Plus c'est gros...
Un petit drame d'avril 04/07/2007
C'est un petit drame d'avril qui apparaît tout d'abord sur un forum de conversation, puis sur wikipedia, et bénéficie finalement d'un écho dans « le monde ». Sur place, pourtant, il s'est enflé jusqu'à atteindre des proportions inimaginables. Je veux parler du déplacement, à Tallinn, du monument aux soldats de l'armée rouge qui ont délivré le pays à la fin de la seconde guerre mondiale – pour ne le quitter que cinquante ans plus tard.
Il faut croire que la mode de la décommunisation est à la mode à l'est en ce moment. Il serait temps : il ne doit plus en rester beaucoup. Vous avez entendu comme moi les ridicules histoires polonaises au sujet des teletubbies ; le soldat de Tallinn a fait couler moins d'encre dans l'hexagone. A Tallinn, cependant, c'était l'émeute. Spontanée ou non, peu importe : elle procure surtout l'occasion de réfléchir sur le rapport qu'un pays entretient avec son histoire.
Pour ce qui concerne notre cher hexagone, c'est tout entendu : l'histoire est affaire de décrets et de lois, et l'on enseignera les aspects positifs de la colonisation si les députés le décident, et l'on ne l'enseignera pas s'ils ne le décident pas. Dans d'autres pays, cela n'est pas pareil. On se demande, par exemple, l'intérêt de la chasse aux sorcières polonaise, des certificats de non-communisme qu'il faut signer, 17 ans après la chute du mur. N'était-ce pas plus urgent en 1992 ? Et pourtant on ne l'a pas fait.
Autre question que l'on peut se poser : en quoi cela élève-t-il le monde ? Je repense pour ma part à l'Epuration : en Belgique, par exemple, on ne pouvait pas travailler dans un « certificat de civisme ». Hergé en avait fait les frais, au demeurant. Quelle est la noblesse d'adopter des méthodes d'épurateurs, de faire en fin de compte la guerre à toute une partie de son peuple ? En quoi une hypothétique lutte contre le communisme transforme-t-elle une vengeance bureaucratique en quelque chose de bien ?
Il en est de même pour la décommunisation des statues en Estonie. Autant tous les vieux cons barbus et moustachus, les Marx, les Lénine, ont leur place dans un musée des crimes du communisme, ou même à la casse, autant les faits militaires réclament-ils plus de finesse.
A Tallinn, ce n'est pas une farandole de faucilles et de marteaux qu'on a voulu déplacer, ce ne sont pas des portraits de criminels de masse, c'est juste la statue d'un soldat. Ce n'est même pas l'un de nos monuments aux morts, ces horreurs cocardières qui tentent de faire oublier un million de morts et des villages entiers décimés par la volonté de puissance de quelques politiques, oubli par l'empilement d'obélisques, de pyramides (l'ombre d'une croix aurait été trop douce pour ces centaines de milliers de chrétiens, sans doute), de vaillants soldats esthétiquement fauchés sous le regard d'un coq de bronze dressé sur ses ergots. Non, à Tallinn, ce n'est pas ce mauvais goût-là qui tente de faire croire « même pas mal » avec autant de bonne foi que certain ministre de la défense irakien il y a quelques années.
A Tallinn, il y a un soldat debout, armé, la tête légèrement penchée vers le sol. Il a sans doute fini de se battre, ou attend-il quelque combat ? Il pense aux morts, peut-être aux siens s'il en a encore, il pense aux chances qu'il a de vivre. Il est recueilli. Il n'est pas là pour vanter le marxisme-léninisme, ni les lendemains qui chantent sur fond de moissoneuse batteuse. Il est surtout là pour parler de sacrifice – et que l'uniforme soit bleu, vert ou gris, que les libérateurs partent ou restent, le sacrifice reste la même chose et mérite d'être honoré car il paraît toujours plus petit qu'il n'est réellement. En un mot, il a de la classe.
On comprendra mieux pourquoi, en dehors de la politisation de l'événement, le déplacement de ce monument a causé tant d'émotion ; on regrettera que cette indignation n'ait pas mieux trouvé le chemin de nos journaux et de nos télés, car elle le méritait. On se demandera enfin quelle mouche a piquée les gouvernements d'Estonie ou de Pologne pour amuser la galerie avec les histoires de décommunisation alors qu'il y aurait certainement des choses plus sérieuses à faire.
Aucune nation n'a une histoire entièrement glorieuse et certains événements passés sont difficiles à porter même pour les générations présentes. Nous serions plus fiers de la France sans la révocation de l'Edit de Nantes, sans la Terreur, sans les guerres napolénoniennes, sans l'extermination en Vendée, sans l'année 1917, sans la Collaboration, l'Epuration ou la Guerre d'Algérie. Mais la France est ainsi ; ce n'est pas l'attitude la plus mure que de faire comme si les tâches de notre histoire n'existaient pas. Pareillement, l'Estonie a des décennies d'occupation soviétique dans la mémoire : il faudra plus qu'une douche ou des déboulonnages pour les traiter comme elles le doivent.
Il faut croire que la mode de la décommunisation est à la mode à l'est en ce moment. Il serait temps : il ne doit plus en rester beaucoup. Vous avez entendu comme moi les ridicules histoires polonaises au sujet des teletubbies ; le soldat de Tallinn a fait couler moins d'encre dans l'hexagone. A Tallinn, cependant, c'était l'émeute. Spontanée ou non, peu importe : elle procure surtout l'occasion de réfléchir sur le rapport qu'un pays entretient avec son histoire.
Pour ce qui concerne notre cher hexagone, c'est tout entendu : l'histoire est affaire de décrets et de lois, et l'on enseignera les aspects positifs de la colonisation si les députés le décident, et l'on ne l'enseignera pas s'ils ne le décident pas. Dans d'autres pays, cela n'est pas pareil. On se demande, par exemple, l'intérêt de la chasse aux sorcières polonaise, des certificats de non-communisme qu'il faut signer, 17 ans après la chute du mur. N'était-ce pas plus urgent en 1992 ? Et pourtant on ne l'a pas fait.
Autre question que l'on peut se poser : en quoi cela élève-t-il le monde ? Je repense pour ma part à l'Epuration : en Belgique, par exemple, on ne pouvait pas travailler dans un « certificat de civisme ». Hergé en avait fait les frais, au demeurant. Quelle est la noblesse d'adopter des méthodes d'épurateurs, de faire en fin de compte la guerre à toute une partie de son peuple ? En quoi une hypothétique lutte contre le communisme transforme-t-elle une vengeance bureaucratique en quelque chose de bien ?
Il en est de même pour la décommunisation des statues en Estonie. Autant tous les vieux cons barbus et moustachus, les Marx, les Lénine, ont leur place dans un musée des crimes du communisme, ou même à la casse, autant les faits militaires réclament-ils plus de finesse.
A Tallinn, ce n'est pas une farandole de faucilles et de marteaux qu'on a voulu déplacer, ce ne sont pas des portraits de criminels de masse, c'est juste la statue d'un soldat. Ce n'est même pas l'un de nos monuments aux morts, ces horreurs cocardières qui tentent de faire oublier un million de morts et des villages entiers décimés par la volonté de puissance de quelques politiques, oubli par l'empilement d'obélisques, de pyramides (l'ombre d'une croix aurait été trop douce pour ces centaines de milliers de chrétiens, sans doute), de vaillants soldats esthétiquement fauchés sous le regard d'un coq de bronze dressé sur ses ergots. Non, à Tallinn, ce n'est pas ce mauvais goût-là qui tente de faire croire « même pas mal » avec autant de bonne foi que certain ministre de la défense irakien il y a quelques années.
A Tallinn, il y a un soldat debout, armé, la tête légèrement penchée vers le sol. Il a sans doute fini de se battre, ou attend-il quelque combat ? Il pense aux morts, peut-être aux siens s'il en a encore, il pense aux chances qu'il a de vivre. Il est recueilli. Il n'est pas là pour vanter le marxisme-léninisme, ni les lendemains qui chantent sur fond de moissoneuse batteuse. Il est surtout là pour parler de sacrifice – et que l'uniforme soit bleu, vert ou gris, que les libérateurs partent ou restent, le sacrifice reste la même chose et mérite d'être honoré car il paraît toujours plus petit qu'il n'est réellement. En un mot, il a de la classe.
On comprendra mieux pourquoi, en dehors de la politisation de l'événement, le déplacement de ce monument a causé tant d'émotion ; on regrettera que cette indignation n'ait pas mieux trouvé le chemin de nos journaux et de nos télés, car elle le méritait. On se demandera enfin quelle mouche a piquée les gouvernements d'Estonie ou de Pologne pour amuser la galerie avec les histoires de décommunisation alors qu'il y aurait certainement des choses plus sérieuses à faire.
Aucune nation n'a une histoire entièrement glorieuse et certains événements passés sont difficiles à porter même pour les générations présentes. Nous serions plus fiers de la France sans la révocation de l'Edit de Nantes, sans la Terreur, sans les guerres napolénoniennes, sans l'extermination en Vendée, sans l'année 1917, sans la Collaboration, l'Epuration ou la Guerre d'Algérie. Mais la France est ainsi ; ce n'est pas l'attitude la plus mure que de faire comme si les tâches de notre histoire n'existaient pas. Pareillement, l'Estonie a des décennies d'occupation soviétique dans la mémoire : il faudra plus qu'une douche ou des déboulonnages pour les traiter comme elles le doivent.
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Nelly Achlaw
z_igou@yahoo.com
z_igou@yahoo.com



