Foutre et hormones
Orages d'acier 27/02/2008
« orages d'acier », récemment publié dans la Pléiade, présente un aspect d'Ernst Jünger moins connu et plus surprenant que le rôle de sage et d'entomologiste qui était le sien , disons, les soixante dernières années avant sa mort, celles qui nous ont valu « soixante-dix s'efface », « approches, drogues et ivresses », « sous le signe de Halley », « le problème d'Aladin » et auxquelles on peut même rattacher ce chef d'œuvre de la littérature du siècle dernier qu'est « sur les falaises de marbre ».
Cet aspect, c'est celui du roman de guerre. C'est sûr, « orages d'acier » (« in Stahlgewitter »), c'est pas un roman de pédé. « Foutre et hormones », comme disait l'autre.
L'essentiel du roman est une narration des différents moments de la vie guerrière de Jünger. Il commence avec son départ pour le front, et s'achève sur la réception par son auteur de la médaille « pour le mérite », une des plus hautes distinctions militaires prussiennes. Il y aurait un petit côté routinier, « been there, done that », comme disent les Anglais, si Jünger ne choisissait pas soigneusement ce qu'il dit, et ce qu'il tait. Il trace ainsi un portrait en creux de l'homo bellator germanicus qui est, par certains aspects, fascinant.
Premier aspect : le désintéressement, l'abnégation. Jünger ne met pas en scène le choix qui l'a conduit à s'engager volontairement. Il n'en parle pas. Il part à la guerre, c'est tout. Il fait son devoir, avec ce trait aristocratique de ne jamais, jamais, mentionner qu'il fait son devoir. Il se fait blesser, il se soigne, il récupère, et il revient au front. Quatorze fois. Parfois, il se paye de belles frousses, mais il ne s'attarde pas dessus. Et à la fin, il a une belle médaille, fin de l'histoire.
C'est le combattant modèle. Il attend que tout homme fasse comme lui et multiplie la mention des soldats tombés sous ses yeux. Cette accumulation nous rappelle que la guerre n'est pas seulement un spectacle ou un « choc de titans » (Jünger confie néanmoins l'attrait esthétique qu'il a pu éprouver à suivre de loin une bataille) mais un enfer sur terre où la mort fauche impitoyablement et aveuglément. Tous ses morts ont des noms, et une province d'origine, et l'auteur s'en veut, occasionnellement, de ne pas se souvenir du nom d'un camarade tombé. C'est au point que la mention d'un soldat par son nom laisse souvent présager que ce dernier sera mort la phrase d'après. Il y a aussi des images saisissantes tel ce moment où, à l'occasion d'une averse, la tranchée s'éboule et déverse en son fond terre et cadavres. La guerre, ça tue. Au contraire, les vivants restent souvent anonymes.
S'il y a abnégation, engagement de tout l'être sans contrepartie dans la guerre, Jünger n'est pas tendre avec ceux qui ne veulent pas se battre. Il attend autant d'eux que de soi. On le voit à l'occasion mettre en joue des télégraphistes, ou les faire amener en première ligne à coups de crosse. Il n'est pas non plus amène avec les moins exposés que soi et expulse, manu militari, quelques soldats qui avaient occupé son logement à l'arrière et le réservaient pour quelque noble de passage. Le combattant du front a la priorité et tous les droits.
Egalement un certain détachement vis-à-vis de l'enjeu vital de la guerre. On est ennemis, on s'attaque, on se tue, on se tire dessus. En revanche, on ne tire pas sur les brancardiers, ou les blessés qu'on évacue, ou les prisonniers ; toutes choses qualifiées de « bassesses ». Mais parfois, les bassesses se produisent (il y a des scènes analogues dans « band of brothers » : quelqu'un qui vous a tiré dessus, qui a tué vos camarades, puis qui se rend, n'a pas forcément la vie sauve) ; Jünger constate mais ne commente pas. Il n'approuve certainement pas l'usage de gaz, mais ne le condamne pas lorsqu'il vient de son camp. Les bouteilles qu'on décharge d'un camion, à un moment, ne sont certes pas du butane !
Autre aspect du guerrier prussien, l'estime de l'adversaire, le goût secret, même, pour les situations d'infériorité légère. La compagnie de Jünger est la plupart du temps en face d'un régiment anglais, puis, vers la fin, de troupes du Commonwealth, africains du sud et néo-zélandais notamment. Rarement, de français. L'allemand, en d'autres mots, est seul sur une terre française, défendue par le reste du monde (sauf ses habitants…). Seul contre tous ! Il ne manque pas de souligner l'infériorité numérique de ses troupes, la valeur des adversaires – et les bonnes relations entretenues avec les civils français, en arrière des lignes. Lorsqu'il comprend que la défaite est probable, il cherche à tenir jusqu'au bout. Ce que l'on appelle un caractère chevaleresque.
Le guerrier prussien idéal que peint Jünger est également adoré de ses hommes qui, très rarement, le lui font savoir. Trop souvent, ce serait de l'auto-satisfaction et ce n'est pas bien. Il entretient des liens de camaraderie avec ses hommes, exhorte les timides et laisse faire avec une estime et une admiration secrètes les fous furieux et les trompe-la-mort. Même s'il n'est pas de leur classe sociale, ou de leur province, il aime à faire corps avec ses hommes et exalte volontiers les moments d'action collective, ou ces temps d'attente avant un assaut, qualifiés de « liturgie » où, au petit matin, tous les hommes en groupe, prêts à mourir, courbent ensemble la tête à chaque obus qui explose, en attendant que l'artillerie se taise. C'est le « gloria patri » à chaque bombe, avec un « stahlhelm » à la place du capuchon de la coule ! Il entretient aussi des liens intenses avec son frère, qui se bat à quelques kilomètres de lui, et est blessé, à un moment. La place de la femme, inutile de le dire, est à peu près nulle.
Le guerrier prussien, enfin, est allemand, c'est-à-dire qu'il est défini par son sang. Le sang, ce point commun entre tous ceux qui se battent de côté de Jünger, est bien plus important que les différences. Souabes, Badois, Bavarois, ouvriers, paysans, nobles… ne sont que des variations de l'être allemand, qui ne s'opposent pas autant qu'ils le qualifient, plutôt. Et l'être allemand accompli, c'est celui qui verse son sang pour la patrie, ce qui transcende toutes les différences possibles. Il n'y a pas de discours de haine envers les ennemis, pas de question posée sur la justesse de la guerre, rien qui puisse faire penser aux « on les aura ! » où à la haine du « boche » telle qu'elle se diffuse à la même époque en France. Rien chez Jünger de ce qu'on peut trouver dans « l'éclat d'obus » d'un Maurice Leblanc, par exemple. Il y a juste la guerre, contexte d'un accomplissement, et le fait que l' « homo germanicus » ait la chance d'atteindre, par ce moyen, à la perfection (le sacrifice pour la patrie), éclipse toutes les autres questions.
Au travers des scènes de combat, c'est donc une espèce d'anthropologie que dévoile Jünger. De ces convulsions d'acier, un nouveau monde est en train de naître, Jünger en est certain. Et l'homme parfait pour ce nouveau monde, c'est le guerrier. Non que les autres hommes soient médiocres ; la haine est un sentiment absent d' « orages d'acier » ; mais le guerrier leur est supérieur, sans conteste possible. Il est comme l'évêque vis-à-vis du laïc, il a un « caractère » que le laïc n'a pas, une marque sur l'âme car il a mis sa vie en jeu pour la patrie.
On comprend que, dans l'Allemagne des années 20, meurtrie par le « diktat » de Versailles, vaincue alors que ses armées se sont maintenues hors du territoire durant toute la guerre, un tel livre ait rencontré un franc succès. Il parlait aux allemands de la grandeur de leurs soldats au combat (en postulant que tous étaient un peu comme Jünger), mettait devant leurs yeux ce que les combats avaient eu d'honorable. Bref, il leur remontait le moral et leur tendait un miroir qui renvoyait une image agréable, voire flatteuse.
Il est évidemment facile de lire tout cela à la lumière de ce qui s'est produit ensuite, et de voir dans le surhomme de Jünger une préfiguration de la brute blonde nazie. C'est oublier que si Jünger, comme Platon, plaçait les guerriers au-dessus du reste du peuple, il placera par la suite le philosophe au-dessus du guerrier. Il faut lire dans « la paix » l'envol de ce philosophe-là, c'est majestueux. Le lieutenant Jünger, guerrier parfait, n'est donc pas tant une préfiguration de la brute blonde nazie que le dernier flamboiement de l'aristocrate prussien.
On a du mal à se détacher de « orages d'acier » avant que de l'avoir fini. On aurait presque envie, en le lisant, d'aller faire le coup de feu avec son auteur. (Comme après avoir vu « la chute du faucon noir, hé hé hé). Où ne suivrait-on pas un chef aimé ? Lorsque le chef se double d'un écrivain capable, à travers un récit des opérations, de faire sentir et comprendre tout cela, c'est que l'on a affaire à un chef d'œuvre. Pour son auteur, ce ne sera pas le dernier.
Cet aspect, c'est celui du roman de guerre. C'est sûr, « orages d'acier » (« in Stahlgewitter »), c'est pas un roman de pédé. « Foutre et hormones », comme disait l'autre.
L'essentiel du roman est une narration des différents moments de la vie guerrière de Jünger. Il commence avec son départ pour le front, et s'achève sur la réception par son auteur de la médaille « pour le mérite », une des plus hautes distinctions militaires prussiennes. Il y aurait un petit côté routinier, « been there, done that », comme disent les Anglais, si Jünger ne choisissait pas soigneusement ce qu'il dit, et ce qu'il tait. Il trace ainsi un portrait en creux de l'homo bellator germanicus qui est, par certains aspects, fascinant.
Premier aspect : le désintéressement, l'abnégation. Jünger ne met pas en scène le choix qui l'a conduit à s'engager volontairement. Il n'en parle pas. Il part à la guerre, c'est tout. Il fait son devoir, avec ce trait aristocratique de ne jamais, jamais, mentionner qu'il fait son devoir. Il se fait blesser, il se soigne, il récupère, et il revient au front. Quatorze fois. Parfois, il se paye de belles frousses, mais il ne s'attarde pas dessus. Et à la fin, il a une belle médaille, fin de l'histoire.
C'est le combattant modèle. Il attend que tout homme fasse comme lui et multiplie la mention des soldats tombés sous ses yeux. Cette accumulation nous rappelle que la guerre n'est pas seulement un spectacle ou un « choc de titans » (Jünger confie néanmoins l'attrait esthétique qu'il a pu éprouver à suivre de loin une bataille) mais un enfer sur terre où la mort fauche impitoyablement et aveuglément. Tous ses morts ont des noms, et une province d'origine, et l'auteur s'en veut, occasionnellement, de ne pas se souvenir du nom d'un camarade tombé. C'est au point que la mention d'un soldat par son nom laisse souvent présager que ce dernier sera mort la phrase d'après. Il y a aussi des images saisissantes tel ce moment où, à l'occasion d'une averse, la tranchée s'éboule et déverse en son fond terre et cadavres. La guerre, ça tue. Au contraire, les vivants restent souvent anonymes.
S'il y a abnégation, engagement de tout l'être sans contrepartie dans la guerre, Jünger n'est pas tendre avec ceux qui ne veulent pas se battre. Il attend autant d'eux que de soi. On le voit à l'occasion mettre en joue des télégraphistes, ou les faire amener en première ligne à coups de crosse. Il n'est pas non plus amène avec les moins exposés que soi et expulse, manu militari, quelques soldats qui avaient occupé son logement à l'arrière et le réservaient pour quelque noble de passage. Le combattant du front a la priorité et tous les droits.
Egalement un certain détachement vis-à-vis de l'enjeu vital de la guerre. On est ennemis, on s'attaque, on se tue, on se tire dessus. En revanche, on ne tire pas sur les brancardiers, ou les blessés qu'on évacue, ou les prisonniers ; toutes choses qualifiées de « bassesses ». Mais parfois, les bassesses se produisent (il y a des scènes analogues dans « band of brothers » : quelqu'un qui vous a tiré dessus, qui a tué vos camarades, puis qui se rend, n'a pas forcément la vie sauve) ; Jünger constate mais ne commente pas. Il n'approuve certainement pas l'usage de gaz, mais ne le condamne pas lorsqu'il vient de son camp. Les bouteilles qu'on décharge d'un camion, à un moment, ne sont certes pas du butane !
Autre aspect du guerrier prussien, l'estime de l'adversaire, le goût secret, même, pour les situations d'infériorité légère. La compagnie de Jünger est la plupart du temps en face d'un régiment anglais, puis, vers la fin, de troupes du Commonwealth, africains du sud et néo-zélandais notamment. Rarement, de français. L'allemand, en d'autres mots, est seul sur une terre française, défendue par le reste du monde (sauf ses habitants…). Seul contre tous ! Il ne manque pas de souligner l'infériorité numérique de ses troupes, la valeur des adversaires – et les bonnes relations entretenues avec les civils français, en arrière des lignes. Lorsqu'il comprend que la défaite est probable, il cherche à tenir jusqu'au bout. Ce que l'on appelle un caractère chevaleresque.
Le guerrier prussien idéal que peint Jünger est également adoré de ses hommes qui, très rarement, le lui font savoir. Trop souvent, ce serait de l'auto-satisfaction et ce n'est pas bien. Il entretient des liens de camaraderie avec ses hommes, exhorte les timides et laisse faire avec une estime et une admiration secrètes les fous furieux et les trompe-la-mort. Même s'il n'est pas de leur classe sociale, ou de leur province, il aime à faire corps avec ses hommes et exalte volontiers les moments d'action collective, ou ces temps d'attente avant un assaut, qualifiés de « liturgie » où, au petit matin, tous les hommes en groupe, prêts à mourir, courbent ensemble la tête à chaque obus qui explose, en attendant que l'artillerie se taise. C'est le « gloria patri » à chaque bombe, avec un « stahlhelm » à la place du capuchon de la coule ! Il entretient aussi des liens intenses avec son frère, qui se bat à quelques kilomètres de lui, et est blessé, à un moment. La place de la femme, inutile de le dire, est à peu près nulle.
Le guerrier prussien, enfin, est allemand, c'est-à-dire qu'il est défini par son sang. Le sang, ce point commun entre tous ceux qui se battent de côté de Jünger, est bien plus important que les différences. Souabes, Badois, Bavarois, ouvriers, paysans, nobles… ne sont que des variations de l'être allemand, qui ne s'opposent pas autant qu'ils le qualifient, plutôt. Et l'être allemand accompli, c'est celui qui verse son sang pour la patrie, ce qui transcende toutes les différences possibles. Il n'y a pas de discours de haine envers les ennemis, pas de question posée sur la justesse de la guerre, rien qui puisse faire penser aux « on les aura ! » où à la haine du « boche » telle qu'elle se diffuse à la même époque en France. Rien chez Jünger de ce qu'on peut trouver dans « l'éclat d'obus » d'un Maurice Leblanc, par exemple. Il y a juste la guerre, contexte d'un accomplissement, et le fait que l' « homo germanicus » ait la chance d'atteindre, par ce moyen, à la perfection (le sacrifice pour la patrie), éclipse toutes les autres questions.
Au travers des scènes de combat, c'est donc une espèce d'anthropologie que dévoile Jünger. De ces convulsions d'acier, un nouveau monde est en train de naître, Jünger en est certain. Et l'homme parfait pour ce nouveau monde, c'est le guerrier. Non que les autres hommes soient médiocres ; la haine est un sentiment absent d' « orages d'acier » ; mais le guerrier leur est supérieur, sans conteste possible. Il est comme l'évêque vis-à-vis du laïc, il a un « caractère » que le laïc n'a pas, une marque sur l'âme car il a mis sa vie en jeu pour la patrie.
On comprend que, dans l'Allemagne des années 20, meurtrie par le « diktat » de Versailles, vaincue alors que ses armées se sont maintenues hors du territoire durant toute la guerre, un tel livre ait rencontré un franc succès. Il parlait aux allemands de la grandeur de leurs soldats au combat (en postulant que tous étaient un peu comme Jünger), mettait devant leurs yeux ce que les combats avaient eu d'honorable. Bref, il leur remontait le moral et leur tendait un miroir qui renvoyait une image agréable, voire flatteuse.
Il est évidemment facile de lire tout cela à la lumière de ce qui s'est produit ensuite, et de voir dans le surhomme de Jünger une préfiguration de la brute blonde nazie. C'est oublier que si Jünger, comme Platon, plaçait les guerriers au-dessus du reste du peuple, il placera par la suite le philosophe au-dessus du guerrier. Il faut lire dans « la paix » l'envol de ce philosophe-là, c'est majestueux. Le lieutenant Jünger, guerrier parfait, n'est donc pas tant une préfiguration de la brute blonde nazie que le dernier flamboiement de l'aristocrate prussien.
On a du mal à se détacher de « orages d'acier » avant que de l'avoir fini. On aurait presque envie, en le lisant, d'aller faire le coup de feu avec son auteur. (Comme après avoir vu « la chute du faucon noir, hé hé hé). Où ne suivrait-on pas un chef aimé ? Lorsque le chef se double d'un écrivain capable, à travers un récit des opérations, de faire sentir et comprendre tout cela, c'est que l'on a affaire à un chef d'œuvre. Pour son auteur, ce ne sera pas le dernier.
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