Cosmic Girl (Le Projet Fedorov, épisode 11)

Can't you be my cosmic woman ?
I need you, I want you to be my cosmic girl
For the rest of time (Jamiroquai)



Cosmic Girl (Le Projet Fedorov, épisode 11)
Il est heureux que la presse à sensation n’ait jamais été informée de la présence à Nice de la mystérieuse jeune femme qui a prêté sa structure corporelle à Megan Garner. Le secret en effet a été bien gardé. Laura a quitté le centre neuropsychiatrique de l’hôpital Sainte-Marie depuis quelques jours. Les sœurs missionnaires de la Charité ont accepté de l’accueillir dans l’une de leurs institutions. Elle occupe maintenant une petite chambre dans un immeuble du Vieux-Nice appartenant à la congrégation. Nicolas S vient souvent lui rendre visite à la tombée de la nuit. C’est pour elle qu’il est revenu. Il limite au minimum ses déplacements pour éviter d’être repéré. Nul doute que les meilleurs agents de la Life extension Corporation sont déjà à ses trousses. Il sait qu’il n’est pas en sécurité à Nice, ville ultra-surveillée. Des milliers de caméras 360, équipées de morpho-analyseurs, balayent chaque quartier, chaque rue, en ses moindres recoins. Il est évident que l’organisation dispose des ressources technologiques pour se connecter à n’importe quel réseau de surveillance. Jusqu’à quand pourra-t-il échapper à ses traqueurs ? Le temps lui est compté et rien ne permet d’assurer que Laura puisse un jour sortir de son enfermement intérieur. Il se sent responsable de ce qui va advenir à la jeune femme. Car il lui a donné un nom. Pas n’importe lequel. Un nom nouveau, personnel, abolissant le nom-simulacre, sorte de monstre onomastique qui absorbe toutes ses forces vives. L’implant mémoriel connecté à son système nerveux la rend toujours sujette à des troubles dissociatifs. Elle est assaillie de manière récurrente par des pensées, des suggestions et des souvenirs intrusifs. Porteuse d’un fantôme psychique, elle va devoir apprendre à lutter, à le maintenir sous le contrôle de son esprit. Compos mentis disait le latin. Ce fantôme, généré par la technologie dite du nano-remplacement, n’a de cesse de la tourmenter, de faire défiler sur son écran mental des fragments de souvenirs non-vécus, des séquences parfois ininterrompues d’images, qu’elle ne parvient pas à juguler et ordonner. Les programmeurs ont eu tôt fait de constater l’échec de l’opération d’uploading. Ils ont conclu à la bio-incompatibilité de la nanostructure injectée dans son cerveau. C’est ainsi que jeune femme est devenue un rebut, sans identité propre, sans famille, vampirisée par sa mère donneuse mais aussi abandonnée par elle. Car Megan Garner, devenue adepte de spiritisme au soir de sa vie, a sans doute été déjà uploadée vers d’autres supports, «non matériels» cette fois. Les plus grandes firmes de technologie axent depuis longtemps leurs recherches sur le transfert de personnalité vers des ordinateurs ou des robots. Il est d’ailleurs probable que Megan Garner possède quelque part son avatar en trois dimensions qui lui permet d’entretenir sa mémoire chez ses descendants.

Une sœur s’est très vite prise d’affection pour elle. Elle s’appelle Agnès. Elle s’est installée dans une chambre contigüe à celle de Laura. Elle se décrit comme une revenante, qui a su échapper à la perpétuité du «rêve éveillée». On l’a souvent interrogée sur cette étrange expression, qui désigne un état ordinaire de l’être humain, susceptible de dégénérer en pathologie. Elle l’a empruntée à Léon Daudet, pamphlétaire truculent et vitupérant de l’Action Française au siècle dernier. On ignore souvent qu’il a publié des études scientifiques du plus haut intérêt sur le rôle de l’hérédité et de l’esprit dans l’homme. Le rêveur éveillé, c’est celui qui à tout instant est envahi par une pléthore de perceptions, de sensations, de sentiments, d'idées, et mû sans le savoir par ces protagonistes psychiques héréditaires que Daudet appelle les «personimages», ces habitants du moi. Il ne pouvait pas soupçonner à son époque la possibilité d’existence de personimages artificiels. Laura est habitée par le sien, programmé pour l’envahir tout entière et se substituer à elle.
.............
Les jours passent et les semaines aussi. La jeune femme ne se souvient toujours pas de son passé. Tout se passe comme si sa mémoire artificielle avait interféré dans sa mémoire individuelle, au point de la court-circuiter. Sœur Agnès la soutient à tout instant dans sa lutte intime. Elle l’aide à porter son fardeau, comme elle le faisait pour d’autres lorsqu’elle appartenait à la branche des coopérants souffrants de l’ordre des Missionnaires de la Charité. Elle la guide aussi afin qu’elle puisse se tenir en main. Elle lui apprend à devenir maîtresse d’elle-même, mais aussi à exercer sa volonté et son jugement lorsque son esprit est traversé par des pensées programmées. La neuroprogrammation a eu pour conséquence de décupler ses capacités métacognitives. C’est ainsi que le poison est devenu un remède. Sa pensée peut se déployer sur plusieurs plans à la fois. Sans même avoir à s’abstraire de son environnement, elle est capable de fixer son attention sur une chose précise et, simultanément, d’effectuer une plongée mentale visant à désobstruer son espace intérieur, sans cesse menacé par l’afflux d’images parasites. Elle s’adonne régulièrement à des exercices de double et même de triple focalisation afin de garder en toutes circonstances le contrôle de son personimage. Sa conscience s’éclaircit et elle commence à s’ouvrir au monde extérieur...

…. Nicolas S a amené la jeune femme dans une salle d’arts martiaux, qu’il fréquente le soir avec les Chevaliers de Colomb, membres d’une organisation de bienfaisance réservée aux hommes. Il sait que le danger approche et il ne veut pas perdre la main. L’entraînement bat son plein. Un instructeur propose d’initier Laura aux rudiments du sport de combat. Tous les garçons se regroupent autour du tatami. «Je vais appliquer la version douce» lui dit-il, le sourire en coin. Ce qui signifie : aucune frappe, aucun geste brusque, respect de la personne considérée dans sa totalité. Mais l’inattendu se produit. Laura esquive la tentative de saisie et d’un balayage soudain le projette au sol. Décontenancé, le jeune instructeur décide une attaque de niveau 2 qu’elle repousse avant de lui asséner un chassé frontal cinglant. Personne ne comprend. Comment a-t-elle pu acquérir si jeune une telle maîtrise ? Cela a certainement à voir avec le programme qu’on lui a imposé en vue de la conformer à Megan Garner et, à travers elle, à la belle amazone de DC Comics. Les niveaux se succèdent et, à chaque fois, le jeune homme se retrouve au tapis. Il se dirige alors vers Nicolas S et lui dit, d’un ton amusé :
- Tu ne m’avais pas dit que ton amie est encore en convalescence ? Franchement, parfois je regrette que notre organisation soit réservée aux seuls garçons. En tout cas les leçons de Kali Arnis, ça sera pour une autre fois, avec d’autres. Je n’ai pas envie de me faire battre à coups de bâton par une fille, aussi charmante soit-elle.
- Je te le déconseille en effet
- En tout cas elle a piqué ma curiosité. Elle fait partie de votre groupe, de la Confrérie ?
Nicolas S reste un moment silencieux puis répond d’un ton hésitant :
- Je ne sais pas encore.
Il se retourne vers la jeune femme, le cœur serré. Quel sens pourrait-il donner maintenant à sa présence auprès d’elle ? Il est voué à pérégriner ici et à travers des essaims d’étoiles dont lui-même ignore encore l’existence. Il ne pourra jamais s’établir. Laura a repris possession de son identité, de son être véritable. Une nouvelle vie commence pour elle à Nice. Elle peut repartir à zéro. Il la regarde. Ses longs cheveux noirs déployés en cascade, l’harmonie de ses courbes, la force qu’elle dégage, font rayonner sa beauté sauvage, païenne. Les garçons papillonnent autour d’elle. Il va partir….

A suivre : Une nouvelle menace

22/02/2016
Sombreval





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