Nelly Blogue
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Même si je suis hébergé sur son site, je ne suis pas Sombreval.

Nelly Achlaw
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Nelly est UN parisien qui vit seul et travaille beaucoup. Dans "Nelly Blogue", il parle de ce qu'il aime : cinéma, liturgie, livres, musique - et de ce qu'il n'aime pas.

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Fleurs du mal

Spleen 4  29/10/2007

Spleen 4
J'ai une tendresse toute particulière pour ce poème. En 1989, je devais présenter à l'oral de français (du bac) une liste de textes travaillés. Il y avait « les mots » (eh oui, Zabou), les « confessions » (hélàs !), « Phèdre », quelques « Fleurs du mal » et nombre d'autres dont je ne me souviens plus.
Notre professeur de français, auteur de l'inoubliable phrase : « on ne peut pas être sur le stade tous les soirs et réussir en classe » et mère d'un compositeur contemporain qui essaie de se faire un nom à travers des pièces d'orgue, avait adopté une méthode peu fatigante pour travailler les Fleurs du Mal : chaque élève viendrait à tour de rôle présenter un poème. Peu fatigante, au moins pour elle, car cela la dispensait de tout travail d'analyse. Pour nous, en revanche, nous devions TOUT décortiquer, et l'un de nous était appelé au hasard à chaque fois, et noté. Le fruit de son exposé devenait les notes de toute la classe, ce qui allait être présenté au bac. On pensera ce qu'on voudra de l'incurie professorale ; j'en pense encore aujourd'hui beaucoup de mal. Du fils aussi – mais j'élaborerai sur cela plus tard.

J'avais résolu que notre professeur ne serait pas la seule feignasse de la classe : je ne travaillais donc aucun des poèmes. Au printemps, il ne restait que deux personnes à n'avoir pas défilé derrière le bureau, dont moi. Je n'en travaillai pas « spleen 4 » pour autant.
Ce ne sera une surprise pour personne : je fus appelé pour commenter « spleen 4 » et, n'ayant rien préparé, absolument rien, j'improvisai. Ce ne fut pas terrible (litote). La prof demanda donc à la classe atterrée : « combien je dois lui mettre ? », joignant la démagogie à la paresse. « Car il y avait de très bonnes choses dans cet exposé, mais aussi des choses qui ne vont pas du tout ». Je suggérai 20/20 ; j'eus 10/20. Rendement infini tout de même !
La classe était atterrée car, bien entendu, mon exposé était inutilisable pour le bac. Comme tout le monde était déjà passé, personne n'avait rien fait de plus que moi, il n'y avait personne à qui emprunter les notes : cela signifiait que toute la classe était obligée de faire, vaille que vaille, son petit travail de commentaire privatim et d'espérer que cela suffise.

Quelques mois plus tard ; oral de français au lycée Marseilleveyre. Il fait beau, on est dans la nature ; les bâtiments sont déserts. L'examinateur parcourt ma liste.
" - spleen 4"
Je ne l'avais pas travaillé un atome de plus depuis. C'était même le seul texte de toute la liste sur lequel je n'avais rien, ni rien fait. C'était depuis quelques secondes le seul que j'aurais du travailler sérieusement !
Je m'en suis tiré avec un 14. Pas mal du tout pour l'époque : j'étais alors assez moyen en français, et parfois au-dessous de la moyenne. Cela outrageait mes parents mais c'était ainsi. Le goût des lettres m'est venu immédiatement après le bac, dès la terminale – de même que le goût des maths est apparu après les concours.

Voilà donc pourquoi « spleen 4 » et moi entretenons une relation toute spéciale. Mais passons au poème. Après l'ennui, la vieillesse, l'abandon, voilà – enfin – la mise à mort du poète, capturée en des termes et des images saisissantes. Cinq quatrains, une progression dramatique : les trois premiers quatrains installent le décor, une crise éclate dans le suivant et se résout par la mort dans le dernier.

Les trois premiers quatrains sont une espèce de triple incantation, une triple vague installant le paysage du spleen avec plus d'insistance à chaque fois, un triple « quand ».

C'est tout d'abord le mauvais temps et l'ennui

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;


L'humanité, « nous », est enfermée dans une boîte dont le ciel est un couvercle (voir « le dépeupleur » de Samuel Backett). On ne peut pas s'en échapper : tout l'horizon, tout l'univers est pris. Il fait jour, certes, les termes du contrat sont respectés, mais ce jour est de si mauvaise qualité, cette vie vaut si peu la peine, qu'on préfèrerait qu'il fasse nuit et qu'on soit mort. Remarquez l'oxymoron macabre, « jour noir ». On étouffe : le ciel est bas, il ne ménage pas de place à l'esprit qui gémit (assonance plaintive en i) ; l'humanité se noie dans ce jour noir, presque liquide, versé depuis le couvercle. La cause de la vie, le jour, la lumière, devient l'instrument de la mort. Il y a probablement un soleil en dehors ; les gémissements de l'esprit ne franchissent pas le couvercle. Le poète est pris au piège dans son monde claustrophobique et personne ne s'en soucie.

Puis l'angoisse métaphysique :

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;


La métaphore de l'enfermement se poursuit : cachot humide, murs, plafonds ; c'est aussi la déréliction : humide, plafonds pourris. L'espérance ne sait plus ou donner de la tête dans ce qui n'est ni un jour ni une nuit, un cachot aux dimensions de la terre : elle erre à l'aveuglette, perd ses forces, se cogne. Étant l'espérance, elle continue d'espérer mais de plus en plus faiblement. Un jour elle se cognera plus rudement et ne se relèvera plus.

Et enfin la folie

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,


Encore le cachot-monde : la pluie fait des barreaux qui montent jusqu'au ciel, le lieu du poème n'est pratiquement plus qu'un dépotoir à l'abandon : les araignées ont déjà pris possession des vivants qui ont capitulé, image de la folie. Le fou ne se soucie plus du monde extérieur, il est replié sur soi et sur ses obsessions. Les araignées, image des insectes de la tombe, ont déjà pris possession des corps si peu vivants.
Les parents responsables, soucieux de la violence à la télévision et de ses séquelles, devraient se méfier de Baudelaire et de ses images à la « silent hill » !

Admirons la solennité de cette triple incantation : quand… quand… quand… Le poète apprête le terrain, il veut que nous soyons attentifs à ce qu'il va dire ensuite, qui revêt certainement pour lui beaucoup d'importante.

Admirons aussi les formes géométriques de l'ennui : c'est le rond du couvercle de la cocote minute, c'est le cube du cachot, ce sont les traînées de la pluie et des toiles des araignées, comme des griffures sur l'âme. On imagine partout, sans qu'il soit nommé ni décrit, l'homme, avachi, recroquevillé, à terre sous le poids du ciel, ou laissé dans un coin pourri du cachot. Car qui gémit longuement ? Qui est réellement cette chauve-souris malhabile, à la fois touchante dans sa maladresse et écoeurante, qui emporte plus de pourriture sur soi à chaque fois qu'elle se cogne ? L'homme ne peut même plus voler (l'esprit gémissant, la chauve-souris, c'est tout un), les animaux et les éléments (la pluie) ont pris possession de lui ; il est déjà cadavre. Il n'est plus debout, il est à terre et figurativement, il retourne déjà à la terre ; il n'est plus que ses composants physiques. La vie ne permet plus de l'identifier comme humain ; il n'est plus qu'un assemblage de minéraux, de déchets, de fluides. Ces trois quatrains sont prémonitoires de ce qui va suivre.

Admirons enfin l'abolition du temps : ces trois « quand » installent un présent perpétuel, un état qui ne se souvient plus du passé (la chauve souris vole par habitude ; les animaux ne connaissent pas la finalité) et ignore la possibilité d'un futur. Le présent étendu au dimensions du temps, n'est-ce pas là l'éternité ? C'est bien l'enfer que nous dévoile le poète. Comme dans les poèmes précédents, l'enfer, ce n'est pas les autres (on porte, dans l'univers baudelairien, son propre enfer de poche avec soi, ce qui n'empêche pas l'existence d'un Enfer, au demeurant). L'enfer, c'est l'éternité, c'est l'immortalité, c'est l'ennui devenu tant paralysant qu'il semble figer l'existence en même temps que la précipiter dans la mort.

Jusqu'à présent la douleur est sourde, c'est l'ennui languissant qui se traîne. Le cachot est insonorisé ; on n'y entend qu'un peu de pluie, les gémissements vont s'éteindre de même que le bruit frêle des ailes de la chauve souris. Mais voilà le délire, la crise inattendue ; après trois coups de gong ou de grosse caisse, un peu de « naked city ».

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.


C'est une vision de cauchemar. Des cloches sorties de nulle part, qui empêchent même qu'on dorme pour oublier sa condition ; des cloches qui hurlent ! On ne peut même pas s'éteindre en paix ! On a ici l'image et le son et l'on imagine ces cloches inouïes, ouvertes vers le ciel, apparues dans le ciel pluvieux, ne donnant pas le son rond et harmonique qu'on en attend mais un « affreux hurlement » qui ne s'éteint pas, opiniâtre. Des cloches avec une gueule, qui ne savent et ne peuvent, ne veulent que balancer cette gueule vers le ciel. C'est un hurlement de damné, de spectre, qui vient sans nul doute semer la terreur dans l'âme déjà ennuyée. Là où l'homme devient chose, ce sont les choses qui hurlent. C'est aussi un hurlement lancé vers le ciel, un cri métaphysique dont on ne sait trop s'il est de détresse ou de révolte. Quoi qu'il en soit, comment pourrait-il percer le plafond de la prison et franchir ses murs ? Théologiquement, ce lieu s'appelle l'enfer : la souffrance est continue et elle est irrémissible.

Si l'on regarde de plus près, on peut distinguer deux mouvements : il y a des choses qui sautent et lancent dans un premier temps ; c'est le sursaut. Puis le sursaut libère une prolifération d'êtres en mouvement, certes, mais en mouvement plus réduit ; des êtres moins sonores que les cloches. Le sursaut n'a pas été suivi d'effet ; ce n'était pas un sursaut pour se libérer, porteur d'espoir, c'était plutôt un mouvement réflexe, un mouvement infra-humain, preuve que l'agonie du sujet spleenétique se poursuit à travers les accidents. La terre est couverte de ces esprits geignards. Rien ne peut distraire le sujet de son terme fatal, qui est explicité dans le dernier quatrain.

Après cette crise, c'est à nouveau le quasi-silence et une rémission mortifère :

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.


On quitte la métaphore tout en en retrouvant d'autres. La cocotte, le cachot, la pluie, c'est l'esprit du poète. On les observe désormais de dehors. Il s'agit bien de son enfer portable, en effet, tant irrésistible qu'on passe quatre quatrains sur cinq à le prendre pour le monde entier.

« sans tambour ni musique » : le hurlement s'est tu mais c'est parce que le poète est pratiquement passé de l'autre côté. L'image de la mort est omniprésente : les corbillards, le drapeau noir et surtout le drapeau planté dans le crâne : on voit mal comment on pourrait survivre (n'essayez pas ça à la maison). Appréciez le rejet après « l'espoir » : comme s'il fallait inscrire dans la phrase un souffle après ce mot, le dernier souffle de l'espoir… vaincu.

Et pourtant le poète survit : qui parlerait sinon ? L'angoisse qui plante son drapeau est une métaphore, bien entendu. Comment le poète pourrait-il éprouver l'angoisse s'il ne vivait plus ?

Cette mort métaphorique, sans cesse répétée (le présent perpétuel du poème), est en réalité une capitulation. Ce qui restait d'espoir s'est rendu à l'évidence : il n'y a pas de place pour lui. Il est vaincu ; il pleure, ce qui est un geste aussi desespéré que possible. Le poète est totalement sans défense et ne peut qu'être livré à l'angoisse, « atroce, despotique » pour une souffrance éternelle. C'est une mise à mort permanente qu'il vit en enfer, où il est témoin de la disparition et de l'enterrement perpétuel (les corbillards lents) de tout ce qui lui importait jusque-là. L'immortalité, l'ennui, la mise à mort permanente, c'est tout un.

Prochainement : "la fin de spleen et idéal"


le 29/10/2007 à 23:54 | Permalien | Commentaires (6)