Nelly Blogue
Nelly Blogue

w w w . n e l l y b l o g u e . c o m

Nelly Achlaw
Nelly Achlaw
Nelly est UN parisien qui vit seul et travaille beaucoup. Dans "Nelly Blogue", il parle de ce qu'il aime : cinéma, liturgie, livres, musique - et de ce qu'il n'aime pas.

RECHERCHE






RSS ATOM RSS comment PODCAST Mobile

L'oeil de Sauron

Guy Môquet, c'est trop de la balle  22/10/2007

Sous ce titre de mauvais goût se cache un billet d'une sensibilité infinie, quoiqu'incomprise du vulgaire.

Guy Môquet, c'est trop de la balle
Il est tentant, avec tout le remue-ménage de ce jour, d'apporter mon grain de sel à la commémoration de l'exécution de Guy Môquet. Ca nous changera un peu de celle de Louis XVI.

Comme beaucoup d'encre a coulé, il s'est dit des choses pertinentes, d'autres qui le sont moins. L'instrumentalisation de la mémoire de Guy Môquet (car on en fait effectivement une espèce de fétiche mémoriel) ne me choque pas tant que ça. Toute nation se construit autour de mythes ; et entre un mythe et une vérité historique, il y a parfois un fossé.

Nous avons eu Vercingétorix, Jeanne d'Arc, alors pourquoi pas Guy Môquet ? Le président de la république a eu du flair en choisissant, ou plutôt en exhumant ce personnage ; s'il voulait une figure qui rassemble les français et véhicule une certaine idée du patriotisme, ce n'est pas trop mal trouvé. Mais quoi ! comme je le disais, une nation se fonde sur des mythes, des histoires sans cesse répétées. Que l'on pense par exemple aux livre des psaumes, sans cesse médités : Israël ne serait sans doute pas Israël trois mille ans plus tard s'il n'y avait pas eu le livre des psaumes et l'organisation de la mémoire nationale, il y a très très longtemps. Donc pourquoi pas Guy Môquet ? Les historiens ont sans doute raison de protester contre l'intrusion de l'état dans leur discipline – mais à proprement parler, par cette célébration renouvelée, me dit-on, tous les 22 octobre, Guy Môquet-célébré-dans-les-écoles n'est plus un objet historique.

Esthétiquement, on y gagne beaucoup. Le dernier mineur mort-pour-la-France, Joseph Bara, était un peu ridicule sapé en hussard. Jeanne d'Arc : les femmes en armure, très peu pour moi. Quand à Vercingétorix, son système pileux, tel qu'il est représenté dans l'imagerie troisième république, fait qu'il ne me sera jamais sympathique. Je suis du côté du cheveu court et du visage rasé ; dans le cas de la guerre des Gaules, je suis du côté de l'occupant.

Emotionnellement, on a bien une manifestation du « maternalisme » ambiant… mais quoi, on n'attrape pas des mouches avec du vinaigre ; et si votre idée du patriotisme, c'est les yeux exorbités de la Marseillaise de Rude, certes. Guy Môquet, c'est plus choupinet, ça fait un peu dormeur du val, c'est l'époque qui veut ça.

La presse d'extrême droite lui récuse le titre de résistant ; le PCF s'indigne de ce qu'on ne rappelle pas plus qu'il était communiste. Il a effectivement été fusillé parce que communiste, cela ne fait aucun doute. Rappelons les faits (je m'inspire de Wikipedia).

Fin 1939, le PCF est interdit en France pour cause de pacte germano-soviétique (par le gouvernement de la République, donc, pas par Vichy). Prosper Môquet, le père de Guy, est arrêté et embastillé puis déporté en Algérie. Guy milite aux jeunesses communistes, distribue des tracts, essaie de faire libérer son père, maintenu en prison par le régime de Vichy. Il semble être arrêté un jour de tractage à l'automne 40, est passé à tabac puis emprisonné. S'ensuivent Fresnes, puis Clairvaux, puis Châteaubriant. Quiconque a visité les deux premiers peut imaginer ce que c'est que de s'y trouver enfermé à seize ans.

Il est ensuite livré aux allemands pour être fusillé, en représailles à l'assassinat, par trois communistes, d'un officier allemand. Et il est livré par des français, par le gouvernement de Vichy, qui a sciemment choisi des communistes pour ne pas sacrifier « des bons français ». C'est peut être le passage le plus inique de l'histoire. On est toujours le nègre, le pédé, le juif, le coco ou l'arabe de quelqu'un d'autre.

Entre-temps, le PCF a infléchi son discours et milite ouvertement contre les allemands, ce qui n'était pas autant le cas lors de l'arrestation de Guy.

Il me semble clair, en expliquant cela, que Guy Môquet a effectivement été fusillé parce qu'il était communiste. Faut-il, comme le fait Alain Sanders, lui refuser le titre de résistant ? Je ne crois pas. Tout d'abord parce qu'il a été traité en tant que tel. Mais aussi parce qu'il est difficile de penser qu'il était favorable au régime de Vichy et à la collaboration, que ce soit avant ou après la prison.

Traité en tant que tel : on sait que, dans la théologie du martyre, le baptême du sang absout vos péchés et vous ouvre directement les portes du ciel. Je ne vois pas d'inconvénient à prolonger le parallèle dans le monde laïc : si on vous fusille comme résistant, ou en représailles à un acte de résistance, cela fait de vous un résistant. Le comportement des 27 fusillés de Châteaubriant le montre amplement : c'est « vive la France » qu'ils ont crié, pas « vive l'internationale » ou « vive Moscou ». « Vive la France », dans une France occupée par l'Allemagne nazie. Que faut-il de plus ? Un décret signé par De Gaulle? Justement, il existe et fait de Guy un résistant, officiellement.

C'est probablement quelques heures avant son exécution qu'il a écrit « la » lettre, que l'on peut effectivement donner en modèle. Outre la piété filiale qui avait conduit Guy Môquet à essayer de faire libérer son père, on y lit un sens de la famille, l'exhortation au courage, à la vie sérieuse, à la fidélité, à l'acceptation de la mort. On n'y lit pas une ligne de haine contre ses futurs bourreaux, ni contre les traîtres de Vichy. On y lit pas d'apitoiement sur soi (« ma vie a été courte, je n'ai aucun regret »). C'est presque trop beau. (On imagine moins un Guy Môquet qui n'aurait pas été arrêté, devenu tueur d'allemands ou premier secrétaire du PCF à la place de Georges Marchais.)

Dans les faits, Guy Môquet ne pourra pas crier « vive la France ». Il s'est évanoui, peut-être au spectacle des premières exécutions ; et c'est toujours évanoui qu'on le fusille.

Pour tout vous dire, je ne comprends pas qu'un tel personnage, et une telle destinée, n'aient pas été mis en valeur plus tôt. La vie de Guy Môquet est presque un scénario de Signe de Piste ; un Signe de Piste un peu engagé, certes. Et le garçon, comme je l'ai dit, a tout pour attirer la sympathie de ceux qui ne l'ont pas connu : ses contemporains le décrivent comme un garçon aimable, le style popu de bonne composition à ce que j'en comprends. Sa lettre d'adieu fait preuve de sentiments élevés (ce n'est pas le cas de tous ses écrits). Messieurs les historiens, donnez-nous-en dix comme celui-là !

Inspiré par toute cette dévotion laïque, je me suis rendu aujourd'hui au siège de la Poste, pour le premier jour du timbre à l'effigie du fusillé le plus célèbre de France. Il y avait le monde des grands jours, quelques documents, la copie d'un (beau) timbre des années 80 sur les fusillés de Châteaubriant. Je note au passage que le processus d'idéalisation s'est déjà mis en marche : de la photo au timbre, du timbre au cachet illustré du premier jour, son visage devient plus affable, moins allongé ; les yeux s'écartent l'un de l'autre, la bouche s'élargit : le Guy Môquet des PTT est un gars sympa ; celui des photos devait quand même être un peu plus militant.

Je fais donc la queue près d'une télé où passe en boucle la bande-annonce du film préparé de fraiche date sur l'événement. Guy Môquet (sous les traits de la vedette des « Choristes ») se fait fusiller quatre fois sur fond de grosse violonnade avant que je puisse faire tamponner mes enveloppes. Et lit sa lettre ! Et la relit ! "Je vais mourir"! Et les violons continuent ! Et les allemands apparaissent furtivement, tout en feldgrau, en meute armée, le visage resté dans l'ombre de leurs casques. C'est un peu lourd quand même. La ménagère de moins de cinquante ans ne se doute pas encore de tout ce qu'elle va chialer en regardant ça. « Ma petite maman chérie », bouhouhou, c'est gagné d'avance. Il paraît qu'ils vont appeler le film « red is dead ».

Lachez vos comms ;-)


le 22/10/2007 à 22:27 | Permalien | Commentaires (3)