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Sulfureux Pierre Joubert (2) 11/06/2007
Résumé du précédent : on fait bien vite un mauvais procès d'intention aux dessins de Pierre Joubert. Est-ce mérité?
Si l'on prend la peine de lire ce que Pierre Joubert lui-même écrivait, il y a 20 ans, dans le texte d'introduction au tome 2 de la série Littaye (chefs d'œuvre tome 2, Alain Littaye éd., 1982), on y lira qu'il souhaite bien, de temps en temps, dessiner autre chose que des adolescents. Mais, dit-il, même lorsqu'il s'agit de camions ou de foulards, "c'est des mouflets qu'on me demande". Depuis, Alain Gout a publié un volume de couvertures de Bob Morane qui fera perdre, je l'espère, le réflexe d'associer l'adjectif « sulfureux » à la production du maître.
Joubert dessinait surtout des adolescents parce qu'il les faisait bien ; tout comme Hergé faisait de la ligne claire, ou Michel Houellebecq des romans cyniques. Ils pourraient tous, certes, faire autre chose –leur style, leur identité, leur unicité, et leur qualité à son meilleur, ce sont ce pour quoi ils sont connus.
Hergé aussi, au demeurant, a été qualifié de sulfureux : par des voyous épurateurs qui croyaient que l'achat d'une arme leur conférait une supériorité morale ; également par un triste auteur désireux d'instruire un procès à charge à un mort, au nom de morts qui ne l'ont jamais chargé d'aucune mission. Le gars en question en est à son second ouvrage, avec la tranquille assurance de ceux qui n'ont connu ni l'époque ni les acteurs qu'ils condamnent mais savent néanmoins trier le bien du mal et dire au reste de l'humanité ce qu'ils auraient du faire.
Méfions-nous du mot « sulfureux ».
« Joubert, disait Serge Dalens dans la préface à « Pierre Joubert, illustrateur de l'adolescence » (éd. Universitaires, 1985), ne dessine pas les enfants tels qu'ils devraient être mais tels qu'ils sont ». C'était pour Dalens une caractéristique, une manière infaillible de reconnaître parmi d'autres la production du maitre. On dira, et on a dit pourtant : « mais les petits gros moches à lunettes ne sont pas représentés dans les dessins de Joubert ». Dalens aurait-il permuté à son insu les deux termes de sa proposition? Aurait-il voulu dire que Joubert les dessinait tels qu'ils devaient être, les jeunes?
Il est pourtant exact que le petit gros moche à lunettes n'est pas sur-représenté. On a pu dire que Joubert ne dessinait pas des adolescents réels mais des corps glorieux encore vivants sur terre ; je pense plutôt qu'il spiritualise les adolescents qu'il dessine. S'il y a une gloire, elle ne provient pas du ciel mais de l'âge. Les jeunes de Joubert ne sont pas ressuscités, ils sont temporairement affranchis du péché originel.
En d'autres mots, il y a là-dessous une vision du monde. Joubert n'est pas aveuglé par quelques modèles qui feraient mieux de faire du mannequinat, non, il partage tout simplement, avec nombre d'auteurs du Signe de Piste, la conviction que la plupart des adolescents ont un potentiel de qualité immense et adhèrent spontanément à des valeurs extrêmement positives ; qu'ils ont une inclination habituelle vers le bien ; qu'ils ont du cœur, grands ou petits, laids ou beaux. Comme bien entendu on ne peut pas représenter une qualité abstraite dans un dessin, Joubert a emprunté la voie la plus classique qui soit, celle du lien entre le bien et le beau. Il donne donc au corps de ses adolescents, à ce qui peut s'en représenter, les qualités de leur âme, c'est-à-dire ce qui est digne d'en être représenté.
Est-ce un mal ? Aurions-nous gagné à voir plus d'acné, de lunettes, de dents de travers, de béquilles ? Sans doute, au nom du réalisme. Mais le propos de Joubert, pas plus que celui des auteurs de Signe de Piste, n'est réaliste ou naturaliste. Il relève du sacré, il montre que l'adolescence est le moment où l'homme est le plus éloigné du péché originel. La laideur viendra avec l'âge adulte, cette seconde et véritable chute de l'homme lors de laquelle presque tous perdront jusqu'au souvenir de l'âge d'or.
Après tout, les chats de Johan Sfar ne ressemblent pas à des chats et personne ne lui en tient rigueur.
Cette vision du monde, donc, n'est pas nouvelle. Elle a été détaillée avec beaucoup de clarté par Henry de Montherlant notamment, et tout spécialement dans ses carnets, je pense en particulier à la « relève du matin ». Sans doute était-elle plus courante il y a quelques décennies que désormais. Toutefois, les lecteurs de Signe de Piste d'il y a quelques décennies n'étaient pas plus sots qu'aujourd'hui ; ils voyaient bien que leur lycée ou leur patrouille ne ressemblait pas à ce qu'en dessinait Joubert ou qu'en disait l'auteur de service – mais ils savaient qu'ils avaient en face d'eux des modèles accessibles, imitables, des valeurs auxquelles il fallait tenir. Le « total look » Joubert était le signe extérieur d'une adhésion volontaire, revendiquée, à une conduite et des valeurs nobles, à la portée du laid, du petit gros, comme des autres. Et la grande raison du succès du Signe de Piste, à mon avis, est d'avoir montré que le bien était beau. Je n'ai pas connu souvents de rêts plus efficaces.
Certains auteurs de romans scouts ne l'ont sans doute pas senti avec toute la finesse nécessaire. Adolescent et lecteur de cette collection "sulfureuse" (mouhaha), je redoutais l'inévitable moment de la fin du chapitre premier, ou du début du chapitre second, qui sacrifiait à la description canonique du héros, toujours grand, toujours blond, au regard toujours glacé, au menton sans cesse en avant. Jean d'Izieu et Pierre Delsuc étaient particulièrement catastrophiques dans cet exercice. Etaient-ils influencés par leur illustrateur ? mais il y a des choses qu'un dessinateur peut faire, qu'un écrivain ne doit pas imiter.
Foncine sacrifiait aussi à la coutume, mais à rebours : il voulait des trognes, des poings fermes, des bagarreurs, des racailles « bien nées » et non les fils de bonne famille. A d'autres moments encore l'exercice était perverti, notamment avec Dalens. De la racaille, dans « les voleurs », nous en rencontrons beaucoup mais Joubert n'en a cure : même au fond de la prison, tous ont la gueule d'un Joubert.
(prochainement : et l'esthétisme dans tout ça?)
Joubert dessinait surtout des adolescents parce qu'il les faisait bien ; tout comme Hergé faisait de la ligne claire, ou Michel Houellebecq des romans cyniques. Ils pourraient tous, certes, faire autre chose –leur style, leur identité, leur unicité, et leur qualité à son meilleur, ce sont ce pour quoi ils sont connus.
Hergé aussi, au demeurant, a été qualifié de sulfureux : par des voyous épurateurs qui croyaient que l'achat d'une arme leur conférait une supériorité morale ; également par un triste auteur désireux d'instruire un procès à charge à un mort, au nom de morts qui ne l'ont jamais chargé d'aucune mission. Le gars en question en est à son second ouvrage, avec la tranquille assurance de ceux qui n'ont connu ni l'époque ni les acteurs qu'ils condamnent mais savent néanmoins trier le bien du mal et dire au reste de l'humanité ce qu'ils auraient du faire.
Méfions-nous du mot « sulfureux ».
« Joubert, disait Serge Dalens dans la préface à « Pierre Joubert, illustrateur de l'adolescence » (éd. Universitaires, 1985), ne dessine pas les enfants tels qu'ils devraient être mais tels qu'ils sont ». C'était pour Dalens une caractéristique, une manière infaillible de reconnaître parmi d'autres la production du maitre. On dira, et on a dit pourtant : « mais les petits gros moches à lunettes ne sont pas représentés dans les dessins de Joubert ». Dalens aurait-il permuté à son insu les deux termes de sa proposition? Aurait-il voulu dire que Joubert les dessinait tels qu'ils devaient être, les jeunes?
Il est pourtant exact que le petit gros moche à lunettes n'est pas sur-représenté. On a pu dire que Joubert ne dessinait pas des adolescents réels mais des corps glorieux encore vivants sur terre ; je pense plutôt qu'il spiritualise les adolescents qu'il dessine. S'il y a une gloire, elle ne provient pas du ciel mais de l'âge. Les jeunes de Joubert ne sont pas ressuscités, ils sont temporairement affranchis du péché originel.
En d'autres mots, il y a là-dessous une vision du monde. Joubert n'est pas aveuglé par quelques modèles qui feraient mieux de faire du mannequinat, non, il partage tout simplement, avec nombre d'auteurs du Signe de Piste, la conviction que la plupart des adolescents ont un potentiel de qualité immense et adhèrent spontanément à des valeurs extrêmement positives ; qu'ils ont une inclination habituelle vers le bien ; qu'ils ont du cœur, grands ou petits, laids ou beaux. Comme bien entendu on ne peut pas représenter une qualité abstraite dans un dessin, Joubert a emprunté la voie la plus classique qui soit, celle du lien entre le bien et le beau. Il donne donc au corps de ses adolescents, à ce qui peut s'en représenter, les qualités de leur âme, c'est-à-dire ce qui est digne d'en être représenté.
Est-ce un mal ? Aurions-nous gagné à voir plus d'acné, de lunettes, de dents de travers, de béquilles ? Sans doute, au nom du réalisme. Mais le propos de Joubert, pas plus que celui des auteurs de Signe de Piste, n'est réaliste ou naturaliste. Il relève du sacré, il montre que l'adolescence est le moment où l'homme est le plus éloigné du péché originel. La laideur viendra avec l'âge adulte, cette seconde et véritable chute de l'homme lors de laquelle presque tous perdront jusqu'au souvenir de l'âge d'or.
Après tout, les chats de Johan Sfar ne ressemblent pas à des chats et personne ne lui en tient rigueur.
Cette vision du monde, donc, n'est pas nouvelle. Elle a été détaillée avec beaucoup de clarté par Henry de Montherlant notamment, et tout spécialement dans ses carnets, je pense en particulier à la « relève du matin ». Sans doute était-elle plus courante il y a quelques décennies que désormais. Toutefois, les lecteurs de Signe de Piste d'il y a quelques décennies n'étaient pas plus sots qu'aujourd'hui ; ils voyaient bien que leur lycée ou leur patrouille ne ressemblait pas à ce qu'en dessinait Joubert ou qu'en disait l'auteur de service – mais ils savaient qu'ils avaient en face d'eux des modèles accessibles, imitables, des valeurs auxquelles il fallait tenir. Le « total look » Joubert était le signe extérieur d'une adhésion volontaire, revendiquée, à une conduite et des valeurs nobles, à la portée du laid, du petit gros, comme des autres. Et la grande raison du succès du Signe de Piste, à mon avis, est d'avoir montré que le bien était beau. Je n'ai pas connu souvents de rêts plus efficaces.
Certains auteurs de romans scouts ne l'ont sans doute pas senti avec toute la finesse nécessaire. Adolescent et lecteur de cette collection "sulfureuse" (mouhaha), je redoutais l'inévitable moment de la fin du chapitre premier, ou du début du chapitre second, qui sacrifiait à la description canonique du héros, toujours grand, toujours blond, au regard toujours glacé, au menton sans cesse en avant. Jean d'Izieu et Pierre Delsuc étaient particulièrement catastrophiques dans cet exercice. Etaient-ils influencés par leur illustrateur ? mais il y a des choses qu'un dessinateur peut faire, qu'un écrivain ne doit pas imiter.
Foncine sacrifiait aussi à la coutume, mais à rebours : il voulait des trognes, des poings fermes, des bagarreurs, des racailles « bien nées » et non les fils de bonne famille. A d'autres moments encore l'exercice était perverti, notamment avec Dalens. De la racaille, dans « les voleurs », nous en rencontrons beaucoup mais Joubert n'en a cure : même au fond de la prison, tous ont la gueule d'un Joubert.
(prochainement : et l'esthétisme dans tout ça?)
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