Sombreval

Francis Poulenc, Dialogues des Carmélites (Nelly)

sur un livret de Georges Bernanos, Opéra de Paris, direction Kent Nagano.



Francis Poulenc, Dialogues des Carmélites (Nelly)
L'argument du Dialogue des Carmélites est assez simple et s'inspire d'un fait historique : seize carmélites de Compiègne sont guillotinées en 1793 pour avoir, dit-on, protégé et hébergé des émigrés, ou des personnes indésirables, je ne sais plus trop. Le librettiste y ajoute une dix septième, Blanche de la Force, et mêle, comme cela a déjà réussi à bien des auteurs, la petite histoire et la grande.
L'opéra est donc avant tout l'histoire de Blanche ; ce n'est pas une fresque historique, ce n'est pas un terrain de jeu pour un Robert Hossein, par exemple. Blanche nous apparaît au début comme une âme craintive, qui a peur pour ainsi dire de son ombre. Elle veut entrer au Carmel, car elle ne se sent pas à sa place dans le monde. Qui connaît un peu les raisons profondes des vocations religieuses sera heureux de se trouver ici en un terrain connu et peu visité par les Beaux-Arts ; manifestement, Blanche veut se protéger au monastère ; durant tout l'opéra, elle va vivre dans sa peur, fuir la réalité.
La prieure du Carmel va détecter immédiatement cela lors de la première entrevue. « Pourquoi voulez-vous entrer au Carmel ? » Blanche ne répond que des stéréotypes. Pour me sacrifier. Pour l'amour du Christ. Et la prieure, avisée, lui répondra qu'au Carmel on ne se sacrifie pas ; mais qu'on y prie. Tout le temps ; et pas seulement à quelques rares moments qui sont sous l'inspiration de la grâce. Peu importe ! Toute assoiffée de vie carmélitaine, Blanche persévère. Elle a déjà choisi son nom : Soeur Blanche de l'Agonie de Christ.
C'est le premier signe que sa vocation aurait un sens plus profond que la superficialité un peu lâche dans laquelle on la devine ; tout l'opéra nous renvoie à Gethsémani, c'est-à-dire à l'angoisse qu'une âme éprouve lorsqu'elle se sent abandonnée de Dieu. C'est l'époque toute entière qui est à Gethsémani (on est en 1798, puis en 1793) ; c'est Blanche qui éprouve sans arrêt cette angoisse métaphysique ; puis ce sera la prieure qui sera frappée de plein fouet par la nuit du mont des Oliviers, au moment de mourir. Dans une scène mémorable, après trente ans d'exemplarité conventuelle, elle délire, elle a peur de la mort ; elle fait finalement une mort que l'on jugera « très petite », comme si on lui avait envoyé par erreur la mort d'un autre. S'il y a eu substitution, qui aura une mort trop grande pour soi ? La prieure avant de mourir avouera que ce nom de Blanche de l'Agonie du Christ, elle avait pensé le prendre pour soi mais avait reculé sous l'avertissement de la prieure d'alors : si l'on rentre dans Gethsémani, on n'en ressort plus. Voilà qui devrait nous laisser entendre qui est l'autre partie de la substitution.
La Révolution progresse, puis la Terreur. Le frère de Blanche prie celle-ci de se mettre à l'abri. Elle refuse ; joue-t-elle encore la comédie du sacrifice et du martyre ? « Là où je suis, plus rien ne peut m'atteindre ». Tu parles ! D'autres au couvent semblent vivre dans la grâce comme un privilège inné ; c'est le cas de soeur Constance qui semble être une coloratura mozartienne qui vivrait déjà de la vie des anges et pour qui tout n'est que légèreté. Le prénom est-il prédestiné ?
Les soeurs sont arrêtés ; un prêtre réfractaire semble avoir dit une messe de trop chez elles (acteur déplorable que ce prêtre, qui fait son Pavarotti sur le devant de la scène et dit « j'ai du rester trop longtemps » sur un ton de « oups, j'm'ai trompé ! » : les huées qu'il récolta étaient méritées).
Elles font voeu de martyre. Toutes ? Non ! Une seule s'y refuse. On pense que c'est Blanche, mais c'est en réalité Constance, qui finalement accepte de martyre comme les autres. Blanche s'enfuit alors. Un exemple, un de plus, que Dieu seul sonde les âmes ; et que la fermeté dans la foi à un instant ne garantit pas que celle-ci soit acquise pour toujours ; la persévérance finale est un fruit de la grâce.
La fin arrive logiquement : toutes les soeurs, hormis Blanche et mère Marie (que la providence destine manifestement à autre chose) vont être guillotinées. C'est la conséquence de Gethsémani. Au dernier moment, Blanche sort de la foule et monte la dernière à l'échafaud.

La seule histoire d'amour de cet opéra, c'est donc entre Dieu et les âmes. Dieu en fait ce qu'il veut, et ne rend de comptes à personne. Les habitués de Solesmes, de Dom Delatte ou de Ste Thérèse de Lisieux reconnaîtront là une doctrine familière à laquelle, n'en doutons pas, Bernanos a été initié. (Lisez notamment les pages du Commentaire sur la Règle, de Dom Delatte, au sujet des vocations).
Dieu fait ce qu'il veut de Blanche : on peut bien sûr penser qu'elle est montée sur l'échafaud en un dernier élan suicidaire, pour quitter à jamais ce monde qu'elle avait fui toute sa vie. Mais elle y monte en chantant la doxologie du Veni Creator, alors qu'elle aurait pu sauver sa vie : c'est le moment précis où tout bascule, où les paroles de mortification et de sacrifice, le voeu de martyre, les affirmations de détachement, cessent de n'être que des paroles ; Blanche accomplit sa conversion en montant sur l'échafaud, et l'on comprend que Dieu la voulait jusqu'à présent comme cela, craintive, inadaptée, semblant lâche, car il voulait la conduire au martyre de cette façon précise. Il me semble que cette interprétation a plus de sens. (à rapprocher de la mort d'un des héros principaux du Cheval Rouge d'Eugenio Corti, sur les pentes du Cassin : il comprend au dernier moment que tous ses projets ne sont que du vent, et que Dieu veut que sa dernière heure soit là et maintenant).

On peut écrire aussi des lignes sur la substitution, la communion des saints, le sens de la mort des martyrs (1) ; peut-être les seize soeurs qui sont morte juste avant elle ont été la cause de la conversion finale de Blanche. Cela peut s'admettre ou non. Quelle que soit l'interprétation à laquelle on veut se tenir, il en ressort que c'est Dieu le maître de la partie ; et que même lorsqu'on ne comprend pas bien ses desseins, lorsqu'il se retire de la vision de l'âme, lorsque c'est Gethsémani, il faut croire qu'il n'est pas parti pour toujours, comme pouvait parfois le dire le psalmiste, mais qu'il dirige toujours les choses d'une manière secrète et parfaite. Poulenc nous fait comprendre cela avec bien moins de râles, de lumière bleutée, de serpents rampants, d'androgynes à capuche et de vagissements de soprano que, au hasard, Mel Gibson.

Musicalement, on prie beaucoup, on se signe beaucoup. La mise en scène tire un peu sur le catho à la « enigma », avec des cierges, du latin, des croix et des génuflexions. Mais pas de grégorien, puisque lorsqu'il s'agit de chanter, les soeurs chantent des motets de Poulenc, ce qui n'est pas mal non plus.
Et la mort, à force d'en parler, comment l'a-t-on représentée ? Elle arrive dans son lit pour celle de la prieure, terrible, expressionniste, les râles, les convulsions, c'est un grand moment sur scène. Quant à l'échafaud, il est traité avec bienséance : on ne voit que les premières marches, puis une grande lumière orangée derrière un paravent. Ce n'est pas non plus Robert Hossein qui raccourcit Joseph Lesurques ! Les soeurs font la queue leu leu, se signent et avancent dans la lumière. On voit leur ombre qui s'effondre derrière le paravent. Hélas, cet effondrement est accompagné d'un bruit métallique de pierre à aiguiser assez ridicule, qui veut sans doute figurer le couperet qui tombe. Le Salve chanté est donc interrompu à intervalles réguliers par un « schlink » déplacé. A ce prix, on aurait pu remplacer les marches de l'échafaud par un escalator. Ou développer les ressemblances avec cette scène fameuse de The Wall où des écoliers tombent en file indienne dans un gigantesque hachoir à viande.

C'est peu de chose, reconnaissons-le, face à une distribution et un orchestre de bonne qualité ; la mère prieure a été considérablement applaudie. Et la grosse dame un peu vulgaire, assise derrière moi et que l'on entendait croquer une sucette Pierrot Gourmand durant les passages calmes du premier acte ne doit pas en vouloir à mon voisin, qui a commencé de la molester dans le noir. Elle ne voyait dans tout ce Poulenc qu'une pub un peu longue pour Chaussée aux Moines. Mais lui, il enregistrait en douce l'opéra et ne supportait pas d'y graver à jamais des croquements franchement déplacés, d'autant qu'on était à Paris, d'autant que c'était l'opéra. Au Met ( Metropolitan Opéra), je n'ai pas entendu cela, et pourtant j'y étais au 3ème balcon, là où l'on est censé rencontrer des pauvres et des mal élevés. Mais les voies de Dieu sont impénétrables, et peut être que les souffrances physiques auxquelles cette pétasse a (trop peu) goûté serviront, à son dernier souffle, à sa conversion, de même que les souffrances audiophiles de mon voisin (bel exemple de substitution !) Sinon, elle aura juste des séances chez le dentiste. Il ne faut pas désespérer de la grâce. Schlink !

(1) Note de Sombreval : Francis Poulenc a reconnu l'importance de cette idée dans son approche de l'oeuvre : « Ce qui pour moi compte autant que la « peur de Blanche », c'est l'idée si bernanosienne de la communion des saints et du transfert de la grâce (la Réversibilité)...C'est pour cela que j'ai essayé de rendre « sensible » au maximum la scène dans laquelle Constance, cette adorable Soubrette de Dieu, explique : "On ne meurt pas chacun pour soi mais les uns pour les autres" » (Cahier de L'Herne Bernanos, p.156)
Poulenc fait référence à l'idée fondamentale pour Bernanos de la réversibilité des destins dans la mort. Soeur Constance qui incarne " l'esprit d'enfance" l'exprime clairement dans ce dialogue avec Blanche :

Soeur Constance
Oh ! j'ai beau être jeune, je sais déjà bien qu'heurs et malheurs ont plutôt l'air tirés au sort que logiquement répartis ! Mais ce que nous appelons hasard, c'est peut-être la logique de Dieu ? Pensez à la mort de notre chère Mère, Soeur Blanche ! Qui aurait pu croire qu'elle aurait tant de peine à mourir, qu'elle saurait si mal mourir ! On dirait qu'au moment de la lui donner, le bon Dieu s'est trompé de mort, comme au vestiaire on vous donne un habit pour au autre. Oui ça devait être la mort d'une autre, une mort pas à la mesure de notre Prieure, une mort trop petite pour elle, elle ne pouvait seulement pas réussir à enfiler les manches...

Blanche
La mort d'une autre, qu'est ce que ça peut bien vouloir dire, Soeur Constance ?

Soeur Constance
Ca veut dire que cette autre, lorsque viendra l'heure de la mort, s'étonnera d'y entrer si facilement, et de s'y sentir confortable...Peut-être même qu'elle en tirera gloire : « Voyez comme je suis à l'aise là-dedans, comme ce vêtement fait de faux plis... » (Silence) On ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres, ou même les uns à la place des autres, qui sait » (Troisième tableau)

La fiche de présentation

08/11/2004
Nelly Achlaw






1.Posté par Alice le 31/01/2009 22:41
Merci pour cet article, je dois jouer prochainement dans une production du dialogue des carmélites et cet article m'a aidée à y voir plus clair sur la pièce. Bravo!


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Mardi 2 Novembre 2004 - 00:00 Printemps 2003

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