Sombreval

The Passion (recension de Nelly)

La Passion selon Quentin Tarantino



The Passion (recension de Nelly)
De notre envoyé spécial à New-York : Nelly A.
"The Passion of Christ", film controversé des mois avant sa sortie, est enfin sur les écrans. L'engouement aux USA est remarquable : troisième meilleur démarrage pour un mercredi (les films sortent ici le vendredi, en règle générale), des millions de dollars de recette le premier jour, et une polémique qui a enflé les derniers jours avant la sortie, de façon inversement proportionnelle au nombre de personnes qui avaient pré-vu le film.

Le P. Stanger, de l'église épiscopalienne, a ainsi pu faire une critique virulente du film, virulente jusqu'à la mauvaise foi, mais non sans fondement. Les chiens de garde, spécialement juifs, s'en sont donnés à coeur joie pour dénoncer un film « antisémite » (y compris le directeur de l'Anti-Defamation League, dont on se demande ce qu'il vient faire dans cette galère) ; les médias de tous pays, trop heureux de trouver un sujet juteux, se sont fait la généreuse caisse de résonance de ces inquiétudes. Soumis, comme Pilate dans le film, à la pression de l' « opinion », l'épiscopat français ignore l'affaire, ou se garde à la fois à droite et à gauche, ou fait l'anguille (Mgr Lustiger : je ne suis pas très chaud pour les représentations graphiques de la Passion ; je préfère qu'on la médite) ; on ne sait jamais, le film pourrait bien être antisémite, après tout !
Dans tradiland, la défense du film bat son plein. Tout comme les journalistes du Monde, personne ne l'a vu ; mais ici tout le monde le défend : Mel Gibson est des leurs.

Mauvaise nouvelle pour le Monde, d'ailleurs : le film n'est pas antisémite. En revanche &... et cela, personne ne l'avait vu venir &... il est très violent. Les médias les plus acharnés ont du s'improviser théologiens pour convaincre leur public que la violence, c'est pas bien.
Étonnant ! Le microcosme qui encense Tarantino sans penser à mal s'offusque de la violence de la Passion, et ressort sans aucune honte les arguments qu'il combattait la seconde d'avant : la violence rend violent, c'est une fixation morbide (Tueurs-nés ne les gênait pas, pas plus que Irréversible), à force de voir des Juifs méchants on va devenir antisémite (et à force d'écouter du rock, on va tuer des prêtres, c'est connu).
Les médias l'ont dans le baba, et c'est bien fait. Mais l'essentiel n'est pas là.

La Passion ne couvre pas toute la Passion (du moins selon St Jean) ; elle la découpe. L'action commence à Gethsémani, et s'achève à la descente la Croix. Pas de Cène, donc, pas plus que d'ensevelissement. En revanche, la scène pénultième de la Pieta est suivie par une brève vue de la Résurrection. J'y reviendrai.

Le traitement de l'histoire indique que l'oeuvre est celle d'un croyant. Mel Gibson a pris le parti du réalisme ; en ouverture, on peut lire la citation d'Isaie 53 : « il n'avait plus figure humaine » - et croyez-moi, Mel Gibson va prendre cela au pied de la lettre durant les deux heures que dure le film. Le réalisme choisi se double néanmoins d'éléments qui ne sont pas réalistes : la couronne d'épines était un casque, la croix était un T, les clous étaient enfoncés dans les poignets &... ici la couronne d'épines est une couronne, la croix est une croix, et les clous transpercent les paumes (au ralenti, pour que le public en profite bien). Des éléments traditionnels ont été incorporés (Ste Véronique, la rencontre de Jésus et de Marie sur la via doloris, les chutes de Jésus). Entendons-nous bien : les éléments de l'iconographie chrétienne traditionnelle sont repris, au mépris du réalisme. Pour le reste, c'est un documentaire historique : on a reconstitué ce qu'on ne connaissait pas (le temple, le palais de Pilate), et on a dépeint ce qu'on connaissait comme on le connaissait.

L'oeuvre est donc celle d'un croyant, qui dépeint les souffrances du Christ. Le film commence au début des souffrances, et se finit lorsqu'elles finissent. La souffrance du Christ est l'objet principal de l'oeuvre ; elle est détaillée avec une extrême minutie.

C'est une bonne nouvelle : l'oeuvre est filmée en araméen et en latin ; mais la moitié des répliques sont des grognements et des gémissements. « aaargh » n'est pas une parole de la Bible, mais on l'entend souvent ici. Il ne faudra donc pas passer son temps à lire les sous-titres.

Les souffrances, par un flash-back habile, sont mises en relation avec l'Eucharistie ; c'est donc le rachat de l'humanité qui est peint, tel que Mel Gibson le voit. Cela peut déplaire : il semblerait même que, pour que l'humanité soit rachetée, le Christ doive vraiment souffrir très très beaucoup. Et pour souffrir, Dieu qu'est-ce qu'il souffre ! Qu'est-ce qu'il se prend ! Le tabassage de Joe Pesci dans Casino, la mise à mort de Marlon Brando dans Apocalypse Now, même les sévices de Leatherface dans Massacre à la tronçonneuse ne sont pas aussi malsains que les outrages du Christ.

Une comparaison. Vous souvenez-vous de la scène de torture à la fin de Braveheart ? Eh bien, « La Passion », c'est cette scène étendue sur deux heures, et où l'on voit TOUT.
La flagellation est un monument du genre : durant plus de dix minutes, Jésus se fait fouetter, avec des cannes, puis avec des chats à neuf queues dotés de billes d'acier &... et de pointes, je crois bien. La violence de la scène est presque, comme l'a dit un canard ici, pornographique. Tous les coups assénés sont filmés (il y en a plusieurs dizaines) ; lorsqu'on croit que tout a été montré, la caméra invente encore un angle, une manière de frapper, qui renforce l'horreur ; sur les jambes, sur les yeux, en labourant la chair, sur le ventre ; Jésus est vu de dos, de face, traîné sur le sol. Au début, c'était Braveheat, au milieu, Tarantino, et à la fin, alors que Marie et Madeleine épongent le sang, c'est un plagiat de la scène finale de Black Hawk Down

La violence de la scène de la flagellation est efficace : le public (séance de minuit, salle pleine, foule bigarrée) reste coi, en oublie son pop corn, laisse échapper des gémissements de compassion, ou murmurent « oh non ! » lorsque Gibson leur en montre plus qu'ils ne peuvent supporter.

Ensuite nous avons l'interminable portement de la croix. Jésus tombe quinze fois (le chemin de croix vous avait menti). Enfin, enfin, lorsqu'il rencontre sa Mère, la sauce prend. Il aura fallu plus d'une heure pour émouvoir, inspirer la pitié au spectateur !
La crucifixion est à la hauteur des craintes : les clous sont bien gros (sans doute pour qu'on les voie lors des rediffusions à la télé), on retourne la croix dans tous les sens (ça fait souffrir Jésus un peu plus, donc c'est bon pour le salut de l'humanité). Quant au coup de lance, eh bien... ça fait pschit. Je suis désolé, je n'ai pas d'autre mot pour le décrire. Ceux qui ont vu la vilaine Japonaise se faire occire dans crying Freeman savent de quoi je veux parler. Ça fait pschitt là aussi.

C'est bien là l'un des problèmes du film : son style cinématographique. On dirait du Christophe Gans ; musique new age (la même que Black Hawk Down ?), action au ralenti ; il ne manque plus que Jésus fasse un peu de karaté, avec arrêt sur image et caméra tournoyante. Gethsémani souffre énormément de ce style bon marché : ambiance bleuâtre, Jésus qui prie déjà en disant Argh, Pierre qui dégaine au ralenti et coupe l'oreille de Malchus ; et Jésus qui fait l'ORL sur fond sonore de shakuachi ; Malchus fait arrrrgh assez souvent, lui aussi.
Pourtant, au milieu de cela, quelques belles scènes surviennent régulièrement. Le « ecce homo » est superbe : le Christ ressemble à un de ces Christ aux outrages de Dirk Bouts ; le Christ sur la croix est très beau aussi (comme un crucifix) ; et la Vierge Marie, même si elle ne fait qu'une chose dans le film (pleurer en gardant les sourcils froncés), est digne et belle ; Mel Gibson nous a épargné le look grotte de Lourdes ; merci, Mel ! En revanche, la femme de Pilate, qui fait la même chose, est de trop.

Parfois aussi, il y a des incongruités, et pas des petites. Les tradis puristes noteront que le « grand cri » que Jésus pousse avant de mourir est purement supprimé (quel dommage, le Père Bruckberger lui avait consacré tout un paragraphe dans sa vie de Jésus) ; que le centurion s'appelle ... Cassius..., que l'une des dernières paroles voit son sens modifié de fond en comble. Marie dit à Jésus qu'elle veut mourir, et Jésus répond « voici ton fils ». Mais comme Jean a appelé Marie « mère » durant tout le film, la réponse de Jésus veut juste dire « ne meurs pas, tu peux encore être utile ».
Le mauvais larron a droit à un traitement de faveur ; il renie Jésus, et aussitôt un corbeau vient lui crever les yeux (au cas où le public trouverait le film un peu mièvre). Cool.
Le grand prêtre Caïphe vient insulter Jésus en personne : voilà encore une liberté. Il est vrai qu'elle souligne le problème de la foule dans les évangiles ; tout en étant assez fidèle au récit des évangélistes, il y a quelque chose dans la foule qui ne tourne pas rond. On peut dire qu'elle est manipulée ; certes ; mais cette absence de pitié cache quelque chose. Encore que la foule, c'est surtout Caïphe ; c'est lui qui fait tout le baratin.
La femme de Pilate, avons-nous dit, vient porter à la Ste Vierge des tissus pour éponger le sang. Pas très réaliste.
Et puis il y a le démon. Qu'est-ce qu'on le voit, celui-là ! Il est représenté comme... euh... un croisement entre un elfe du Seigneur des Anneaux, et le moine assassin du Nom de la Rose. Il taille la bavette avec Jésus à Gethémani (« tu n'y arriveras pas, c'est trop dur pour toi » eh ! Mel ! Jésus sait qu'il est Dieu, non ?) Il se promène dans la foule. Il mime, dans une scène ridicule, une mère avec son enfant. Mais l'enfant est un minuscule vieillard à l'air narquois. Je dois dire que j'ai été bien surpris de voir Mini-moi, le vrai, l'unique, le mini-moi du Docteur Denfer de Austin Powers, apparaître dans la Passion du Christ. Décidément, St Jean ne nous a pas tout dit.
Pire, le démon joue à Bilbo Baggins. Vous souvenez-vous de ce passage du premier Seigneur des Anneaux où Frodon retrouve Bilbo à Rivendell ? Bilbo veut se saisir de l'anneau, un bref instant, et son visage se transforme en celui d'un orque hideux. La scène était si bien filmée que des légions de spectateurs en ont sursauté dans leur fauteuil ; eh bien, ici, c'est Judas, qui rencontre le démon, qui lui fait le coup de Bilbo. Ca marche à tous les coups ; les spectateurs se réveillent !
Ensuite, Judas va se pendre. Considérant Braveheart, on pouvait penser que « diffuserunt viscera ejus » nous serait servi sur un plateau. Il n'en est rien. Ouf !
Enfin, une fois que « tout est consommé », le démon-elfe-moine fou comprend qu'il a été joué, et pousse un grand cri, au milieu de l'enfer qu'il est. Un grand arrrrrrgh, pour tout dire.

Alors, antisémite ? Ben... Les membres du Sanhédrin ont une gueule de Juif. Mais ils ne sont pas les seuls, et Pierre a un nez busqué qui aurait ravi Drumont. Le mal physique est infligé par les Romains, très majoritairement, qui oscillent entre gens civilisés (Pilate, très politique et soucieux de se sortir des embrouilles) et nazis (la flagellation). Et, comme on l'a dit, ce n'est pas la foule sans nom qui réclame, c'est Caïphe. La foule ne fait que suivre. Ce n'est donc pas plus antisémite que les Évangiles.
Violent ? Oui, et c'est bien là le vrai problème. Inciter à l'antisémitisme, être malsainement violent, ce ne sont que des épiphénomènes. La vraie question est celle de l'attitude face à la souffrance ; de l'attitude chrétienne. Il ne fait aucun doute que pour Mel Gibson, la quantification des souffrances du Christ joue un rôle fondamental dans le « sérieux » qu'on peut accorder à la rédemption. Si le Christ n'avais pas souffert autant, la Rédemption aurait été du pipeau.
C'est une opinion qui, ce me semble, a été partagée dans l'Eglise et le reste encore. C'est une opinion qui me déplaît ; car elle procède d'un calcul, d'une mesure, d'une comparaison ; et surtout parce que les évangiles n'insistent pas dessus. Il est écrit « ils le crucifièrent », pas « ils plantèrent un clou dans sa paume droite, il se tordit de douleur et fit « argh », ils lui démirent l'épaule gauche, il fit encore « argh »). Oui, Mel Gibson a inventé qu'on lui démettait l'épaule gauche avant de le clouer. Sans doute n'aurait-il pas assez souffert sinon ; peut être l'humanité n'aurait-elle pas été rachetée.
L'hypothèse de la douleur et de la souffrance retient l'attention des plus grands. Dom Delatte, notamment, la mentionne, mais ne fait pas de calcul macabre ; il indique toutefois que le Fils de Dieu, homme parfait, était infiniment fin et sensible, et donc bien plus apte à souffrir ; « outil de souffrance », ose-t-il même dire.
Le véritable problème du film, et il a encore échappé aux médias, c'est la place exagérée qu'il accorde à la souffrance. Il n'y en a que pour ça. Quelle serait la juste place ? C'est là un débat intéressant, le seul qui mérite d'être ouvert par ce film ; on attend encore que quelqu'un s'y risque.

« La Passion du Christ » est donc une oeuvre de croyant. Mais s'adresse-t-elle au croyant ? Non. Son excès graphique en fait plutôt une sorte de film gore tous publics ; sort-on de la salle heureux d'être sauvé, d'avoir un Protecteur aux cieux qui s'est fait homme, qui ne nous dédaigne pas ? Non, on en sort le visage grave, un peu soufflé d'avoir vu tout ce qu'on a vu ; on en retient que Notre Seigneur s'en est pris plein sa sainte gueule ; les plus spirituels sont écrasés par leur péché comme Jésus l'est par les coups de fouet ; c'est un rien doloriste. C'est comme si Tarantino avait reçu la foi, mais rien perdu de ses manières. Retrouve-t-on ici le Jésus qu'on apprend à suivre pas à pas, lors d'une retraite en monastère? Retrouve-t-on l'ambiance des heures murmurées du triduum ? des fonctions solennelles aux heures inhabituelles ? des cloches du Jeudi saint ? du vide du Samedi Saint ? Des processions nu pieds du Vendredi ? retrouve-t-on l'impatience nocturne du Samedi soir, alors que le feu pascal se prépare et que, dans l'église plongée dans la pénombre, un lutrin drapé de blanc se tient déjà ? Non, hélas !

Pourtant, il aurait été si simple de bien faire ! Les quelques flashes-back, eux, sont emplis de spiritualité. Jésus enfant ; Jésus jeune adulte, et sa mère (un peu famille heureuse à Hollywood) ; le sermon sur la montagne, et surtout le Cénacle. On se sent tellement bien dans ce Cénacle ! On aurait tellement aimé voir Jésus vivre, avec ses amis, sa famille d'adoption, faire le bien, être le plus parfait des hommes, sourire, enseigner, être le maître aimable et le compagnon fidèle. Las ! Tout cela nous est refusé ! Tout comme nous est refusé la mise au tombeau, pourtant conclusion de la Passion, comme le Sepulto Domino conclut les matines de Samedi Saint. La belle scène de Pieta, où les Saintes femmes semblent poser pour la photo, est suivie par la résurrection. Et là, accrochez-vous. La pierre du tombeau se roule, le linceul se dégonfle comme un matelas pneumatique ; Jésus est là de profil, les tambours sonnent dans la musique ; Son regard est décidé ; il regarde vers l'avenir et ses yeux disent « ça va chier ! » Il se met en marche d'un air décidé, la caméra le filme au niveau des fesses (qu'il a parfaites, en tant qu'homme parfait et Fils de Dieu). Bientôt donc, vous verrez « Jésus 2 : résurrection ».

Arrrrgh !

29/02/2004
Nelly





1.Posté par lolo le 22/03/2007 12:30
T'arretes pas Nelly tu es mon divertissement préféré et celui de dieu, sans aucun doute!

2.Posté par françois le 28/06/2007 17:40
Nelly,

Tes films preferes alors ?

Ceux qui te permettent "d'echapper", entre autres, a tous ces "pschit" qu tu recenses dans tes chroniques ?

Merci

F.

3.Posté par marie le 29/06/2007 12:06
Il y a déjà un sketch des Inconnus : "Jésus ii : Le retour". Un modèle du genre … Rambo !! Et le « ça va chier ! » est bien dans le texte , pas seulement dans les yeux ;-)

Cordialement


Retrouvez dans cette rubrique :
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Mardi 24 Octobre 2006 - 00:00 Les fils de l'homme (recension de Nelly)

Dimanche 21 Janvier 2007 - 00:00 Apocalypto (recension de Nelly)

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