Les conditions physiques de la prière ( texte de Claudel )



Les conditions physiques de la prière ( texte de Claudel )
De ces conditions la première et la plus essentielle est le silence, je dis silence de la vue, de l’ouïe et de tous les sens. Quand de plus ou moins bonne grâce l’âme se décide enfin à prendre son poste de vigilance, son premier besoin est de déterger les bruits de toutes sortes, pensées, échos, sentiments, résidus, imaginations, désirs, tout cela à l’état de hachis, et de demi-solution, ou mieux encore pareil à cette espèce de danse cellulaire qu’on appelle le mouvement colloïadal, dont elle est saturée jusqu’à capacité. Il faut faire sauter la courroie de la poulie, je veux dire interrompre ce mouvement automatique qui intarissablement apporte les images à l’imagination. Il est donc important de ménager autour du sujet, avec la piété dont on entoure les névropathes, un état de silence, et quoi de plus impuissant en effet et de plus décortiqué qu’une âme tout juste déposée sur le seuil de l’existence et pareille à ces enfants prématuré qu’on place sous un incubateur ? C’est bien assez du bruit intérieur. Du moins que rien au dehors ne vienne déchirer, gratter, pincer, caresser, distraire, la pauvre âme et déranger sur elle le travail de ce sabbatum delicatum dont parle le prophète. Il faut que d’épais murs ou sa situation mettent l’édifice à l’abri du vacarme extérieur. Souvenons-nous du temple de Salomon qui exclut de sa construction le bruit de la hache et de la scie. Il faut proscrire les chaises et les remplacer par ces pew solides et confortables qui existent dans les églises américaines. Il faut éviter les portes qui claquent, les fenêtres qui arloquent, il faut établir un parquet non pas de pierre ou de bois mais de l’un de ces matériaux feutrés que l’industrie fournit actuellement. Il convient aussi que l’église soit obscure pour que notre âme ait moins de tentations d’aller se promener au dehors. Ou si elle est éclairée, que le jour qui la remplit ne soit pas celui de la place publique, mais une atmosphère propre.
Enfin il faut que le corps de l’orant soit placé dans une position commode et stable. L’attitude de la prière est d’être à genoux. Il faut donc la faciliter par un meuble approprié. A ce point de vue le prie-dieu banal est une véritable merveille de barbarie. Il convient que les reins soient soutenus, que les bras trouvent à la hauteur juste un large appui, que les genoux sur qui tout le corps repose soient protégés par des coussins, et qu’une collaboration ingénieuse soutienne notre corps comme les anges ont la mission de soulager notre esprit. Imitons les moines du Moyen Age qui construisaient ces fortes stalles où l’on est si bellement assis et qui plaçaient une « miséricorde » sous les reins de l’officiant. – Il faut en un mot faciliter à l’orant l’oubli complet de son corps.

Paul Claudel, Note sur l’art chrétien, Oeuvres en prose, la pléiade, p.135

02/07/2003
Sombreval

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