Est secretum, Valeriane
John Zorn 14/02/2008
Conversation l'autre jour avec un ami musicien et mélomane. Réplique mémorable : « ah bon, tu aimes John Zorn ? »
Eh oui, j'aime John Zorn – autant en parler un peu ici puisque ce musicien-là est tout à fait digne d'intérêt, autant que difficile à présenter car, tout comme pour Frank Zappa, il n'y a pas un John Zorn mais une dizaine.
Le plus immédiat, c'est le saxophoniste de jazz, disciple d'Ornette Coleman et leader du groupe Masada, qui vécut dans les années 90. Comme le nom le laisse penser, John Zorn porte son identité juive new-yorkaise en bandoulière.
Il y a ensuite le John Zorn patron d'un label de disques, Tzadik, qui publie tout ce que l'avant-garde et la scène underground, new yorkaise de préférence, produit d'inaudible ou d'extrême. Si vous êtes familiers avec les noms de Bill Laswell, Mike Patton, Marc Ribot, Bill Frisell et autres, vous pourrez trouver votre bonheur chez Tzadik. On y trouve, naturellement, les œuvres (presque) complètes du maître, des séries de concerts, une série consacrée à l'avant-garde japonaise, une collection, nommée « lunatic fringe », consacrée au vraiment-inaudible etc. Evitez d'acheter cela à la FNAC, certains revendeurs sur Amazon (caïman, notamment) les proposent trois fois moins chers. Ne vous étonnez pas si vous y trouvez aussi du Serge Gainsbourg et du Burt Baccarach dans une collection nommée « radical jewish music ».
www.tzadik.com
Il y a ensuite John Zorn, compositeur classique, auteur de plusieurs pièces de musique de chambre. « Duras/Duchamp » évoque les divines lenteurs de Messiaen, d'autres me font plus penser à Lutoslawski, bref, il y en a pour tous les goûts.
Il y a, dans la lignée de Masada, le John Zorn des mélodies juives, que ce soit au travers des « spin offs » de Masada (Electric Masada, Masada Guitars, Bar Kokhba), ou par le truchement d'un répertoire confié à plusieurs formations de chambre et réuni sous le terme de « book of angels » : un premier disque de piano solo par Jamie Saft, un duo piano et violon par Feldman et Couvoisier, un disque réservé au Cracow Klezmer band, un autre à Marc Ribot, un autre à Uri Caine, etc. Tous excellents.
Il y a le John Zorn de la jeunesse, celui des « pièces expérimentales » bricolées à partir de bruits de sa maison enregistrés sur magnétophone portable (« Mikhail Zoetrope », un morceau barré, même comparé aux standards de l'artiste), ou ces fameuses « game pieces », où Zorn dirige un petit ensemble en tirant au hasard des cartes lui indiquant ce qu'ils doivent jouer. Cela fera bien d'avoir « Lacrosse », « Archery » et autres dans votre collection – mais vous ne les écouterez pas très souvent. Seule « game piece » à être audible et à tirer son épingle du jeu, « Xu feng » est un peu plus récente.
Mais quoi, le silence après une cacophonie de John Zorn est encore du John Zorn…
Il y a le John Zorn des musiques de film, que ce soit du dessin animé japonais hystérique, ou d'obscurs films qu'on ne verra jamais – mais qui bénéficient d'une bande son somptueuse, tel ce « invitation to a suicide » dont je ne me lasse pas. Yann Tiersen peut aller se recoucher s'il entend cela un jour.
Il y a – enfin – le John Zorn « grindcore », fana d'Artaud, d'Aleister Crowley et d'Edgar Varèse, et qui leur rend hommage en transformant en quelque chose d'intelligent cette musique de bourrins. Le genre Zorn-grindcore comprend d'ailleurs plusieurs distinctions.
Tout d'abord, Naked City. Quatuor énergique composé de Zorn, Frisell et quelques autres, qui respire le bonheur (et l'adréanline) de jouer de la musique. On trouve dans le premier disque des reprises (d'Ennio Morricone notamment), des pièces changeant de style toutes les trente secondes, et les premiers morceaux grindcore, assaut sonore d'une trentaine de secondes, volume au maximum et hurlements du chanteur japonais. Les titres ? Des trucs du genre « purgatory of the fiery vulvas ». Naked City, avec sa couverture représentant le cadavre d'une victime d'un règlements de comptes de la pègre new-yorkaise, baignant dans une flaque de sang, prise par un journaliste avant l'arrivée de la police, est comme un ami qui, heureux de vous revoir, vous bourre de coups de poings : vous n'échangeriez cela pour rien au monde.
Le second Naked City, avec ses titres (« grand guignol », « Jazz snob : eat shit », « gob of spit », « torture garden ») livre une trentaine de pièces « grindcore » supplémentaires. Les reprises sont présentes, avec Messiaen, Scriabine et Debussy.
Il y a ensuite « Leng Tche », ou la description musicale de ce qui se passe dans la tête d'un condamné à mort par cette méthode au moment de son exécution. Je laisse aux lecteurs curieux, ayant le cœur bien accroché, le soin de consulter leur encyclopédie préférée sur les détails de l'opération. Le disque, publié avec, en couverture, une des photos qui avaient fasciné Georges Bataille en son temps, a fait scandale dans la communauté asiatique au point de n'être réédité ensuite que sous plastique noir.
Il y a enfin Absinthe, Radio et un live, qui complètent le « corpus » de Naked City, le groupe qui rendit John Zorn connu au-delà des cercles avant-gardistes.
Les deux autres formations « grindcore » du maître sont moins enjouées, plus sombres. Tout d'abord, Painkiller. Avec des titres aussi évocateur que « igneous ejaculation », « guts of a virgin », « execution ground » ou le mémorable hurlement initial de « scud attack », le temps n'est plus aux reprises surf-rock d'Ornette mais aux morceaux speedés, lourds et agressifs, fruits d'un trio basse – chant- batterie. Painkiller connaîtra ensuite une destinée « ambient » et un livre bruyant ET fin à la fois.
Enfin, Moonchild, qui reprend la même recette avec des instrumentistes différents. Un premier disque en 2005 ou 2006, puis « Astronome », un opéra en trois d'actes d'un quart d'heure chacun. Et un quart d'heure de grindcore sans interrpution, ça éprouve ! Et enfin « Six litanies for Heliogabalus », où l'effectif et le son s'enrichissent. Ces « litanies », faisant echo aux six chapitres de « Heliogabale, l'anarchiste couronné » d'Antonin Artaud, mettent en scène l'habituel trash-rock agressif, agrémenté cette fois d'un chœur de femmes, d'orgue, de soupirs… et d'un solo vocal in-croy-able de Mike Patton, tour à tour hurlements, sanglots, toux, étouffement… Roll over, Cathy Berberian !
Il y a certainement d'autres John Zorn que je n'ai pas encore découverts. Une telle profusion procure déjà des mois d'écoute. Certes, c'est rarement de l'écoute agréable ; mais chez Zorn, même l'inaudible procure un certain plaisir.
Eh oui, j'aime John Zorn – autant en parler un peu ici puisque ce musicien-là est tout à fait digne d'intérêt, autant que difficile à présenter car, tout comme pour Frank Zappa, il n'y a pas un John Zorn mais une dizaine.
Le plus immédiat, c'est le saxophoniste de jazz, disciple d'Ornette Coleman et leader du groupe Masada, qui vécut dans les années 90. Comme le nom le laisse penser, John Zorn porte son identité juive new-yorkaise en bandoulière.
Il y a ensuite le John Zorn patron d'un label de disques, Tzadik, qui publie tout ce que l'avant-garde et la scène underground, new yorkaise de préférence, produit d'inaudible ou d'extrême. Si vous êtes familiers avec les noms de Bill Laswell, Mike Patton, Marc Ribot, Bill Frisell et autres, vous pourrez trouver votre bonheur chez Tzadik. On y trouve, naturellement, les œuvres (presque) complètes du maître, des séries de concerts, une série consacrée à l'avant-garde japonaise, une collection, nommée « lunatic fringe », consacrée au vraiment-inaudible etc. Evitez d'acheter cela à la FNAC, certains revendeurs sur Amazon (caïman, notamment) les proposent trois fois moins chers. Ne vous étonnez pas si vous y trouvez aussi du Serge Gainsbourg et du Burt Baccarach dans une collection nommée « radical jewish music ».
www.tzadik.com
Il y a ensuite John Zorn, compositeur classique, auteur de plusieurs pièces de musique de chambre. « Duras/Duchamp » évoque les divines lenteurs de Messiaen, d'autres me font plus penser à Lutoslawski, bref, il y en a pour tous les goûts.
Il y a, dans la lignée de Masada, le John Zorn des mélodies juives, que ce soit au travers des « spin offs » de Masada (Electric Masada, Masada Guitars, Bar Kokhba), ou par le truchement d'un répertoire confié à plusieurs formations de chambre et réuni sous le terme de « book of angels » : un premier disque de piano solo par Jamie Saft, un duo piano et violon par Feldman et Couvoisier, un disque réservé au Cracow Klezmer band, un autre à Marc Ribot, un autre à Uri Caine, etc. Tous excellents.
Il y a le John Zorn de la jeunesse, celui des « pièces expérimentales » bricolées à partir de bruits de sa maison enregistrés sur magnétophone portable (« Mikhail Zoetrope », un morceau barré, même comparé aux standards de l'artiste), ou ces fameuses « game pieces », où Zorn dirige un petit ensemble en tirant au hasard des cartes lui indiquant ce qu'ils doivent jouer. Cela fera bien d'avoir « Lacrosse », « Archery » et autres dans votre collection – mais vous ne les écouterez pas très souvent. Seule « game piece » à être audible et à tirer son épingle du jeu, « Xu feng » est un peu plus récente.
Mais quoi, le silence après une cacophonie de John Zorn est encore du John Zorn…
Il y a le John Zorn des musiques de film, que ce soit du dessin animé japonais hystérique, ou d'obscurs films qu'on ne verra jamais – mais qui bénéficient d'une bande son somptueuse, tel ce « invitation to a suicide » dont je ne me lasse pas. Yann Tiersen peut aller se recoucher s'il entend cela un jour.
Il y a – enfin – le John Zorn « grindcore », fana d'Artaud, d'Aleister Crowley et d'Edgar Varèse, et qui leur rend hommage en transformant en quelque chose d'intelligent cette musique de bourrins. Le genre Zorn-grindcore comprend d'ailleurs plusieurs distinctions.
Tout d'abord, Naked City. Quatuor énergique composé de Zorn, Frisell et quelques autres, qui respire le bonheur (et l'adréanline) de jouer de la musique. On trouve dans le premier disque des reprises (d'Ennio Morricone notamment), des pièces changeant de style toutes les trente secondes, et les premiers morceaux grindcore, assaut sonore d'une trentaine de secondes, volume au maximum et hurlements du chanteur japonais. Les titres ? Des trucs du genre « purgatory of the fiery vulvas ». Naked City, avec sa couverture représentant le cadavre d'une victime d'un règlements de comptes de la pègre new-yorkaise, baignant dans une flaque de sang, prise par un journaliste avant l'arrivée de la police, est comme un ami qui, heureux de vous revoir, vous bourre de coups de poings : vous n'échangeriez cela pour rien au monde.
Le second Naked City, avec ses titres (« grand guignol », « Jazz snob : eat shit », « gob of spit », « torture garden ») livre une trentaine de pièces « grindcore » supplémentaires. Les reprises sont présentes, avec Messiaen, Scriabine et Debussy.
Il y a ensuite « Leng Tche », ou la description musicale de ce qui se passe dans la tête d'un condamné à mort par cette méthode au moment de son exécution. Je laisse aux lecteurs curieux, ayant le cœur bien accroché, le soin de consulter leur encyclopédie préférée sur les détails de l'opération. Le disque, publié avec, en couverture, une des photos qui avaient fasciné Georges Bataille en son temps, a fait scandale dans la communauté asiatique au point de n'être réédité ensuite que sous plastique noir.
Il y a enfin Absinthe, Radio et un live, qui complètent le « corpus » de Naked City, le groupe qui rendit John Zorn connu au-delà des cercles avant-gardistes.
Les deux autres formations « grindcore » du maître sont moins enjouées, plus sombres. Tout d'abord, Painkiller. Avec des titres aussi évocateur que « igneous ejaculation », « guts of a virgin », « execution ground » ou le mémorable hurlement initial de « scud attack », le temps n'est plus aux reprises surf-rock d'Ornette mais aux morceaux speedés, lourds et agressifs, fruits d'un trio basse – chant- batterie. Painkiller connaîtra ensuite une destinée « ambient » et un livre bruyant ET fin à la fois.
Enfin, Moonchild, qui reprend la même recette avec des instrumentistes différents. Un premier disque en 2005 ou 2006, puis « Astronome », un opéra en trois d'actes d'un quart d'heure chacun. Et un quart d'heure de grindcore sans interrpution, ça éprouve ! Et enfin « Six litanies for Heliogabalus », où l'effectif et le son s'enrichissent. Ces « litanies », faisant echo aux six chapitres de « Heliogabale, l'anarchiste couronné » d'Antonin Artaud, mettent en scène l'habituel trash-rock agressif, agrémenté cette fois d'un chœur de femmes, d'orgue, de soupirs… et d'un solo vocal in-croy-able de Mike Patton, tour à tour hurlements, sanglots, toux, étouffement… Roll over, Cathy Berberian !
Il y a certainement d'autres John Zorn que je n'ai pas encore découverts. Une telle profusion procure déjà des mois d'écoute. Certes, c'est rarement de l'écoute agréable ; mais chez Zorn, même l'inaudible procure un certain plaisir.
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