éprouver l'angoisse s'il ne vivait plus ?
Cette mort métaphorique, sans cesse répétée (le présent perpétuel du poème), est en réalité une capitulation. Ce qui restait d'espoir s'est rendu à l'évidence : il n'y a pas de place pour lui. Il est vaincu ; il pleure, ce qui est un geste aussi desespéré que possible. Le poète est totalement sans défense et ne peut qu'être livré à l'angoisse, « atroce, despotique » pour une souffrance éternelle. C'est une mise à mort permanente qu'il vit en enfer, où il est témoin de la disparition et de l'enterrement perpétuel (les corbillards lents) de tout ce qui lui importait jusque-là. L'immortalité, l'ennui, la mise à mort permanente, c'est tout un.
Prochainement : "la fin de spleen et idéal"
Fleurs du mal
Les quatre « spleen » 26/10/2007
Puisque Zabou s'apprête à comprendre enfin Baudelaire ;-))) il me semble opportun de poursuivre une série jamais achevée.
Amis lecteurs, voici le moment de ressortir l'adjectif « spleenétique » de sa naphtaline. « L'idéal » était le titre d'un poème un peu faiblard, à mon avis. « Spleen » est le titre de quatre poèmes, rangés à la suite, et de toute première qualité. L'idéal s'est souvent exprimé par les objets auquel il est relié : une chose, une femme, un objet, une anecdote. Ici, le poète se borne à décrire un état d'esprit. Visiblement, il veut y prendre tout son temps.
La première expression du spleen, c'est le temps cafardeux, miroir de l'humeur maussade et morbide.
Pluviôse, irrité contre la ville entière,
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
C'est un temps de pluie, que les mots rendent funèbre : nous sommes dans les faubourgs, peut être un dimanche après midi. Tout est mort : le foid est « ténébreux », un cimetière se tient non loin et la seule occupation mentionée des habitants du faubourg, c'est la « mortalité ». La vieillesse règne : « l'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière / avec la triste voix d'un fantôme frileux. » On devine que le poète est dans un appartement sans lustre ni confort, usé. Il est pauvre. « Le bourdon se lamente et la buche enfumée / accompagne en fausset la pendule enrhumée ». Il est seul, désillusionné et l'amour ne recèle plus pour lui aucune consolation. C'est dit par le biais d'un jeu de cartes où « le beau valet de cœur et la dame de pique / causent sinistrement de leurs amours défunts ». La femme, en fin de compte, n'a été que l'occasion de souffrances vis-à-vis d'un homme éternellement naïf ; tout ce qui reste, qui symbolise ces « amours décomposées », c'est « un jeu de cartes plein de sales parfums ».
Le second spleen décrit le poète, vieux, considérant ses souvenirs : c'est un assemblage de débris inanimés, dont nombre de tracasseries. La vie valait-elle la peine d'être vécue ? Désormais elle se déroule, sans heurts et sans émotions, dans un ennui prolongé. L'enfer, ce serait l'immortalité. On peut retrouver le même thème, repris par J.L. Borges dans la première nouvelle de l'Aleph.
« spleen (2) »
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
– Je suis un cimetière abhorré de la lune,
(…)
Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité.
Le troisième « spleen » se concentre sur l'ennui. Le poète n'a plus goût à rien et mène une vie qui lui paraît interminable. Encore jeune, il a l'impression d'avoir vécu très longtemps – « écho du poème précédent -. Les courtisanes, la chasse, les comiques, l'argent, plus rien de tout cela ne marche :
Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, (…)
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
II n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
Voilà cette fois l'ennui qui se met à rêver d'échafauds et de divertissements cruels : ayant tout essayé, on en vient aux « bains de sang », privilège des puissants car ils étaient les seuls à pouvoir sacrifier le nombre nécessaire de vies pour une telle chose. Malgré tout cela, magré même la magie, le poète est un mort-vivant, un « jeune squelette », un « cadavre hébété » dans les veines duquel coule l'eau des fleuves infernaux. La description de sa condition pouvait sembler anodine au début du poème ; elle est graduellement plus sinistre au fur et à mesure que la fin s'approche.
prochainement : "spleen 4". J'ai gardé le meilleur pour la fin. Mon texte à l'oral du bac de français! Ouais!
La première expression du spleen, c'est le temps cafardeux, miroir de l'humeur maussade et morbide.
Pluviôse, irrité contre la ville entière,
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
C'est un temps de pluie, que les mots rendent funèbre : nous sommes dans les faubourgs, peut être un dimanche après midi. Tout est mort : le foid est « ténébreux », un cimetière se tient non loin et la seule occupation mentionée des habitants du faubourg, c'est la « mortalité ». La vieillesse règne : « l'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière / avec la triste voix d'un fantôme frileux. » On devine que le poète est dans un appartement sans lustre ni confort, usé. Il est pauvre. « Le bourdon se lamente et la buche enfumée / accompagne en fausset la pendule enrhumée ». Il est seul, désillusionné et l'amour ne recèle plus pour lui aucune consolation. C'est dit par le biais d'un jeu de cartes où « le beau valet de cœur et la dame de pique / causent sinistrement de leurs amours défunts ». La femme, en fin de compte, n'a été que l'occasion de souffrances vis-à-vis d'un homme éternellement naïf ; tout ce qui reste, qui symbolise ces « amours décomposées », c'est « un jeu de cartes plein de sales parfums ».
Le second spleen décrit le poète, vieux, considérant ses souvenirs : c'est un assemblage de débris inanimés, dont nombre de tracasseries. La vie valait-elle la peine d'être vécue ? Désormais elle se déroule, sans heurts et sans émotions, dans un ennui prolongé. L'enfer, ce serait l'immortalité. On peut retrouver le même thème, repris par J.L. Borges dans la première nouvelle de l'Aleph.
« spleen (2) »
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
– Je suis un cimetière abhorré de la lune,
(…)
Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité.
Le troisième « spleen » se concentre sur l'ennui. Le poète n'a plus goût à rien et mène une vie qui lui paraît interminable. Encore jeune, il a l'impression d'avoir vécu très longtemps – « écho du poème précédent -. Les courtisanes, la chasse, les comiques, l'argent, plus rien de tout cela ne marche :
Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, (…)
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
II n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.
Voilà cette fois l'ennui qui se met à rêver d'échafauds et de divertissements cruels : ayant tout essayé, on en vient aux « bains de sang », privilège des puissants car ils étaient les seuls à pouvoir sacrifier le nombre nécessaire de vies pour une telle chose. Malgré tout cela, magré même la magie, le poète est un mort-vivant, un « jeune squelette », un « cadavre hébété » dans les veines duquel coule l'eau des fleuves infernaux. La description de sa condition pouvait sembler anodine au début du poème ; elle est graduellement plus sinistre au fur et à mesure que la fin s'approche.
prochainement : "spleen 4". J'ai gardé le meilleur pour la fin. Mon texte à l'oral du bac de français! Ouais!
Fleurs du mal
La victoire du spleen 25/10/2007
Suite de la série entamée en mai 2006
A la fin de « spleen et idéal », c'est le spleen qui gagne. Les incursions dans l'idéal, même les plus radieuses, n'étaient jamais sans une faille plus ou moins apparente. L'une des plus manifestes était l'inaccessibilité de la beauté, que l'on peut d'autant plus contempler qu'on la possède moins (« je suis belle, mortels, comme un rêve de pierre »). L'insatisfaction était donc vouée à réapparaître tôt ou tard. Autant le début de la partie multiplie les poèmes traitant de l'absolu (« élévation » tout particulièrement), puis de l'amour, de la contemplation du monde ; autant la fin de « spleen et idéal » s'enfonce dans la dépression.
La victoire du spleen était annoncée par un poème tel que « l'ennemi » : « ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage / traversé ça et là par de brillants soleils ». De même « de profundis clamavi », qui décrit le paysage mental du poète : « un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois / et les six autres mois la nuit couvre la terre ».
L'imagerie du spleen est celle du mauvais temps : le pays est innondé, stérile, encombré de flaques immenses où l'on peut se noyer. Il pleut, il fait froid ; c'est tout le contraire des îles dont le souvenir est chéri dans des poèmes tels que « la vie antérieure ». Dans ce paysage pluvieux, qui annonce certains passages de Verlaine (« il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville »), le poète s'ennuie, est livré à la dépression. On peut au demeurant s'étonner qu'il n'en soit que victime, que la cruauté à laquelle devrait le livrer l'ennui soit si bénigne somme toute. Lautréamont n'aura plus cette pudeur. De même que Baudelaire reste un classique dans la forme, de même il ne dit pas « tout » et ne raconte aucun des « échafauds » promis dans le poème liminaire.
« le mort joyeux » est encore une bravade, qui présente assez rhétoriquement la mort comme un bien : « o vers ! noirs compagnons sans oreilles et sans yeux / voyez venir à vous un mort libre et joyeux ». Le cycle final du spleen commence réellement, à mon avis, à « la cloche fêlée ». S'ensuit une douzaine de poèmes où on ne rigole franchement plus. L'irréparable semble avoir atteint, enfin, le poète lui-même.
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
II arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.
prochainement : les quatre "spleen"
La victoire du spleen était annoncée par un poème tel que « l'ennemi » : « ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage / traversé ça et là par de brillants soleils ». De même « de profundis clamavi », qui décrit le paysage mental du poète : « un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois / et les six autres mois la nuit couvre la terre ».
L'imagerie du spleen est celle du mauvais temps : le pays est innondé, stérile, encombré de flaques immenses où l'on peut se noyer. Il pleut, il fait froid ; c'est tout le contraire des îles dont le souvenir est chéri dans des poèmes tels que « la vie antérieure ». Dans ce paysage pluvieux, qui annonce certains passages de Verlaine (« il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville »), le poète s'ennuie, est livré à la dépression. On peut au demeurant s'étonner qu'il n'en soit que victime, que la cruauté à laquelle devrait le livrer l'ennui soit si bénigne somme toute. Lautréamont n'aura plus cette pudeur. De même que Baudelaire reste un classique dans la forme, de même il ne dit pas « tout » et ne raconte aucun des « échafauds » promis dans le poème liminaire.
« le mort joyeux » est encore une bravade, qui présente assez rhétoriquement la mort comme un bien : « o vers ! noirs compagnons sans oreilles et sans yeux / voyez venir à vous un mort libre et joyeux ». Le cycle final du spleen commence réellement, à mon avis, à « la cloche fêlée ». S'ensuit une douzaine de poèmes où on ne rigole franchement plus. L'irréparable semble avoir atteint, enfin, le poète lui-même.
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
II arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.
prochainement : les quatre "spleen"
Fleurs du mal
L'impuissance et le remords 16/08/2006
L'art est une des voies les plus sûres vers l'idéal, nous le savons déjà. Mais lorsque l'inspiration, la Muse, font défaut, le poète ne peut rien faire et l'angoisse s'installe.
Il y a tout d'abord la peur de la faiblesse de la Muse (« la muse malade »)
Ma pauvre muse, hélas! qu'as-tu donc ce matin ?
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
La folie et l'horreur, froides et taciturnes.
… mais aussi la peur de sa compromission (« la muse vénale »)
II te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de chœur, jouer de l'encensoir,
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère
« le mauvais moine » : l'artiste qui gaspille son talent
Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
Depuis l'éternité je parcours et j'habite ;
Rien n'embellit les murs de ce cloître odieux.
O moine fainéant ! quand saurai-je donc faire
Du spectacle vivant de ma triste misère
Le travail de mes mains et l'amour de mes yeux?
L'impuissance, la constatation des limites de la créature, est d'abord un sujet d'observation (comme dans « chatiment de l'orgueil ») avant que d'être le moteur et la nourriture du remords. Baudelaire a un sens très prononcé de l'irréparable, de ce qui ne peut plus être défait, et des regrets qu'on y associe.
Le « chatîment de l'orgueil » montre ce qui arrive à l'homme qui oublie qu'il est une créature, qu'il est essentiellement limité.
En ces temps merveilleux où la Théologie
Fleurit avec le plus de sève et d'énergie,
On raconte qu'un jour un docteur des plus grands,
(…)
S'écria, transporté d'un orgueil satanique :
"Jésus, petit Jésus ! je t'ai poussé bien haut !
Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut
De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,
Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire !"
Immédiatement sa raison s'en alla.
L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila ;
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
(…)
Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la risée.
Le remords baudelairien quant à lui n'est pas la simple humeur maussade d'un moment. Il est profond, inextinguible. Nous avons déjà mentionné « et le vers rongera ta peau comme un remords ». Voici quelques autres exemples.
« l'irréparable » (ne pas confondre avec « l'irrémédiable »)
Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s'agite et se tortille
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille ?
Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords ?
(…)
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans éclairs funèbres ?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est soufflée, est morte à jamais !
(prochainement : la victoire du spleen)
Il y a tout d'abord la peur de la faiblesse de la Muse (« la muse malade »)
Ma pauvre muse, hélas! qu'as-tu donc ce matin ?
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
La folie et l'horreur, froides et taciturnes.
… mais aussi la peur de sa compromission (« la muse vénale »)
II te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de chœur, jouer de l'encensoir,
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère
« le mauvais moine » : l'artiste qui gaspille son talent
Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
Depuis l'éternité je parcours et j'habite ;
Rien n'embellit les murs de ce cloître odieux.
O moine fainéant ! quand saurai-je donc faire
Du spectacle vivant de ma triste misère
Le travail de mes mains et l'amour de mes yeux?
L'impuissance, la constatation des limites de la créature, est d'abord un sujet d'observation (comme dans « chatiment de l'orgueil ») avant que d'être le moteur et la nourriture du remords. Baudelaire a un sens très prononcé de l'irréparable, de ce qui ne peut plus être défait, et des regrets qu'on y associe.
Le « chatîment de l'orgueil » montre ce qui arrive à l'homme qui oublie qu'il est une créature, qu'il est essentiellement limité.
En ces temps merveilleux où la Théologie
Fleurit avec le plus de sève et d'énergie,
On raconte qu'un jour un docteur des plus grands,
(…)
S'écria, transporté d'un orgueil satanique :
"Jésus, petit Jésus ! je t'ai poussé bien haut !
Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut
De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,
Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire !"
Immédiatement sa raison s'en alla.
L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila ;
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
(…)
Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la risée.
Le remords baudelairien quant à lui n'est pas la simple humeur maussade d'un moment. Il est profond, inextinguible. Nous avons déjà mentionné « et le vers rongera ta peau comme un remords ». Voici quelques autres exemples.
« l'irréparable » (ne pas confondre avec « l'irrémédiable »)
Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s'agite et se tortille
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille ?
Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords ?
(…)
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans éclairs funèbres ?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est soufflée, est morte à jamais !
(prochainement : la victoire du spleen)
Fleurs du mal
La cruauté 07/08/2006
La cruauté
Au-delà de la raillerie, le poète prend un certain plaisir à partager son mal-être avec les femmes qu'il aime, à leur communiquer son angoisse.
« Réversibilité »
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?
« Moesta et errabunda »
Emporte-moi wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
– Est-il vrai que parfois le triste cœur d'Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ? (…)
Mais le vert paradis des amours enfantines,
(…)
L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
« Le revenant » fait à nouveau appel à toute une imagerie fantastique et épouvantable
Comme les anges à l'œil fauve,
Je reviendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit ;
Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d'une fosse rampant.
Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
Où jusqu'au soir il fera froid.
Comme d'autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux régner par l'effroi.
… tout comme « remords posthume », encore une mine de phrases pour draguer dans les bars (noter l'allitéRation en R du deRnier veRs, les sonorités RO RA) :
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d'un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir
Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse ;
(…)
– Et le vers rongera ta peau comme un remords.
Au-delà de la raillerie, le poète prend un certain plaisir à partager son mal-être avec les femmes qu'il aime, à leur communiquer son angoisse.
« Réversibilité »
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?
« Moesta et errabunda »
Emporte-moi wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
– Est-il vrai que parfois le triste cœur d'Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ? (…)
Mais le vert paradis des amours enfantines,
(…)
L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
« Le revenant » fait à nouveau appel à toute une imagerie fantastique et épouvantable
Comme les anges à l'œil fauve,
Je reviendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit ;
Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d'une fosse rampant.
Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
Où jusqu'au soir il fera froid.
Comme d'autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux régner par l'effroi.
… tout comme « remords posthume », encore une mine de phrases pour draguer dans les bars (noter l'allitéRation en R du deRnier veRs, les sonorités RO RA) :
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d'un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir
Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse ;
(…)
– Et le vers rongera ta peau comme un remords.
Fleurs du mal
La perspective de la mort 03/08/2006
Cela (voir mon billet "l'amour vache"), c'est encore gentil. Mais Baudelaire semble prendre plaisir à faire peur à ses amantes. Il leur aurait infligé des films d'horreur le samedi soir si cela avait existé. Voici « une charogne ». C'est l'un des poèmes les plus célèbres du recueil, à l'esthétique baroque ; le poète y fait assaut de galanterie autour d'un sujet qui n'est rien moins que galant.
Rappelez-vous l'objet que vous vîmes, mon âme
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux.
(Le poète insiste bien sur les détails dégoûtants)
Le ventre en l'air, comme une femme lubrique
Brûlante, et suant les poisons
Ouvrait, d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons (…)
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
(Et maintenant que nous sommes en condition, la morale de l'histoire)
Et pourtant vous serez semblable à cette ordure
A cette horrible infection
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! Telle vous serez, ô la reine des grâces
Après les derniers sacrements
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses
Moisir parmi les ossements.
Alors , ô ma beauté, dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposées !
C'est beau, pourtant!
Je ne sais pas si Baudelaire avait beaucoup de succès en draguant avec ce genre de méthode. Les mots d'adoration de l'aimée (« étoile de mes yeux, soleil de ma nature ») est intimement mélangée avec ce qu'il y a de plus ignoble dans la nature. Le poète annonce avec enthousiasme à son amante qu'elle sera un jour comme cette charogne ; ce n'est qu'une question de temps. Les « derniers sacrements » n'y feront rien ; et la description est autrement plus saisissante que les kilomètres de vers « rongés » que Hugo emploie dans « le ver ».
Le poète n'est pas affligé outre mesure : gnostique, il sait que l'essence de ses amours survivra à la matière, sera libéré. Il s'en console facilement mais n'a pas un mot de consolation pour son aimée, qui ne doit pas partager aussi intensément sa foi : amour vache, donc, non dépourvu d'humour noir. On sent presque le cabotin qui fait son numéro.
« Chant d'automne », de même, commence comme de l'Apollinaire :
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
(Mais le tableau parisien fait vite place à des images de mort)
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé (…)
Il me semble, bercé par ce choc monotone
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part
Pour qui ? C'était hier l'été, voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
(prochainement : la cruauté)
Rappelez-vous l'objet que vous vîmes, mon âme
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux.
(Le poète insiste bien sur les détails dégoûtants)
Le ventre en l'air, comme une femme lubrique
Brûlante, et suant les poisons
Ouvrait, d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons (…)
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
(Et maintenant que nous sommes en condition, la morale de l'histoire)
Et pourtant vous serez semblable à cette ordure
A cette horrible infection
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! Telle vous serez, ô la reine des grâces
Après les derniers sacrements
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses
Moisir parmi les ossements.
Alors , ô ma beauté, dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposées !
C'est beau, pourtant!
Je ne sais pas si Baudelaire avait beaucoup de succès en draguant avec ce genre de méthode. Les mots d'adoration de l'aimée (« étoile de mes yeux, soleil de ma nature ») est intimement mélangée avec ce qu'il y a de plus ignoble dans la nature. Le poète annonce avec enthousiasme à son amante qu'elle sera un jour comme cette charogne ; ce n'est qu'une question de temps. Les « derniers sacrements » n'y feront rien ; et la description est autrement plus saisissante que les kilomètres de vers « rongés » que Hugo emploie dans « le ver ».
Le poète n'est pas affligé outre mesure : gnostique, il sait que l'essence de ses amours survivra à la matière, sera libéré. Il s'en console facilement mais n'a pas un mot de consolation pour son aimée, qui ne doit pas partager aussi intensément sa foi : amour vache, donc, non dépourvu d'humour noir. On sent presque le cabotin qui fait son numéro.
« Chant d'automne », de même, commence comme de l'Apollinaire :
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
(Mais le tableau parisien fait vite place à des images de mort)
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé (…)
Il me semble, bercé par ce choc monotone
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part
Pour qui ? C'était hier l'été, voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
(prochainement : la cruauté)
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Nelly Achlaw
z_igou@yahoo.com
z_igou@yahoo.com



