Méditations sur Jean, 1:4 : "Ce qui est devenu, était vie en Lui"



La vie en Dieu

Saint Jean par Le Greco
Le thème de la préexistence, étroitement lié à celui de la vie en Dieu, a pendant de nombreux siècles été rattaché à un texte sacré, qui n’est autre que le prologue de saint Jean. Le lecteur moderne a coutume de lire ainsi les versets 3 et 4 :
3. Toutes choses ont été faites par Lui (le Verbe), et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans Lui. 4. En Lui était la vie et la vie était la lumière des hommes.
Cette lecture découle de la traduction du texte grec et de la vulgate (moderne) ainsi ponctués :
Grec : 3. πάντα δι' αὐτοῦ ἐγένετο, καὶ χωρὶς αὐτοῦ ἐγένετο οὐδὲ ἕν ὃ γέγονεν. 4. ἐν αὐτῷ ζωὴ ἦν, καὶ ἡ ζωὴ ἦν τὸ φῶς τῶν ἀνθρώπων.
Vulgate : 3. Omnia per ipsum facta sunt : et sine ipso factum est nihil quod factum est. 4. In ipso vita erat, et vita erat lux hominum.

Or toute l’Eglise des premiers âges, les théologiens médiévaux, les mystiques rhénans (Suso, Ruysbroeck, Maître Eckhart) ont lu ces versets agencés selon ce découpage : «...rien n’a été fait sans Lui. Ce qui a été fait (les créatures), en Lui (le Verbe) était vie» ou, si l’on traduit adéquatement le texte grec : «Ce qui est devenu, en Lui était vie». Leur lecture a eu une influence décisive sur la théologie. Elle nous permet de comprendre la fortune qu’a connue une doctrine résultant de la rencontre de la métaphysique néo-platonicienne et de la théologie chrétienne. Cette doctrine, c’est celle de la préexistence de toutes choses en Dieu et dans les idées archétypes, qui sont le préalable fondateur du monde. Elle postule l’enracinement idéel de toutes choses dans le Verbe-intellect de Dieu. Le sens profond de cette doctrine, c’est, comme le remarque Blunt dans son Annotated Bible (1891), que «la vie et l’être ne sont pas seulement un don de Dieu accordé comme quelque chose d’extérieur à Lui, mais que de mystérieuse façon, la vie humaine dérive de l’essentielle vie de Dieu». C’est donc dans l’éternité de la préexistence que s’enracine notre être essentiel, idéal. Nous sommes dès lors appelés à «devenir ce que nous sommes», pour employer une formule souvent usitée par Hadewijch d’Anvers dans ses écrits. La quête d’absolu de cette mystique flamande, contemporaine de saint Thomas d’Aquin, lui faisait entrevoir une opposition radicale entre son existence éternelle et sa vie dans le temps. Sa voie mystique, indissociable de l’exemplarisme médiéval, comportait cette exigence à la fois austère et exaltante : «Devenir» ici-bas ce que nous «sommes» dans l’essence divine, dans la pensée éternelle de Dieu. Louis Bouyer a exposé avec précision la théologie mystique d'Hadewijch dans ses Figures mystiques féminines : «Il apparaît à Hadewijch qu’avant même que nous existions concrètement dans notre libre individualité, nous sommes tous, dans la vivante pensée du Père en son Fils, éternellement conçus et aimés avec lui. Aussi éternellement sommes nous prédestinés en lui : tout ce que nous pouvons, tout ce que nous devons être, nous ne le serons qu’en nous identifiant, par notre libre consentement, avec ce que nous étions de toute éternité dans cette vivante pensée du Père». C’est donc à chacun d’actualiser toutes ses richesses latentes, d’incorporer et de réaliser son idée-archétype auto-réalisatrice : «La personne humaine, écrit Boulgakov, a son propre archétype qui correspond à son idée personnelle. Originellement, chaque homme est une œuvre vivante et artistique qui sort des mains de l’Artiste divin, du Créateur du monde».

Saint Jean à Patmos par Jean Fouquet
Il est à noter que le terme grec ginomai (devenir, venir dans l’existence) permet de mieux saisir la distinction, implicite dans les deux versets du Prologue que nous commentons, entre l’être essentiel, préexistant, c'est-à-dire l’être éternel, idéal en Dieu, et l’être réel (ou créé) en proie au devenir. Dans le texte grec, ponctué à la manière des Pères, l’«être» de la sphère intra-divine se trouve opposé au «devenir» de l’éon extra-divin : «Ce qui est devenu, en Lui était vie». Saint Jean, que ce soit dans son Evangile ou l’Apocalypse, use souvent de ginomai en contraste avec eimi qu’on traduit par le verbe être. Qu’on songe à cette parole de Jésus qui renvoie au fameux Ego sum qui sum de l’Exode : Avant qu’Abraham fût (=vienne dans l’existence, ginomai), je suis (eimi) : Jean, 8-58.
Appuyant ce contraste, Albert Frank-Duquesne se livre à une exégèse du plus haut intérêt dans un long chapitre de son Création et Procréation. Avec le quatrième verset du Prologue, note-t-il, «l’évangéliste abandonne l’éon des phénomènes pour contempler les créatures dans leur essence et d’ailleurs tout le créé, globalement pris. Il passe donc du devenir à l’être qu’ont les choses en Dieu, à leur divine “idée”. Dans cette perspective, c’est dans le Verbe que se découvre la réalité du monde, ce qu’il a de “vie”, d’évertuement, saint Paul dirait : de marche ou d’énergie. Dans le Verbe aussi, la destination de cette vie, le but de cette marche». Sur la «vie» des créatures dans la pensée divine, l’écrivain écrit plus loin ces lignes éclairantes : «Les “pensées de Dieu” telles qu’Il les conçoit éternellement dans son Verbe ne sont pas, comme celles de l’homme, de simples modalités subjectives. Elles ont une existence réelle, mais non séparée – les personnages “vivants” créés par un dramaturge de génie nous en fournissent l’analogue […] Lorsque saint Jean nous avertit que “ce qui est devenu était vie en Lui”, comprenons que les créatures ont éternellement dans le Verbe, Sagesse hypostasiée, non pas une simple existence, mais un esse, un être absolu, qui constitue la “vie” du Verbe, le processus dynamique qui nous interdit de voir en Lui un principe abstrait».

Cette antithèse du devenir créaturel et de l’être éternel qu’ont les créatures idéalement en Dieu, Frank-Duquesne l’identifie encore au chapitre IV de l’Apocalypse où les Vingt-quatre Vieillards adorent Dieu en s’exclamant : «Tu es digne, notre Seigneur et notre Dieu de recevoir la gloire et l’honneur et la puissance, parce que c’est Toi qui as créé toutes choses, et c’est par ta volonté qu’elles étaient et qu’elles ont été créées» (Ap, 4:11).
La plupart des versions modernes portent : «et c’est par ta volonté qu’elles existent (ou sont) et qu’elles ont été créées». Certains manuscrits grecs, en effet, ont εἰσίν (eisi : sont), d’autres ἦσαν (esan : étaient) plus approprié au contexte de la pensée johannique. D’ailleurs dans la Vulgate latine nous lisons : et propter voluntatem tuam erant (étaient) et creata sunt.
Voici un long extrait du commentaire de Frank-Duquesne de ce passage de l’Apocalypse, qu’on doit mettre en relation avec Jean 1:4 :
« Avant de passer à l’existence séparée, de quitter le “sein” pour la vie autonome et de devenir sa propre entéléchie ontologique, la créature, qui, par ce passage, inaugure pour elle-même le temps, se trouve intégralement conçue dans la plénitude vitale du Verbe. Pour Dieu elle “était’’ déjà. Elle n’est pas issue d’un non-être imaginaire. Elle “était” déjà “vie dans le Verbe”. En stricte rigueur de termes, elle n’a pas été “créée de rien”, ou plus exactement du “rien” […] Si comme l’exprime l’Apocalypse, “toutes choses étaient”, c’est que, dans le Verbe, elles étaient présentes à l’esprit de Dieu. Et c’est “en vertu de sa volonté” qu’elles y étaient, non par l’effet d’aucune nécessité. La pensée divine est libre. Mais Dieu n’a pas voulu qu’elles existassent seulement dans sa conscience, qu’elles ne fussent présentes qu’à sa pensée. Et non pas à elles-mêmes. Puisqu’elles étaient siennes, elles étaient bonnes. Et puisqu’elles étaient bonnes, Il a voulu qu’elles puissent jouir de leur bonté, y contribuer elles-mêmes, se com-poser dans l’être (toutes ces phrases devraient d’ailleurs avoir leur verbe au présent, la création étant continue). Dans son amour, dans sa condescendance – ou plutôt en vertu de l’amour qu’il i[est], car Il est partage et don, koïnônia – Il leur a donné l’être, et lorsqu’il Lui plut, “elles ont été créées” (ici l’Apocalypse se rencontre avec Jacques, 1:18). Sa parole les a fait jaillir de son “sein” qui est la Sagesse hypostasiée dans le Verbe ; issues de sa pensée, elles ont inauguré leur propre vie ».

Problème de ponctuation

Papyrus Bodmer de l'Evangile selon saint Jean
Le lecteur pourrait s’étonner que les versions modernes du prologue johannique, et en particulier du verset 4, divergent à ce point de la traduction sur laquelle s’appuyaient les Pères de l’Eglise et les médiévaux. Comment expliquer ces divergences ? Il faut d’abord savoir que les plus anciens manuscrits néo-testamentaires se présentaient comme un texte continu de la première à la dernière ligne, sans indication de chapitres et dépourvu de tout signe de ponctuation (voir ci-contre l’image d’un extrait du papyrus Bodmer, sur lequel figurent les premières lignes de l’Evangile selon saint Jean). Il en résulte, ainsi que le remarque Stanislas Breton, un certain nombre de «flottements» qui «laissent au lecteur ou à l’exégète une latitude, plus ou moins considérable, d’interprétation. C’est précisément ce qui est arrivé quand, au Moyen Age, on se mit à approfondir le Prologue johannique». Même la subdivision en versets des textes du Nouveau Testament ne date que du 16e siècle, grâce à l’œuvre entreprise en 1548 par Robert Etienne et son édition nouvelle de la Vulgate.
Placés devant le texte brut, les grands témoins de la Tradition ont adopté un découpage qui ne laisse pas de déconcerter les exégètes modernes. Prenons le texte de la Vulgate selon la disposition qui leur était familière. Nous constatons en effet qu’ils retranchent le quod factum est du verset 3 qui, placé en tête du verset 4, donne ceci : quod factum est, in ipso vita erat : «Ce qui a été fait, était vie en lui». D’autres plus rares optent pour cette leçon : «ce qui a été fait en lui, était vie», traduction que les hétérodoxes ont alléguée pour justifier leurs thèses manichéennes ou hérétiques. Certains prétendirent par exemple que le Verbe et le Saint-Esprit étaient du nombre des choses faites en Dieu, les ravalant ainsi au rang de créatures. Pourtant, comme le remarque Melline d'Asbeck, dans son ouvrage remarquable sur la mystique de Ruysbroeck (1930), «malgré les Ariens, les gnostiques et les manichéens, qui avaient interprété ce verset du quatrième Evangile dans un sens tout à fait étranger à la doctrine du Logos, les Pères de l’Eglise maintinrent jusqu’à saint Thomas et jusqu’à Bossuet, la ponctuation traditionnelle». Melline d'Asbeck cite à foison les Pères de l’Eglise qui se sont prononcés en faveur de ce que saint Ambroise appelle la «version sacrée traditionnelle» du prologue johannique. Leur leçon, note-t-elle, «se retrouve au huitième siècle sous la plume de Scot Erigène ; elle est consacrée au XIIIe siècle par saint Thomas et admise sans discussion au XIVe siècle par Eckhart et Ruysbroeck. Au XVIe elle est adoptée par Erasme qui se réclame d’excellentes raisons». Elle mentionne également ce beau passage de la dixième Élévation de Bossuet : Comment de toute éternité tout était vie dans le Verbe :
« Il y a, écrit Bossuet, une variété de ponctuation qui se trouve, non seulement dans nos exemplaires, mais encore dans ceux des Pères. Plusieurs d’entre eux ont lu : ce qui a été fait était vie en lui. Recevons toutes les lumières que l’Évangile nous présente. Nous voyons ici que tout, même les choses inanimées, qui n’ont point de vie en elles-mêmes, étaient vie dans le Verbe divin par son idée et sa pensée éternelle. Apprenons à regarder toutes les choses en ce bel endroit où “tout est vie” ».
Le lecteur pourra également se rapporter avec profit aux analyses poussées du R. P Pierre Le Brun de l'Oratoire (1661-1729), tenu pour le plus savant liturgiste du dix-huitième siècle. Dans son Explication littérale, historique et dogmatique des Prières et Cérémonies de la Messe, disponible en intégralité sur Google livres, figure un commentaire du prologue de saint Jean. Le site Salve Regina en a reproduit quelques extraits : voir ici. Le Brun opte pour le point après nihil, faisant sienne la leçon traditionnelle du verset 4. Il apporte un certain nombre de précisions historiques qui confirment la légitimité de cette version : «Erasme croit que, selon le style de saint Jean, ces mots, ce qui a été fait, commencent une nouvelle phrase. Telle est la ponctuation de la Bible Sixte V. Le point est aussi après nihil dans le Missel de Pie V, imprimé à Rome en 1570. En quoi l’on a suivi les anciens manuscrits de la Bible et des missels. Le Nouveau Testament dont Charlemagne se servait ne met pas seulement un point après nihil, mais un intervalle avant quod factum est in ipso […] On a aussi à la Bibliothèque du Roi la bible de Charles-le-Chauve, en lettres d’or capitales, où le point était marqué après nihil. On voit cette même ponctuation dans plusieurs autres bibles et dans tous les Missels de Paris manuscrits et imprimés jusque 1660. Dans la Bible de Clément VIII, imprimé au Vatican en 1592, il y a après le nihil une étoile qui sert à distinguer les versets». L’oratorien affirme également se conformer à la version de l’ancienne vulgate latine. Il semble que saint Jérôme ait oscillé entre les deux versions. Ce qui a pu faire supposer que la vulgate primitive donnait à lire comme la vulgate actuelle : sine ipso factum est nihil quod factum est. In ipso vita erat. Mais comme le remarque le père Ferdinand Prat, exégète très pointilleux sur les problèmes de la critique textuelle, cette supposition est erronée. S’appuyant sur les travaux des éditeurs Wordsworth et White, il affirme que «la plupart des meilleurs et des plus anciens manuscrits ont : Quod factum est in ipso vita erat. C’est l’ancienne version la plus répandue dans l’ancienne version latine».

Sources :

Pierre-Antoine Lebrun, Explication littérale historique et dogmatique des prières et des cérémonies de la messe, T.2, Tutot, 1777.
Melline d'Asbeck, La Mystique de Ruysbroeck l’Admirable, Leroux, 1930.
Ferdinand Prat, S. J, Jésus-Christ, sa doctrine, son œuvre, Editions Beauchesne, 1933, p.494-498.
Frank-Duquesne, Création et Procréation, Éditions de Minuit, 1951.
Serge Boulgakov, L’Épouse de l’Agneau, L’Age d’Homme, 1984.
Stanislas Breton, Philosophie et mystique, Jérôme Millon, coll. Krisis, 1996.


26/10/2009
Sombreval



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