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Nelly Achlaw
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Nelly est UN parisien qui vit seul et travaille beaucoup. Dans "Nelly Blogue", il parle de ce qu'il aime : cinéma, liturgie, livres, musique - et de ce qu'il n'aime pas.

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Fleurs du mal

Idéal : harmonie du soir  29/05/2006

Comment ne pas évoquer non plus « harmonie du soir », une sublime évocation d'un coucher de soleil où l'astuce formelle (le poème est un pantoum), le vocabulaire religieux et la technique du poète font de ce coucher de soleil un moment inoubliable.

Ah oui, le pantoum. Poème où les vers 2 et 4 de la strophe N deviennent les vers 1 et 3 de la strophe N+1. Je ne connais qu'un seul pantoum dans la poésie française : celui-là. C'était bien la peine d'inventer un nom. Baudelaire a en plus utilisé uniquement des rimes en –ige et en –oir ce qui, pour n'être pas mallarméen, n'en est pas moins fortiche. Attention, c'est une fête pour les allitérations et les assonances.

Voici venir les temps où, vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfumes tournent dans l'air du soir
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige
Valse méalncolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste est beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige
Un cœur tendre qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste est beau comme un grand reposoir
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige

Un cœur tendre qui hait le néant vaste et noir !
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !


Ce qui frappe en premier, dans ce poème, c'est son exceptionnelle cohésion. Nous sommes avant Verlaine, son « de la musique avant toute chose », et c'est pourtant un poème pratiquement impressioniste que Baudelaire a écrit. Harmonie du soir : ici, c'est la musique, les images, le vocabulaire, le message qui se répondent.

Le sujet est classique : c'est un chagrin d'amour. C'est un chagrin sourd, qui n'est nommé qu'à la fin du poème où l'on évoque le « passé lumineux » puis le « souvenir », d'une façon au demeurant impressioniste : on est seulement certain que l'aimée n'est plus là, on ne peut à proprement parler qu'extrapoler la cause.
L'essentiel n'est d'ailleurs pas la cause du chagrin mais son expression par le poète, au moyen d'un vocabulaire religieux, d'images à double sens très baudelairiennes : c'est en décrivant le monde entier, qui vibre à l'unisson de sa douleur, que le poète décrit celle-ci.
C'est d'ailleurs par la dimension du reflet de la douleur (le monde entier) qu'on mesure combien elle peut être grande. C'est par la beauté des images qui la suggèrent qu'on comprend qu'elle est sourde.

L'image principale, c'est un crépuscule : le soleil se couche, illumine de rouge tout le ciel. C'est la fin de la journée ; métaphoriquement, c'est la mort. Comment ne pas penser à l'office de complies avec ce vocabulaire religieux, pour lequel aussi la nuit, c'est la mort ?

Le crépuscule est un moment fugace, le dernier moment de beauté avant la nuit et la mort. C'est ce moment que le poète a choisi d'immortaliser, suivant en cela la maxime qu'on trouve dans un fragment des Fleurs du Mal que citent quelques éditions, et qui résume admirablement l'art poétique de son auteur : « tu m'as donné de la boue et j'en ai fait de l'or ». C'est le crépuscule qui est le moment le plus propice à cette alchimie.

C'est un moment fugace, disons-nous, que le poète traduit en termes de frémissements et de vibrations : « vibrant sur sa tige, chaque fleur », « le violon frémit », qui sont d'ailleurs des exhalaisons, des derniers soupirs du jour, des tressaillements d'agonie : « chaque fleur s'évapore ». Progressivement, le champ sémantique de la mort et du néant s'installe : « reposoir », « le néant vaste et noir », « noyé », « le sang qui se fige ». Signalons pour ceux qui ne le savent pas que le reposoir est le tombeau symbolique où l'on porte la réserve eucharistique le soir du Jeudi Saint, c'est-à-dire au moment où l'Eglise commémore l'agonie et le début de la passion du Christ. Le reposoir est le lieu de l'agonie mystique.

Notons au passage ce vers remarquable : le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige. Au sens propre il est macabre et fait d'un spectacle quotidien une image de mort : noyé dans son sang, son sang qui se fige. L'allitération en S est une des plus mémorables qui soient.

La douleur est sourde au début : « valse mélancolique et langoureux vertige » : le poète n'est pas loin de s'y complaire, de s'y enivrer au milieu du tournoiement de parfums et de sons. C'est l'ivresse du désespoir, « le violon (qui) frémit comme un cœur qu'on afflige ». (On peut penser, même si c'est anachronique, à la valse triste de Sibelius où à quelques pièces analogues de Prokofiev). Au fur et à mesure, l'attention se porte de l'ambiance générale sur la douleur de poète que l'ivresse ne masque pas tout à fait : le cœur souffre, « un cœur tendre qui hait le néant vaste et noir / du passé lumineux recueille tout vestige ».

Ces images d'agonie et de mort prochaine signalent que l'amour est encore vivant, un petit peu vivant, dans le cœur du poète, qu'il jette ses plus beaux feux. Mais le poète sait que bientôt il n'y aura plus d'amour du tout et que l'aimée sera une oubliée, au moment où le crépuscule le cèdera à la nuit. C'est donc une surprise que de lire dans le dernier vers, après trois points de suspension : « ton souvenir luit en moi comme un ostensoir ».

Ce dernier vers est proprement un retournement. Là où on ne pensait plus trouver que la nuit et l'oubli, là où le soleil disparaît, le poète affirme que le souvenir de l'aimée est devenu un soleil intérieur. Et quel soleil ! Le soleil naturel a beau s'être noyé, être pris dans le sang, immobilisé, il reste au poète un ostensoir : autre terme, qui désigne l'instrument litugique dans lequel on place l'hostie pour la présenter à l'adoration des fidèles. L'ostensoir a généralement une forme de soleil, avec des rayons dorés qui partent du centre où est placé l'hostie. La nature, le monde entier peuvent expirer, le poète, en fin de compte, gardera le souvenir immortel de l'aimée. Il a su agir par dévotion, recueillir « tout vestige » des moments heureux et c'est cela qui le sauve et lui suffit pour être dans la lumière.

Les correspondances, le souvenir de l'aimé, plus fort que la réalité, les couleurs rouges, roses, dorées, les fleurs, l'adoration perpétuelle : il est troublant de voir combien nombre de ces thèmes annoncent ceux de La recherche du temps perdu !
Mais il serait vain de faire de l'évolutionnisme à partir de quelques vers, à cinquante ans de distance. Bornons-nous à remarquer combien Baudelaire a su allier ici la musique (le violon qui frémit), les images (le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige, les fleurs qui s'évaporent toutes ensemble), le sentiment intérieur du poète (le cœur affligé qui hait le néant), la forme même du poème (pantoum, assonances, rimes plaintives en –ige), les mots (registre religieux et mystique) au service d'un même message, sans mot inutile, sans un mot en dehors de l'ambiance, pour exprimer l'agonie d'un amour et sa rédemption (finale, subite) par le souvenir et – constamment évoqué, jamais nommé – l'art. L'ostensoir du souvenir, c'est « harmonie du soir ».


le 29/05/2006 à 22:52 | Permalien | Commentaires (2)