Nelly Blogue
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Même si je suis hébergé sur son site, je ne suis pas Sombreval.

Nelly Achlaw
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Nelly est UN parisien qui vit seul et travaille beaucoup. Dans "Nelly Blogue", il parle de ce qu'il aime : cinéma, liturgie, livres, musique - et de ce qu'il n'aime pas.

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Near-life experience  26/02/2007

Ce soir vers vingt heures, assis dans le bus, « it's for you » de Pat Metheny dans les oreilles, j'ai eu un petit moment d'ataraxie. Le moteur a cessé de vrombir pendant un instant, la musique charmait mon esprit, mon voisin ne m'écrasait pas comme il en a l'habitude contre la fenêtre, tandis que je me trouvais penser que, pour un premier jour de convalescence, le travail n'avait pas été trop fastidieux ni trop long.

Cette petite félicité, le mot « petite » le dit assez, ne dura guère longtemps et céda la place à l'état normal, un peu plus normal. Le moteur vrombit, la lumière des réverbères emplit à nouveau l'autobus, les petites propulsions des bouchons du soir le portent lentement vers l'arrêt suivant. Brève félicité, félicité inaboutie. De tels moments où l'on sent physiquement l'ascension du poids de la vie hors de ses épaules existent, c'est sûr, mais leur survenue peut prendre des allures de promesse non tenue. Il est dans la nature de ce calme inexplicable qui tombe très rarement sur moi, d'être beaucoup plus intense, beaucoup plus long, enveloppant, ravissant. C'est d'ordinaire, dans sa forme accomplie, une présence bienveillante qui ravit tout ce qu'elle peut de moi, aussi longtemps qu'elle le peut. Ses débuts sont la promesse d'un déferlement contre lequel on ne peut rien. Mais pas ce soir.

Le dernier souvenir que j'ai d'un tel événement remonte, je crois à quatre ou cinq ans. J'avais appelé cela par dérision mes « near-life experience ». Celle à laquelle je pense, un pur instant d'apesanteur, m'avais surpris au volant. Cela a beau être aimable, une near life experience, il faut être prudent. Je continuais ainsi à conduire dans ce bas monde mais j'avais soudain oublié pourquoi il pouvait être bas. Une euphorie irrésistible était venue et je ne songeais qu'à rester en elle tant qu'elle restait dans ma voiture.

Ce soir, ce n'est au contraire qu'une petite apesanteur étique, une manière de me rappeler pourtant que la Grande Béatitude était toujours là, et moi loin d'elle. Je ne pouvais goûter, ce soir, qu'à un souvenir impalpable.

Il n'en a pas été toujours ainsi et cette consolation fut parfois, quoi que sous des formes moins vives, quelque chose de longuement durable. Il y a treize ans, alors que je me trouvais dans un monastère à la campagne pour une cérémonie scoute dont j'étais le sujet, la bienveillance descendit et resta plus d'une journée auprès de moi, et je ne m'en rendis même pas compte.

Il s'agissait de ce que l'on appelle un départ routier – le mien. La symbolique lourdeur du cérémonial en veut exprimer l'âge adulte : le routier part dans la nuit, torche en feu en main, quitte ses amis scouts et s'en va dormir dans la nature. Ohé garçon, la vraie vie est rude. On ne joue plus. Le routier part parce qu'il part, et trace sa route seul désormais.

Dans la vraie vie rude, les routiers partent et reviennent la semaine suivante, et deviennent des piliers de leur groupe de scouts, et s'y voient bien plus souvent encore qu'avant, et deviennent des chefs, et se marient, et font des enfants, et en font des petits scouts et la roue tourne et tout est bien ainsi. J'avais voulu, pour ma part, partir vraiment. Le scoutisme ne m'avait pas épargné, je lui avais donné beaucoup, j'en avais très peu reçu, et l'on aurait pu prendre mon obstination à m'y maintenir comme le goût très pur de la souffrance.

Mon départ serait donc un vrai départ, le dernier acte en uniforme de toute ma vie. Il y avait un cintre, pendu au dos de la porte de ma chambre, qui attendait de recueillir ma chemise beige et d'imprimer tenacement sa forme sur les épaules et de déformer les trois indestructibles plis verticaux dont rien au monde n'était venu à bout. De même que le policier ou le soldat américain qui l'avait portée avant moi était depuis longtemps tombé dans l'oubli, de même ce routier n'attendait plus que les signes de son état parti prennent leur demeure finale. L'épaule rouge, verte et jaune, toute neuve, qui n'aurait servi qu'une fois, serait la plus difficile à éteindre avant que des années de soleil et de poussières n'en fissent leur affaire. Le bleu marine des insignes, lui, serait plus facile à glisser dans le délavement et l'oubli. Passé sous une épaulette, les rubans projetés en avant, le béret ferait de même. Les gants blancs, négligemment glissés dans la ceinture, seraient les premiers à partir et à témoigner de l'amour que je lui avais porté, à cet uniforme et à ce qu'il représentait, éternellement trahi. On pouvait être mort, scout et élégant, non ? Quant au foulard, n'ayant plus comme cou à ceindre que la tige métallique du crochet de mon cintre, il adopterait une position dissymétrique pour l'éternité et sa bague crisserait sans bruit.
Ce ne serait pas le foulard de mon groupe d'ailleurs, un chiffon falot inventé sur un coin de table par quelques jeunes falots entre deux bières dans une soirée. Ce ne serait pas non plus (avais-je décidé avec un pincement de cœur) celui que des routiers de l'autre bout du pays m'offrirent un jour, et pourtant il en avait du sens, ce foulard-là ! Non, ce serait mon vrai premier foulard de routier, rouge vif comme le saint esprit, généreusement bordé de blanc sur lequel couraient deux veines bleu marine, à la pointe duquel on distinguait un chrisme brodé. Celui-là seul, qui n'avait pas été compromis, serait le foulard de choix, mon foulard de routier, le seul qui voulait dire quelque chose, qui avait un sens. Une seule unité le portait en France : la mienne, ou plutôt l'ancienne mienne car, si j'ai pâti de scoutisme imbécile et généralisé, il restait néanmoins une unité, loin de mon exil, où tout cela prenait un aimable et rassérénant sens.

Afin de partir dignement, j'avais souhaité être entouré des scouts de cet ancien et noble groupe, les scouts au foulard rouge et au chrisme, les seuls dont le souvenir ne me fit pas crisper les muscles des mâchoires et serrer les dents. Ils vinrent tous la veille, ils dormirent tous au monastère, même certains dont j'ignorais que mon départ aurait pu les pousser à remonter cette longue vallée, à se rendre si loin, en une terre si différente. Dix vinrent de loin. Quelques-uns vinrent de plus près. Quelques amis arrivèrent avec moi. Etant moi-même, je fis savoir aux scouts du groupe actuel que je prenais mon départ en dehors d'eux, sans eux, près d'eux, avec plus nombreux qu'eux. Et meilleurs qu'eux, meilleurs. Je ne sais plus comment je m'y pris mais vous me connaissez, je fus sec.
Comme c'était la tradition dans l'ancien groupe, je rédigeai une « lettre de départ », une espèce de « quod credo » personnel dont j'espère que la mémoire même en a été noyée dans le Léthé, très vigoureusement, très impitoyablement et sans espoir qu'elle ressurgisse au grand jamais.

Les basses besognes étant faites, je fis mon sac et sautai tout guilleret dans ma voiture, que je garai une heure plus tard sous la charmille qui menait à l'époque à la porte de mon abbaye préférée. C'était un samedi de décembre mais on se croyait le printemps. Le soleil brillait, les oiseaux chantaient, le plus sourd des poètes aurait compris que mes pas, déjà, se détachaient du sentier et flottaient : c'était le samedi parfait, matrice de nombreux samedis presque parfaits, marqués par l'éternel retour de la messe _de beata_, loin de la ville puante et sotte et des habitants à son image. J'allais donner à mon uniforme une fin digne de ce qu'il aurait du être, de ce qu'il aurait du connaître.

Etait-ce une coïncidence que le dimanche, le lendemain, fût surnommé « gaudete » ? Etait-ce une coïncidence que cette journée de printemps doré en plein désert hiver ? Etait-ce une coïncidence que, ce même jour, un frère Olivier prononçât ses vœux solennels ? Ce serait d'ailleurs une oblation enchâssée dans une messe _de beata_ encore, ce samedi qui était aussi la fête de Notre Dame de Lorette : la maison-dieu. Quam dilecta tabernacula tua ! Une coïncidence ?

Je ne me souviens plus comment les heures suivantes se passèrent, jusqu'au soir où mes amis scouts arrivèrent de loin. Je n'en garde qu'une seule impression, un seul souvenir : tout était pour le mieux. Mais comment ? Je n'ai qu'à me dire « pour le mieux ». Je ne sais plus. Le reste est superflu, le reste est inutile, tout surplus ôterait à cette journée.

Le départ, qu'on m'entende, fut beau et réussi – mais ce fut un appendice de cette journée doucement miraculeuse. Je me souviens certes de la nuit, du cimetière des moines tout proche, d'une petite chapelle en ruine, des torches, des paroles de plomb grave du cérémonial – leur souvenir est plus beau que leur réalité – des visages amis qui m'entouraient, des pierres du sentier qui écorchaient mes genoux, du sac et de la tente qui sciaient mes épaules, de la bénédiction du père hôtelier. Je pensais déjà à la colline, à la statue de la Vierge sous laquelle j'avais déjà élu de passer la nuit. J'étais parti sous la charmille alors obscure, je chantais les refrains du chant élu, sans m'attarder sur le texte, en me disant « je reviendrai ici ». Il ne fallait alors que deux choses : chanter juste ! chanter fort ! Ohé, garçon ! pour atteindre de ma voix le reste de mes amis qui n'était plus qu'un confus feu follet lointain entre les branches noires des arbres. Ah oui, et j'avais ma branche à moi, mon bâton fourchu, mon bâton de routier, mon bâton symbolique pour me soutenir dans cette nuit symbolique de ce monde symbolique, moi dont les habits n'étaient plus, fait de la cérémonie, qu'une belle collection de symboles. Le garçon de la chanson était enfin parti. Scout et libre !

Je compris une fois tous mes amis repartis chez eux, au moment de rentrer à mon tour, de laisser tomber le lieu du printemps, de la présence amicale, des vœux du frère Olivier, le lieu du départ, qu'il n'y avait pas eu de coïncidence dans cette journée. Il me souvint alors que la perfection n'était pas de ce monde et que, conséquemment, la grâce l'avait silencieusement et durablement visité, ce monde, depuis le matin de la veille.

Lorsque je montrai les photos de ce soir-là au père hôtelier, quelques semaines plus tard, il me dit de son air narquois : « vous avez remarqué que, moi AUSSI j'ai ciré mes chaussures ». Mais tout ce que j'entendais, c'est que, par ces photos, la grâce de l'instant s'était doublée, par grâce, de la grâce du souvenir.


le 26/02/2007 à 22:46 | Permalien | Commentaires (1)