Parmi les documents retrouvés par Luis Cruz, figure une partie de la correspondance de Frank-Duquesne. Luis a pu acquérir en particulier la correspondance de l'écrivain avec Gershom Scholem, conservée à la Bibliothèque nationale d'Israël, à Jérusalem. Dans sa première lettre, peu amène, Scholem réagit aux quelques mots de la dédicace du livre que lui a adressé Frank-Duquesne en novembre 1951. Il écrit : «N’étant pas touché par la grâce, il ne m’est pas donné de comprendre votre témoignage chrétien et catholique. Vous n’êtes pas le premier des juifs renégats qui m’a assuré qu’il “est de plus en plus juif à mesure qu’il devient plus chrétien”». S’ensuit un échange de lettres courtois où la question juive occupe une place prépondérante. Dans une lettre datant du 15 février 1952, écrite en anglais, et dont je propose ci-dessous la traduction, Frank-Duquesne se justifie devant Scholem car celui-ci lui demande à nouveau : «Pourquoi vous dites-vous Juif si vous utilisez la terminologie catholique ?».
Vous pouvez consulter cette lettre manuscrite dans sa version originale anglaise en cliquant ici.
J’ai corrigé dans ma traduction les quelques coquilles sur les noms et ajouté quelques notes d’éclairage. Bonne lecture.
Cher Professeur Scholem,
Votre aimable lettre du 7 janvier, que j'ai lue avec une grande attention, fut une lecture très agréable. Elle règle ce léger différend entre nous. Il ne reste qu'un seul point à éclaircir : pourquoi devrais-je me dire juif ? En effet, pendant les cinquante et un ans de ma vie, je me suis considéré comme non-juif, c'est-à-dire comme chrétien et comme Belge. Or, un Belge peut appartenir à un groupe ethnique ou à un autre : il peut être Flamand, Wallon, Picard ou Rhénan. Pourquoi pas Juif ? Après tout, c'est ce qu'écrivait déjà Gustave Hervé en 1915 : «La nation française se compose de Bretons, de Flamands, de Provençaux, de Basques, d'Alsaciens, etc., et de Juifs». Le sionisme semble considérer que l'appartenance ethnique doit nécessairement coïncider avec le statut national. Pour ma part, ma famille juive se composait, du côté paternel, de personnalités excentriques et erratiques, descendants directs de Jacob Frank, et, du côté maternel, de la famille d'Heinrich Heine, mais d'une branche éloignée, des spécimens les plus nauséabonds d'une certaine petite bourgeoisie juive : alliant lâcheté et absence totale de retenue (verecundia), comme le dit Schopenhauer (1). Vous comprendrez donc que, dès l'âge de dix ans, je ne me considérais pas comme juif.
Bien plus tard, lorsque l'évolution de ma conception du monde m'a ramené – à travers le labyrinthe de la philosophie védantique, du gnosticisme alexandrin et des mystiques médiévaux (principalement ceux de Rhénanie) – à la foi chrétienne de mes débuts, j'ai exploré les Évangiles pour parvenir à une compréhension plus juste et plus complète du christianisme, éclairée par une vision authentique de l'Ancien Testament. L'un des meilleurs ouvrages que j'ai lus sur ce sujet est Le Trône de David d'Hebert (2). Hebert est un prêtre anglican, mais son nom a une consonance juive.
Je n'ai eu aucun contact personnel avec des Juifs jusqu'en 1941, année où je me suis retrouvé dans un camp de concentration allemand, parmi eux, et comme l'un des leurs. Les cinq dernières années, j'avais lu Levertoff et Edersheim, que vous détestez sans doute, mais aussi Philon, Maïmonide, presque tous les traités kabbalistiques, et j'étais très intéressé par les analogies pour le moins étranges entre certains éléments de la théologie mystique franciscaine du Moyen Âge (par exemple, les attributs «auto-subsistants» de Dieu), certains principes de la spiritualité byzantine (par exemple, la doctrine des énergies divines, les voies ascétiques propres aux moines athonites), et les spéculations juives sur la Merkaba et les Sephiroth.
À l’instar de plusieurs de mes amis, qui étaient des prêtres catholiques romains, très souvent adeptes de la doctrine de Scheeben sur les mystères, ou des conceptions prophétiques d’Odon Casel sur le sacramentalisme, j’ai trouvé dans le Nouveau Testament et dans la vie de l’Église – telle qu’elle est exprimée de la manière la plus adéquate par les Pères – un épanouissement d’idées (le mot étant compris au sens où l’entendait Newman) dont on peut trouver le germe dans la Loi lévitique. C'est déjà le point de vue adopté dans l'Épître aux Hébreux, si souvent très proche de la théologie de Philon. Ma propre pensée est fortement imprégnée de cette Épître.
Lorsque je me suis joint à une foule de Juifs dans le camp de Breendonk, j'ai été immédiatement et violemment attaqué, non pas par la simple base de ces pauvres diables, mais par quelques rabbins et plusieurs laïcs très pieux, observateurs du Talmud. L’un de ces derniers refusait la nourriture du camp parce qu’elle n’était pas casher, à tel point que même les autorités nazies ont exprimé leur admiration pour cet homme. Mais, ayant pour tâche de balayer certaines parties du camp, il pouvait voler des pommes de terre dans la cuisine pendant que nous cassions des pierres. La nuit, il les cuisait sur le poêle ; comme, pendant la journée, les SS inspectaient les chambres à la recherche d’objets tels que des pommes de terre volées, notre ami talmudiste cachait jusqu’à la nuit ses pommes de terre sous le matelas de son compagnon ; ainsi, si les SS les découvraient, ce n’était pas lui qui serait puni, mais l’autre type ! Un dimanche après-midi, ces gens très pieux discutaient de l’«homme du péché» de Daniel, et m’ont soudain demandé si, d’après mes calculs, son heure était venue. Je répondis que, comme le dit l’Évangile selon Marc, personne ne pouvait connaître l’heure : ni homme, ni ange, ni même le Fils… Je pensais que les rabbins connaîtraient le Fils selon la conception de Philon, la Parole de Dieu. Mais une explosion de fureur inattendue se produisit : «Votre dieu a-t-il couché avec une prostituée pour avoir un fils ?» Deux d'entre eux écumaient de rage. J’ai essayé avec beaucoup de patience de commenter Philon et la Kabbale. Mais cela ne faisait, à leurs yeux, qu’aggraver ma situation ! J’étais abasourdi : comment des gens qui souffraient avec moi depuis des mois pouvaient-ils se laisser aller à une telle frénésie ? Ce que dit l’Évangile de Jean au sujet de la discussion entre le Christ et les pharisiens qui «grinçaient des dents», m’est soudain apparu, non plus comme un passé obsolète, mais comme un fait toujours vivant et présent. Le pieux abstinent de nourriture non casher était le plus excité ; il ne cessait de crier à propos de «mon dieu»; ce à quoi je lui ai finalement rétorqué : «Et ton Dieu alors, puisque, selon toi, nous avons chacun notre propre dieu ? Mon dieu me permet de manger la nourriture du camp, mais m’interdit de cacher des pommes de terre volées dans le lit d’autrui ; ton dieu t’interdit d’avaler la soupe commune, mais te permet de cacher des pommes de terre volées sous le matelas d’un autre, afin qu’il reçoive les coups de baguette à ta place !» Après cette rencontre, un pauvre vieux boucher casher vint me voir et me dit : «Je ne suis pas érudit comme ces rabbins, et, bien que j’aime Dieu, je n’ai pas le courage de refuser la nourriture commune. Mais je sais reconnaître un homme qui aime Dieu quand j’en vois un, et je vous serais très reconnaissant si vous vouliez bien me serrer la main». Ce que je fis, en répondant : «Vous n’êtes pas loin du Royaume de Dieu» (3). L’homme ne savait pas que je citais à nouveau l’Évangile, et s’il l’avait su, cela ne l’aurait pas dérangé ! Il fut plus tard gazé, réduit en cendres et très probablement transformé scientifiquement en savon ou en engrais.
Cette même nuit, l'un des rabbins, Gottesmann, d’origine viennoise, qui dormait près de moi, s'excusa de son comportement : «C'était dû, dit-il, à mon incapacité à résister à la douleur». Je lui suggérai qu’il existe une alchimie de la douleur : «Acceptez-la et faites-en un encens odorant devant Dieu, vous permettant de plaider la cause de votre peuple et, plus encore, la cause du monde entier devant le Trône. Souffrir pour Dieu peut devenir une joie divinisante». Alors le pauvre jeune Gottesmann rétorqua : «Je vois ce que vous voulez dire, et mon esprit suit le fil de votre pensée. Mais mon être, en tant que tel, ne peut pas ressentir, ne peut pas sympathiser avec vous, car je suis juif. La souffrance subie pour autrui (vicarious pain) n’appartient pas à notre monde de pensée. C’est ce qui sépare principalement Israël du christianisme».
Ce fut mon seul contact personnel avec des Juifs en cinquante-six ans. Cela ne m’a pas fait de mal ni rendu amer. Mais cela m'a révélé l'abîme indéniable qui sépare le judaïsme traditionnel de la pensée chrétienne.
Il existe, bien sûr, des exceptions, comme Soloveitchik, Montefiore et, dans l'Antiquité, les Caraïtes.
J'en ai déduit que le judaïsme «traditionnel» est le judaïsme proprement dit, desséché, rationalisé, réduit au rang de «religion naturelle». Cette conception a été confirmée par la lecture de brochures publiées par les plus hautes autorités juives de France. La profonde perspicacité spirituelle et l'expérience mystique que je trouvais exprimées dans le Midrash et le Targoum ont disparu du judaïsme contemporain. Je les retrouve dans la liturgie de l'Église d'Orient, ainsi que dans les écrits de Pères tels que Clément d'Alexandrie, Origène, Grégoire de Nysse, Éphrem le Syrien, etc. J'ai découvert ces dix dernières années les trésors surnaturels de la religion biblique. Ils m'ont fait me sentir proche du Psalmiste David, contemporain d'Isaïe. À l'instar du pape Pie IX, je suis tenté de m'exclamer : «Et ego filius Abrahae!». Avec le pape Pie XI, je voudrais affirmer : «Spirituellement, je suis un Sémite». J'irai même plus loin : je ressens de plus en plus que, si j'avais vécu au temps du Christ, j'aurais été l'un de ces «Juifs sans astuce» (guileless), selon l'expression même de Jésus, qui ont rejoint le petit groupe apostolique (4).
J’enviais ces deux pauvres hommes, descendants ultimes de la lignée davidique et parents du Christ, que Domitien avait fait venir à Rome, mais qui furent renvoyés en Palestine à cause de leurs mains rugueuses de paysans (5). J’ai découvert que je ne suis pas seulement un compagnon de pensée de Jésus, ni un simple «membre du Corps mystique du Christ», mais un parent du Christ historique, selon la chair et le sang. En d’autres termes, j’ai découvert mon ascendance juive, mais cela m’a rendu doublement chrétien. Pour moi, être juif signifie avoir dans les veines le même sang que le Christ. Et, si je ne me trompe pas, l’Encyclopédie juive, que j’ai lue avant 1914, ainsi que son successeur actuel, ne considèrent pas Jésus comme une cause de honte pour la nation juive pour l’avoir mis au monde.
Un de mes livres, Via Crucis, qui paraîtra cette année, aura pour sous-titre «Un Juif devant la Croix». Cela signifie ceci : ce rabbin, reconnaissant son incapacité à comprendre et à accepter la Croix, ne faisait que suivre les traces de ces Juifs contre lesquels des prophètes comme Jérémie et le second Isaïe durent lutter, et de ceux qui, vingt siècles plus tôt, furent profondément choqués par l’idée d’un Messie «pendu au bois», comme le dit le Deutéronome. Comment un homme – c’est-à-dire, pour moi, un homme vivant ou essayant de vivre dans l’atmosphère de la Bible juive – non seulement par choix intellectuel et donc conventionnel, mais parce que l’esprit de cette Bible est ethniquement en harmonie avec tout son être – comment un tel homme peut-il trouver le chemin de la compréhension et de l’acceptation de la Croix ? Un tel parcours est-il possible, et, s’il l’est, en quoi consiste-t-il ?
Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai intitulé ce nouveau livre : «Un Juif devant la Croix». On me dit que la nouvelle patrie juive invite toute personne ayant du sang juif à rejoindre le peuple en Palestine, quelles que soient sa nationalité antérieure, ses convictions politiques, sa situation sociale, sa profession ou sa religion. Votre propre gouvernement adhère à l’idée que des citoyens juifs puissent appartenir à la religion chrétienne ; pourtant, votre lettre laisse transparaître un étonnement surprenant face à mon idée saugrenue qu’un homme puisse être à la fois juif et chrétien. En réalité, votre point de vue est plus fidèle à l’attitude traditionnelle de la communauté juive envers le christianisme que celui de votre gouvernement. La position de ce dernier correspond à des principes démocratiques abstraits et à la logique particulière de ces principes ; tandis que la vôtre exprime toute une série de réactions instinctives aussi anciennes que les «bénédictions» antichrétiennes du Shemoneh esrei (j’aime à appeler cette malédiction une «bénédiction»).
Mais pour moi, la principale occupation de l’esprit n’est pas de juger – «Ne jugez pas», dit Jésus –, mais de comprendre. Et j’espère, et je crois, que je vous comprends, même lorsque vous ne me comprenez pas. Il est très facile de comprendre la compréhension ; mais comprendre l’incompréhension exige une capacité et une volonté de sortir de soi-même (c’est là aussi un aspect de l’Exode). Je serais heureux si cette lettre vous apparaissait sous un jour irénique (6). Je l’ai écrite en anglais car j’ai des raisons de croire que votre langue principale, après l’hébreu, est l’anglais du roi, ou plutôt celui du président. Je vous prie d’agréer, cher professeur, l’expression de mes sentiments les plus sincères.
1) Dans une lettre postérieure, écrite en allemand, et toujours adressée à Scholem, Frank-Duquesne apporte ces précisions : «Ma grand-mère, Caroline Heine, était la fille d'un des oncles du poète Heinrich Heine. À présent, en ce qui concerne Jakob Frank, la Gestapo a volé tous mes papiers familiaux en 1941. Les descendants de mon oncle furent assassinés en Hollande pendant la guerre. Je suis le dernier survivant. Autant que je me souvienne, le plus jeune fils de Yankel Leibowitz est allé s'installer en Westphalie. Son fils aîné, revenu au judaïsme, devait quitter le pays et revint au nord-est de la Hollande. Ce petit-fils de Jacob Frank était mon propre grand-père et, autant que je sache - selon la description de mon père (j'avais alors entre six et huit ans) - Salomon Frank appartenait au hassidisme. C'est mon père qui se fit baptiser en 1864».
A propos du terme verecundia qui a aussi le sens de pudeur, de modestie, Schopenhauer note dans Ethique, droit et politique : «Les défauts connus des Juifs, inhérents à leur caractère national, sont peut-être surtout imputables à la longue et injuste oppression qu'ils ont subie. (De ces défauts, le plus apparent est l'absence étonnante de tout ce qu'on entend par le mot verecundia, et cette lacune sert plus dans le monde que peut-être une qualité positive)».
2) Gabriel Hebert, The throne of David, a study of the fulfilment of the Old Testament in Jesus Christ and His church, 1941.
3) Cf. Marc, 12:34.
4) Cf. Jean, 1:47.
5) Les chrétiens un moment tranquilles sous les règnes de Vespasien et de Titus, furent de nouveau persécutés par l’empereur Domitien (empereur de 81 à 96). Hégésippe raconte qu’en l'an 93 on dénonça à Domitien deux descendants de David, petit-fils d'un Judas qui était cousin germain de Jésus-Christ. Ils furent conduits à Rome et jugés en la présence impériale. Or, ces Juifs étaient chrétiens; ils confessèrent qu'ils descendaient du roi David ; qu’à eux deux ils n’avaient qu’un bien de neuf mille deniers ; c’était la valeur d’une terre de trente-neuf plèthres, dont les revenus les nourrissaient, à condition qu’ils la cultivent eux-mêmes. Ces fils de rois montrèrent au fils de Vespasien leurs mains calleuses. Interrogés sur le Christ et sur sa royauté, ils répondirent qu’elle n’était pas terrestre, mais céleste et divine. Là-dessus, Domitien ne les condamna pas, mais, les méprisant comme de petites gens, les laissa partir libres.
6) C'est-à-dire sans esprit partisan ni polémique.
Vous pouvez consulter cette lettre manuscrite dans sa version originale anglaise en cliquant ici.
J’ai corrigé dans ma traduction les quelques coquilles sur les noms et ajouté quelques notes d’éclairage. Bonne lecture.
Cher Professeur Scholem,
Votre aimable lettre du 7 janvier, que j'ai lue avec une grande attention, fut une lecture très agréable. Elle règle ce léger différend entre nous. Il ne reste qu'un seul point à éclaircir : pourquoi devrais-je me dire juif ? En effet, pendant les cinquante et un ans de ma vie, je me suis considéré comme non-juif, c'est-à-dire comme chrétien et comme Belge. Or, un Belge peut appartenir à un groupe ethnique ou à un autre : il peut être Flamand, Wallon, Picard ou Rhénan. Pourquoi pas Juif ? Après tout, c'est ce qu'écrivait déjà Gustave Hervé en 1915 : «La nation française se compose de Bretons, de Flamands, de Provençaux, de Basques, d'Alsaciens, etc., et de Juifs». Le sionisme semble considérer que l'appartenance ethnique doit nécessairement coïncider avec le statut national. Pour ma part, ma famille juive se composait, du côté paternel, de personnalités excentriques et erratiques, descendants directs de Jacob Frank, et, du côté maternel, de la famille d'Heinrich Heine, mais d'une branche éloignée, des spécimens les plus nauséabonds d'une certaine petite bourgeoisie juive : alliant lâcheté et absence totale de retenue (verecundia), comme le dit Schopenhauer (1). Vous comprendrez donc que, dès l'âge de dix ans, je ne me considérais pas comme juif.
Bien plus tard, lorsque l'évolution de ma conception du monde m'a ramené – à travers le labyrinthe de la philosophie védantique, du gnosticisme alexandrin et des mystiques médiévaux (principalement ceux de Rhénanie) – à la foi chrétienne de mes débuts, j'ai exploré les Évangiles pour parvenir à une compréhension plus juste et plus complète du christianisme, éclairée par une vision authentique de l'Ancien Testament. L'un des meilleurs ouvrages que j'ai lus sur ce sujet est Le Trône de David d'Hebert (2). Hebert est un prêtre anglican, mais son nom a une consonance juive.
Je n'ai eu aucun contact personnel avec des Juifs jusqu'en 1941, année où je me suis retrouvé dans un camp de concentration allemand, parmi eux, et comme l'un des leurs. Les cinq dernières années, j'avais lu Levertoff et Edersheim, que vous détestez sans doute, mais aussi Philon, Maïmonide, presque tous les traités kabbalistiques, et j'étais très intéressé par les analogies pour le moins étranges entre certains éléments de la théologie mystique franciscaine du Moyen Âge (par exemple, les attributs «auto-subsistants» de Dieu), certains principes de la spiritualité byzantine (par exemple, la doctrine des énergies divines, les voies ascétiques propres aux moines athonites), et les spéculations juives sur la Merkaba et les Sephiroth.
À l’instar de plusieurs de mes amis, qui étaient des prêtres catholiques romains, très souvent adeptes de la doctrine de Scheeben sur les mystères, ou des conceptions prophétiques d’Odon Casel sur le sacramentalisme, j’ai trouvé dans le Nouveau Testament et dans la vie de l’Église – telle qu’elle est exprimée de la manière la plus adéquate par les Pères – un épanouissement d’idées (le mot étant compris au sens où l’entendait Newman) dont on peut trouver le germe dans la Loi lévitique. C'est déjà le point de vue adopté dans l'Épître aux Hébreux, si souvent très proche de la théologie de Philon. Ma propre pensée est fortement imprégnée de cette Épître.
Lorsque je me suis joint à une foule de Juifs dans le camp de Breendonk, j'ai été immédiatement et violemment attaqué, non pas par la simple base de ces pauvres diables, mais par quelques rabbins et plusieurs laïcs très pieux, observateurs du Talmud. L’un de ces derniers refusait la nourriture du camp parce qu’elle n’était pas casher, à tel point que même les autorités nazies ont exprimé leur admiration pour cet homme. Mais, ayant pour tâche de balayer certaines parties du camp, il pouvait voler des pommes de terre dans la cuisine pendant que nous cassions des pierres. La nuit, il les cuisait sur le poêle ; comme, pendant la journée, les SS inspectaient les chambres à la recherche d’objets tels que des pommes de terre volées, notre ami talmudiste cachait jusqu’à la nuit ses pommes de terre sous le matelas de son compagnon ; ainsi, si les SS les découvraient, ce n’était pas lui qui serait puni, mais l’autre type ! Un dimanche après-midi, ces gens très pieux discutaient de l’«homme du péché» de Daniel, et m’ont soudain demandé si, d’après mes calculs, son heure était venue. Je répondis que, comme le dit l’Évangile selon Marc, personne ne pouvait connaître l’heure : ni homme, ni ange, ni même le Fils… Je pensais que les rabbins connaîtraient le Fils selon la conception de Philon, la Parole de Dieu. Mais une explosion de fureur inattendue se produisit : «Votre dieu a-t-il couché avec une prostituée pour avoir un fils ?» Deux d'entre eux écumaient de rage. J’ai essayé avec beaucoup de patience de commenter Philon et la Kabbale. Mais cela ne faisait, à leurs yeux, qu’aggraver ma situation ! J’étais abasourdi : comment des gens qui souffraient avec moi depuis des mois pouvaient-ils se laisser aller à une telle frénésie ? Ce que dit l’Évangile de Jean au sujet de la discussion entre le Christ et les pharisiens qui «grinçaient des dents», m’est soudain apparu, non plus comme un passé obsolète, mais comme un fait toujours vivant et présent. Le pieux abstinent de nourriture non casher était le plus excité ; il ne cessait de crier à propos de «mon dieu»; ce à quoi je lui ai finalement rétorqué : «Et ton Dieu alors, puisque, selon toi, nous avons chacun notre propre dieu ? Mon dieu me permet de manger la nourriture du camp, mais m’interdit de cacher des pommes de terre volées dans le lit d’autrui ; ton dieu t’interdit d’avaler la soupe commune, mais te permet de cacher des pommes de terre volées sous le matelas d’un autre, afin qu’il reçoive les coups de baguette à ta place !» Après cette rencontre, un pauvre vieux boucher casher vint me voir et me dit : «Je ne suis pas érudit comme ces rabbins, et, bien que j’aime Dieu, je n’ai pas le courage de refuser la nourriture commune. Mais je sais reconnaître un homme qui aime Dieu quand j’en vois un, et je vous serais très reconnaissant si vous vouliez bien me serrer la main». Ce que je fis, en répondant : «Vous n’êtes pas loin du Royaume de Dieu» (3). L’homme ne savait pas que je citais à nouveau l’Évangile, et s’il l’avait su, cela ne l’aurait pas dérangé ! Il fut plus tard gazé, réduit en cendres et très probablement transformé scientifiquement en savon ou en engrais.
Cette même nuit, l'un des rabbins, Gottesmann, d’origine viennoise, qui dormait près de moi, s'excusa de son comportement : «C'était dû, dit-il, à mon incapacité à résister à la douleur». Je lui suggérai qu’il existe une alchimie de la douleur : «Acceptez-la et faites-en un encens odorant devant Dieu, vous permettant de plaider la cause de votre peuple et, plus encore, la cause du monde entier devant le Trône. Souffrir pour Dieu peut devenir une joie divinisante». Alors le pauvre jeune Gottesmann rétorqua : «Je vois ce que vous voulez dire, et mon esprit suit le fil de votre pensée. Mais mon être, en tant que tel, ne peut pas ressentir, ne peut pas sympathiser avec vous, car je suis juif. La souffrance subie pour autrui (vicarious pain) n’appartient pas à notre monde de pensée. C’est ce qui sépare principalement Israël du christianisme».
Ce fut mon seul contact personnel avec des Juifs en cinquante-six ans. Cela ne m’a pas fait de mal ni rendu amer. Mais cela m'a révélé l'abîme indéniable qui sépare le judaïsme traditionnel de la pensée chrétienne.
Il existe, bien sûr, des exceptions, comme Soloveitchik, Montefiore et, dans l'Antiquité, les Caraïtes.
J'en ai déduit que le judaïsme «traditionnel» est le judaïsme proprement dit, desséché, rationalisé, réduit au rang de «religion naturelle». Cette conception a été confirmée par la lecture de brochures publiées par les plus hautes autorités juives de France. La profonde perspicacité spirituelle et l'expérience mystique que je trouvais exprimées dans le Midrash et le Targoum ont disparu du judaïsme contemporain. Je les retrouve dans la liturgie de l'Église d'Orient, ainsi que dans les écrits de Pères tels que Clément d'Alexandrie, Origène, Grégoire de Nysse, Éphrem le Syrien, etc. J'ai découvert ces dix dernières années les trésors surnaturels de la religion biblique. Ils m'ont fait me sentir proche du Psalmiste David, contemporain d'Isaïe. À l'instar du pape Pie IX, je suis tenté de m'exclamer : «Et ego filius Abrahae!». Avec le pape Pie XI, je voudrais affirmer : «Spirituellement, je suis un Sémite». J'irai même plus loin : je ressens de plus en plus que, si j'avais vécu au temps du Christ, j'aurais été l'un de ces «Juifs sans astuce» (guileless), selon l'expression même de Jésus, qui ont rejoint le petit groupe apostolique (4).
J’enviais ces deux pauvres hommes, descendants ultimes de la lignée davidique et parents du Christ, que Domitien avait fait venir à Rome, mais qui furent renvoyés en Palestine à cause de leurs mains rugueuses de paysans (5). J’ai découvert que je ne suis pas seulement un compagnon de pensée de Jésus, ni un simple «membre du Corps mystique du Christ», mais un parent du Christ historique, selon la chair et le sang. En d’autres termes, j’ai découvert mon ascendance juive, mais cela m’a rendu doublement chrétien. Pour moi, être juif signifie avoir dans les veines le même sang que le Christ. Et, si je ne me trompe pas, l’Encyclopédie juive, que j’ai lue avant 1914, ainsi que son successeur actuel, ne considèrent pas Jésus comme une cause de honte pour la nation juive pour l’avoir mis au monde.
Un de mes livres, Via Crucis, qui paraîtra cette année, aura pour sous-titre «Un Juif devant la Croix». Cela signifie ceci : ce rabbin, reconnaissant son incapacité à comprendre et à accepter la Croix, ne faisait que suivre les traces de ces Juifs contre lesquels des prophètes comme Jérémie et le second Isaïe durent lutter, et de ceux qui, vingt siècles plus tôt, furent profondément choqués par l’idée d’un Messie «pendu au bois», comme le dit le Deutéronome. Comment un homme – c’est-à-dire, pour moi, un homme vivant ou essayant de vivre dans l’atmosphère de la Bible juive – non seulement par choix intellectuel et donc conventionnel, mais parce que l’esprit de cette Bible est ethniquement en harmonie avec tout son être – comment un tel homme peut-il trouver le chemin de la compréhension et de l’acceptation de la Croix ? Un tel parcours est-il possible, et, s’il l’est, en quoi consiste-t-il ?
Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai intitulé ce nouveau livre : «Un Juif devant la Croix». On me dit que la nouvelle patrie juive invite toute personne ayant du sang juif à rejoindre le peuple en Palestine, quelles que soient sa nationalité antérieure, ses convictions politiques, sa situation sociale, sa profession ou sa religion. Votre propre gouvernement adhère à l’idée que des citoyens juifs puissent appartenir à la religion chrétienne ; pourtant, votre lettre laisse transparaître un étonnement surprenant face à mon idée saugrenue qu’un homme puisse être à la fois juif et chrétien. En réalité, votre point de vue est plus fidèle à l’attitude traditionnelle de la communauté juive envers le christianisme que celui de votre gouvernement. La position de ce dernier correspond à des principes démocratiques abstraits et à la logique particulière de ces principes ; tandis que la vôtre exprime toute une série de réactions instinctives aussi anciennes que les «bénédictions» antichrétiennes du Shemoneh esrei (j’aime à appeler cette malédiction une «bénédiction»).
Mais pour moi, la principale occupation de l’esprit n’est pas de juger – «Ne jugez pas», dit Jésus –, mais de comprendre. Et j’espère, et je crois, que je vous comprends, même lorsque vous ne me comprenez pas. Il est très facile de comprendre la compréhension ; mais comprendre l’incompréhension exige une capacité et une volonté de sortir de soi-même (c’est là aussi un aspect de l’Exode). Je serais heureux si cette lettre vous apparaissait sous un jour irénique (6). Je l’ai écrite en anglais car j’ai des raisons de croire que votre langue principale, après l’hébreu, est l’anglais du roi, ou plutôt celui du président. Je vous prie d’agréer, cher professeur, l’expression de mes sentiments les plus sincères.
1) Dans une lettre postérieure, écrite en allemand, et toujours adressée à Scholem, Frank-Duquesne apporte ces précisions : «Ma grand-mère, Caroline Heine, était la fille d'un des oncles du poète Heinrich Heine. À présent, en ce qui concerne Jakob Frank, la Gestapo a volé tous mes papiers familiaux en 1941. Les descendants de mon oncle furent assassinés en Hollande pendant la guerre. Je suis le dernier survivant. Autant que je me souvienne, le plus jeune fils de Yankel Leibowitz est allé s'installer en Westphalie. Son fils aîné, revenu au judaïsme, devait quitter le pays et revint au nord-est de la Hollande. Ce petit-fils de Jacob Frank était mon propre grand-père et, autant que je sache - selon la description de mon père (j'avais alors entre six et huit ans) - Salomon Frank appartenait au hassidisme. C'est mon père qui se fit baptiser en 1864».
A propos du terme verecundia qui a aussi le sens de pudeur, de modestie, Schopenhauer note dans Ethique, droit et politique : «Les défauts connus des Juifs, inhérents à leur caractère national, sont peut-être surtout imputables à la longue et injuste oppression qu'ils ont subie. (De ces défauts, le plus apparent est l'absence étonnante de tout ce qu'on entend par le mot verecundia, et cette lacune sert plus dans le monde que peut-être une qualité positive)».
2) Gabriel Hebert, The throne of David, a study of the fulfilment of the Old Testament in Jesus Christ and His church, 1941.
3) Cf. Marc, 12:34.
4) Cf. Jean, 1:47.
5) Les chrétiens un moment tranquilles sous les règnes de Vespasien et de Titus, furent de nouveau persécutés par l’empereur Domitien (empereur de 81 à 96). Hégésippe raconte qu’en l'an 93 on dénonça à Domitien deux descendants de David, petit-fils d'un Judas qui était cousin germain de Jésus-Christ. Ils furent conduits à Rome et jugés en la présence impériale. Or, ces Juifs étaient chrétiens; ils confessèrent qu'ils descendaient du roi David ; qu’à eux deux ils n’avaient qu’un bien de neuf mille deniers ; c’était la valeur d’une terre de trente-neuf plèthres, dont les revenus les nourrissaient, à condition qu’ils la cultivent eux-mêmes. Ces fils de rois montrèrent au fils de Vespasien leurs mains calleuses. Interrogés sur le Christ et sur sa royauté, ils répondirent qu’elle n’était pas terrestre, mais céleste et divine. Là-dessus, Domitien ne les condamna pas, mais, les méprisant comme de petites gens, les laissa partir libres.
6) C'est-à-dire sans esprit partisan ni polémique.






