Psychologie de l’Enfant Jésus dans l’Evangile



Psychologie de l’Enfant Jésus dans l’Evangile
Extrait de l'ouvrage inédit d'Albert Frank-Duquesne, Jésus, cet Homme. Phénoménologie de l'Incarnation.

De l’enfance de Jésus, Luc (2:40) dit simplement ceci : «L’enfant croissait et se fortifiait en esprit, se remplissait de sagesse, et la grâce de Dieu était sur Lui». De sa jeunesse, le même évangéliste rapporte, outre les questions posées par Lui dans le Temple, l’année d’avant sa majorité juive, qu’ «Il était soumis» à Marie et à Joseph, «progressant en sagesse et en taille, et en grâce devant Dieu et devant les hommes» (Luc, 2:51-52). La vie du futur Messie («futur» par rapport à sa mission publique) fut celle des jeunes Nazaréens de son âge : assis à même le sol, Il a suivi les cours de l’école synagogale. Il y apprit surtout les ordonnances du Lévitique, accomplies en Lui-même plus tard. Il entendit dire et commenter Moïse et les Prophètes, à la synagogue même où Il prêcherait vingt ans après (Luc, 4:16). Inutile de préciser que son foyer comptait parmi les plus pieux. Nous le verrons plus tard tellement familiarisé avec les moindres textes scripturaires que, très vraisemblablement, l’humble maisonnette devait posséder un rouleau entier de l’Ecriture. Il est visible qu’Il a dû y trouver, dès son enfance, l’aliment de son intelligence et de son cœur. Matt, 5:18 et Luc 16:17 (hiôta kaï keraïa) nous montrent que Jésus lisait la Bible en hébreu, en caractères assyriens et cunéiformes : «Avez-vous lu… ?» réplique-t-il aux scribes. Il n’a pu manquer de comparer leurs discussions sur la lettre et les multiples ordonnances de la Loi, leurs commentaires étroits et tatillons, à la leçon de religion vivante et vivifiante qui, pour Lui, surgissait à chaque page du saint Livre. Même texte, sans doute, mais était-ce bien le même sens, le même esprit, le même message ? Voyez les perspectives qu’Il y fraie, la lumière céleste qu’Il y répand, le système harmonieux de symboles, de «figures» et de prédictions qu’il y découvre… n’est-ce pas qu’Il a «scruté les Ecritures», au cours de son enfance et de son adolescence ? Quelles pensées et méditations ont-elles pu soulever en Lui ? Sa réponse à Marie et à Joseph, lorsqu’ils Le retrouvent dans le Temple, est significative à cet égard. Si Luc nous la rapporte, c’est que l’Evangile devant nous donner une histoire du Sauveur, et non pas une «vie de Jésus», l’événement avait, quant à la mission du Christ, une portée capitale. Luc nous dit que l’auditoire de l’Adolescent s’émerveillait de «son discernement intuitif» (suneseï) et de «ses réponses judicieuses» (apokrisesin), plus exactement encore : sa perspicacité habile à établir des rapports, et ses réponses démêlant ce qui est confus. Il répond à ses «parents» éplorés : «Ne saviez-vous pas qu’Il me faut être dans la maison de mon Père ?» Il appert de leur surprise, réellement «estomaquée», que jusqu’à présent jamais Il ne leur a tenu pareil langage. C’est une découverte pour eux, parce que c’en est une pour Lui. Il s’agit bien, ici, dans ce Temple, de la Maison de son Père…

Mais toïs toû Patros mou signifie aussi, et dans ce cas-ci plus vraisemblablement, «les affaires de mon Père». Si nous nous en tenons aux paroles comme aux silences de Luc, c’est hic et nunc que, pour la première fois, l’Enfant ressent, éprouve réflexivement, dans la plénitude de sa conscience «cérébrale», la puissante, l’irrésistible impulsion, le but même de son existence, la trame de sa destinée : s’occuper des affaires de son Père CELESTE. C’est la première manifestation extérieure et sociale de son obéissance active et passive à l’égard de la Volonté divine. La surprise même de Marie, alors que les avertissements ne lui avaient pas manqué (l’Ange, Anne, Siméon), indique que la subite manifestation du Temple était quand même inattendue. En quoi pouvait précisément consister cette mystérieuse filiation divine dont elle avait accepté l’assurance avec foi, Marie, visiblement, n’en a eu la révélation que graduellement. Si la Vierge et Joseph avaient été habitués, dès les premiers balbutiements de l’Enfant, à Le voir manifester en toute sa conduite l’omniscience et la toute-puissance de Yahweh, croit-on que Jésus aurait eu, à leur égard, l’attitude de soumission que souligne l’Evangile ? Eût-il été possible, sans malaise, d’organiser cette comédie de Dieu même obéissant en toutes choses à deux humains ? Se seraient-ils préoccupés de Lui donner une véritable éducation humaine, s’ils avaient eu conscience, dès le début, devant la conduite même de l’Enfant, qu’ils se trouvaient, de toute évidence, en présence du Créateur universel ? Or, tout d’abord, à voir Jésus – jusqu’alors garçonnet silencieux, doux, modeste, obéissant, «un enfant comme un autre», mais combien plus docile – en Le voyant converser sur ce pied de familiarité souriante avec ces grands Rabbis qu’ils n’abordaient, simples paysans de Galilée, qu’avec gêne et respect frappé de stupeur muette, Marie et Joseph, tout d’abord «sidérés» – ce qu’ils ne seraient pas, si la conduite et les propos de Jésus, à Nazareth, les avaient habitués à se dire : «Ah, voilà Yahweh qui va chercher l’eau… Et c’est le Très-Haut qui va fendre ce bois !... Jésus, Ange de la Face, Toi qui daignas manger le festin d’Abraham à Mamré, veux-tu, nous T’en supplions, prosternés, ce petit ragoût ?» – eux donc, après avoir réfléchi à tout cela, «ne comprenaient goutte à ce qu’Il leur avait dit». Tout cela, bien que, d’après certains, l’Enfant, dès sa conception, à l’état de germe imperceptible, ait eu déjà la plénitude de sa conscience messianique, si bien que l’embryon, dans les entrailles de la Vierge, se disait : «Je jugerai un jour les vivants et les morts».

«Mon Père », non pas «notre Père», cette fois-ci, ni «mon Père et votre Père». Mais mon Père, le mien, dans un sens unique et spécial. Telles sont les premières paroles du Christ que rapporte l’Evangile. Marie Lui parle de Joseph «Ton père». Sans discuter, sans un mot d’allusion à ce quiproquo – c’est bien sa méthode – Il ignore résolument et simplement l’allusion, et dit, non pas : mon Père céleste, mais : mon Père tout court, sans estimer devoir préciser davantage. Sachez que mon Père à Moi, c’est Dieu. Et ma vocation, mon but à Moi, ce pourquoi J’existe, c’est de M’occuper de ses affaires. En héritier surveillant le patrimoine sur l’ordre du chef de famille. Mais eux ne «comprirent pas». De Jésus, Luc relate sa perspicacité douée pour la synthèse (suneseï) ; de Marie et Joseph, leur manque foncier de cette même perspicacité (ou sunêkan). Rien n’a donc jusqu’alors échappé à Jésus (paroles, gestes, actes, attitude générale) qui ait pu les mettre sur la piste, leur remémorer les prophéties d’Anne et de Siméon, celle surtout de Gabriel, ou plutôt son message d’En-Haut.

L’enfant retourne à Nazareth et, volontairement, reprend le cours de sa vie soumise et effacée (le caractère volontaire et quasiment réflexe de cette soumission est indiqué dans Luc 2:51 par le verbe moyen hupotassomenos). Il allait se préparer consciemment à sa mission par l’abnégation, l’oubli de Soi-même, la simple et très humble soumission. Cette fois, le contraste entre la révélation dans le Temple et la conduite qui suit frappe Marie, lui ouvre les yeux, imprime en elle profondément l’effet de «toutes ces choses» comme dit le même verset ; elle apprend à épeler le mot Messie, à mesure que chacune de «toutes ces choses» lui en apprend une lettre nouvelle ; le Protévangile de Jacques nous dit qu’elle aussi méditait assidûment les Ecritures : elle compare donc, réfléchit, comprend. L’Enfant, Lui, progresse et Se développe, physiquement et moralement, intellectuellement et spirituellement, avec l’approbation du Ciel et de la terre (Luc, 2:52).
Est-Il retourné à Jérusalem pour les fêtes suivantes ? Peu importe ! Car c’est une fois seulement – lors de sa première visite au Temple, lorsque s’est ouverte devant Lui la porte de sa jeunesse, et qu’Il aborde les rives de la vie rationnelle – que ce pèlerinage compte dans la vie de Jésus, jeune Juif fidèle à la Loi. C’est à treize ans que les jeunes Israëlites devaient, officiellement, se rendre ad limina. Mais, en fait, on devançait cette date ; l’usage était d’amener les jeunes garçons à Jérusalem, à la première Pâque échéant après leur douzième anniversaire (Yoma, 82A). Cette anticipation d’un an, qu’on trouve chez Luc, est l’une de ces innombrables petites preuves qui témoignent contre le caractère «mythique» des récits évangéliques. C’est donc à cette occasion que Jésus a manifesté la cristallisation, dans le champ de sa conscience «cérébrale», de l’idée qui devait dominer et diriger toute sa vie et sa mort. Sans doute, d’autres influences ont continué à développer – silencieusement, imperceptiblement, graduellement – le corps et l’âme de l’Enfant, ont déterminé et conditionné le comment, la manière de son ultérieure manifestation. Après treize ans, plus d’école synagogale. Mais il y avait le foyer, la nature, les idées courantes… résumons très brièvement ces influences, ce triple moule :

1°) Foyer : Comme tous les foyers juifs, celui de Joseph et de Marie était simple, frustre, frugal. Peu de meubles, deux repas sommaires, le matin et à midi ; mais celui du soir nous paraîtrait encore élémentaire. Rusticité galiléenne du costume et des manières. Mais puissant esprit de clan, exprimé par les influences réciproques et d’innombrables réunions familiales. Quant aux «frères de Jésus», ses intimes, Jacques semble avoir été disciple de Schammaï ; Simon, le Zélote ou le Chananéen, a fait de la politique de village, dans le mouvement nationaliste : la Palestine aux Juifs ! Jude manifeste dans son Epître son goût pour la littérature apocalyptique (il cite le Livre d’Hénoch et l’Assomption de Moïse). Les fils de Zébédée, cousin du Seigneur, partagent les vues de Jacques et de Simon. Résumons les influences que multiplièrent les conversations entre jeunes garçons : pharisaïsme austère à la Schammaï, nationalisme juif, espérance messianique. De plus, des nouvelles parvenaient, à Nazareth, du Baptiste, dont la vie, sans qu’il fût le moins du monde Essénien, semblait fort apparentée à celle de ces solitaires. Marc, 6:3 suggère l’adoption, par Jésus, du métier exercé par Joseph. A l’inverse des Païens, les Juifs honoraient le labeur manuel, considéré comme l’accomplissement d’un devoir religieux, à condition de ne mener ni au luxe, ni à l’abandon de la Loi. Outre l’hébreu et l’araméen, il est très probable que le Sauveur parlait le grec hellénistique, comme l’a remarqué avec joie Oscar Wilde dans De Profundis et peut-être usait-Il à l’occasion du latin. C’est ce que Loisy, pète-sec universitaire, appelle «un ouvrier illettré».

2°) Nature : Il suffit de feuilleter l’Evangile pour s’apercevoir que Jésus fut un observateur curieux, intéressé, sympathique. Les lys des champs, le grappillage des grains dans les près par des troupes de moineaux, les poussins rassemblés par leur mère en cas de danger, toute la vie du laboureur avec ses espérances et ses déceptions, la familiarité du pasteur avec son troupeau, les ruses du renard dont l’œil brille furtivement derrière les buissons qui masquent la tanière : rien ne lui a échappé. Mais il n’a pas moins étudié le va-et-vient des rapports sociaux : les jeux sur la place publique, les cérémonies nuptiales, les rites funéraires, la prison pour dettes, la dureté des usuriers et le «c’est mon droit» des créanciers, l’égoïsme des riches et l’impitoyable luxe des grands, les exactions du fisc, le péculat des juges : Il a tout vu, tout pris en note, Lui dont Loisy nous affirme que, fasciné par son rêve eschatologique, Il n’avait aucun sens social, d’intérêt pour rien qui appartînt à l’humble vie «quotidienne».

3°) Idées courantes : Le sérieux de la vie religieuse, Jacques Lui en aura parlé ; le Royaume de Dieu, Il en a discuté avec Simon, mais pour lui donner une portée surnaturelle, inédite ; Jude a dû Lui communiquer les visions des Apocalypses, pour s’entendre inviter à concevoir sous un autre angle les mystères du monde à venir ; l’ascétisme du Baptiste aura fourni plus d’un thème aux méditations de son cousin. L’orgueil, l’égocentrisme, le littéralisme et le vide de l’enseignement synagogal ont dû Lui répugner très tôt. Aux commentaires de la théologie, Il a sans doute préféré les Ecritures elles-mêmes, cette Parole de Dieu où Il retrouvait comme un autre Lui-même. La Loi, les Psaume, les Prophètes, au lieu de constituer pour lui des textes à citer en faveur de telle ou telle thèse, étaient pour Lui vérité vivante, la Voix même de son Père, portée par le Souffle d’En-Haut, la Bible. Un seul livre, non pas une bibliothèque disparate, mais le développement d’un organisme vivant. Or, la vie et la lumière de cette Bible, ce qui lui conférait son unité, ce qui faisait d’elle un aliment, c’était son sens messianique, de la Genèse à Malachie : le Royaume de Dieu et le Souverain de Sion purifiée. Tout ce que nous venons de résumer a nourri sa réflexion. Qu’y a-t-il de plus à rappeler ? L’intimité de son commerce avec son Père ? Mais déjà le simple mystique sait combien ses contacts avec l’Ami divin lui restent ineffables et secrets, intraduisibles en termes de pensée discursive. Dès lors, comment son âme s’est-elle progressivement ouverte… comment la réceptivité de son esprit s’est-elle graduellement développée… comment est-Il devenu de plus en plus capable, sur le plan de l’humaine cérébralité, de se prêter aux communications infuses d’En-Haut ? Qui peut se permettre de répondre à ces questions ?

23/10/2020
Sombreval





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