Sombreval

L'Apocalypse de Jean (Serge Boulgakov)



Les lecteurs du Père Serge Boulgakov, le théologien orthodoxe le plus important du XXème siècle, attendaient depuis longtemps la traduction de son commentaire de l’Apocalypse. Nous devons aux Editions Parole et Silence la publication de cet ouvrage, présenté comme le couronnement de son œuvre. Rédigé pendant la seconde guerre mondiale, il propose une lecture à la fois originale et traditionnelle du dernier livre de la Bible. C’est surtout son exégèse concernant la prophétie sur la «première résurrection» et le royaume des mille ans qui doit retenir notre attention. La doctrine du millénarisme a suscité maintes controverses mais aussi beaucoup de réserve au sein de l’Eglise, à cause de toutes les conceptions farfelues et parfois fort pernicieuses qu’elle a pu justifier.

Serge Boulgakov récuse l’interprétation strictement «réaliste» et l’interprétation spiritualiste ou allégorique qui a prévalu à la suite d’Origène et qui prive de son caractère concret cet événement aussi bien spirituel qu’historico-ecclesial. Celle-ci revient tout simplement à supprimer le chapitre XX de la Révélation. Le père Serge Boulgakov prend au sérieux cette vision de saint Jean de l’avènement dans l’histoire d’un règne du Christ sur terre pendant mille ans. Cet horizon est devant nous selon lui. S’il rejette la lecture spirituelle, il ne fait pas sienne pour autant l’interprétation de saint Augustin qui voit dans ces «mille ans» le temps «présent» de l’Eglise, situé entre la vie terrestre du Christ et la Parousie. L’interprétation d’Augustin est séduisante car elle revient à réfuter le «millénarisme» qui suscite de nombreuses difficultés exégétiques. Comment interpréter en effet ces mille ans, sans verser dans le spiritualisme ou le réalisme naïf ? Un participant du Forum Catholique qui propose des commentaires intéressants de l'Apocalypse, reprend à son compte cette interprétation, avec une nuance. Pour lui, ces mille ans coïncident avec le temps de la chrétienté. Voici ce qu’il écrit : «De Ap 19, 11 à 20, 10 c'est ce qui se passe avant la parousie, mais après la chute de Rome. Autrement dit le temps où nous sommes. Le règne de mille ans, le millénium, est compris dans cet intervalle. Personnellement j'y reconnais le temps de la chrétienté, à partir de la conversion de Constantin. Qui effectivement a duré quelque mille ans approximatifs, ou un peu plus. En tout cas pas 2000 ans». Lecture séduisante encore une fois mais décevante. C’est pourquoi il me semble indispensable de souligner l’importance de l’exégèse du père Boulgakov qui apporte une lecture nouvelle et stimulante tout en restant fidèle aux données de la tradition. Dans son essai magistral, L’Epouse de l’Agneau, il avait déjà livré quelques analyses lumineuses sur ce Millenium, ce co-règne des ressuscités avec le Christ pendant mille ans (Ap, 20:5-6). En voici quelques extraits :

L'Apocalypse de Jean (Serge Boulgakov)
« … Quels sont donc les traits particuliers du récit sur le royaume de mille ans ? Il commence dans le monde spirituel : descendant du ciel, un ange précipite le diable dans l’abîme et l’enchaîne, «pour qu’il ne séduise plus les nations jusqu’à l’accomplissement des mille ans ; après quoi il faut qu’il soit relâché pour un peu de temps». Il s’agit d’un événement d’ordre spirituel dont l’effet se répercute sur l’histoire humaine […]

Le trait principal de cet événement est la paralysie temporaire qui frappe la puissance maligne, d’où un changement général de l’atmosphère spirituelle, une manifestation sensible de la force victorieuse du bien. Une autre circonstance l'accompagne : «la première résurrection». Comme forme particulière de résurrection, il faut bien la distinguer de la résurrection de la chair, dont parlent les Évangiles et les épîtres. En Ap. XX, 4, il est dit des «âmes», non qu’elles sont «ressuscitées» (dans la chair), mais simplement qu’elles sont «revenues à la vie». Ce n’est pas la résurrection, ni au sens de ce que le Seigneur a fait revivre des morts (l’adolescent, la jeune fille, Lazare) ni au sens de ce qu’il ressuscitera tous les hommes le dernier jour (Jn, VI, 24). Il s’agit sans doute aucun d’une résurrection spirituelle, qui consiste à communiquer aux âmes une énergie spéciale leur permettant de participer de l’au-delà à la vie du monde et à l’histoire des hommes. C’est ce qu’explique la phrase : «Ils revinrent à la vie et régnèrent avec le Christ jusqu’à l’accomplissement des mille ans». Il est aussi dit : «ils seront prêtres de Dieu et du Christ, et ils régneront avec lui mille ans».

Certes, les âmes de tous ceux qui sont morts en Christ continuent cette vie en Lui outre-tombe, bien qu’elles soient momentanément séparées de leur corps. Ils aident la vie du monde par la prière (…) mais ceux qui sont «revenus à la vie» acquièrent une activité particulière, contrairement aux autres «défunts dans le Seigneur», auxquels «il est dit de patienter encore un peu de temps» (VI, 11) […] Une seule chose est claire : la cloison entre les deux mondes, celui de l’au-delà et celui de l’en-deçà, s’amenuise au point que l’arène de l’histoire s’élargit et que celle-ci est faite non seulement par les générations vivantes, mais encore avec la participation de personnes «revenues à la vie »

Ce co-règne des ressuscités avec le Christ représente une croissance intense de la puissance triomphante du bien, tandis que Satan est dans les fers. Bref, c’est la victoire extrême du Royaume de Dieu sur la terre, son anticipation dans l’histoire, comme elle avait été préfigurée, durant le séjour du Christ sur la terre, par l’entrée royale à Jérusalem. Cette signification du règne des mille ans porte une condamnation, révélée divinement, du pessimisme historique en général et, en particulier, de la panique pseudo-eschatologique dont on imprègne fréquemment l’historiosophie chrétienne ».

L’Epouse de l’Agneau, L’Age d’Homme, 1984, pp. 259-261

09/03/2015
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