Sombreval

Troie (recension de Nelly)

L'immortalité ne méritait pas cela.



Troie (recension de Nelly)
Troie, de Wolfgang Petersen, avec Brad Pitt, Eric Bana, Orlando Bloom et Peter O'Toole.
Quarante ans après Spartacus, cinquante ans après «Les dix commandements», quarante ans après «La Tunique», «Cléopâtre», «Ben Hur» et je ne sais quoi d'autre, «Troie» s'affiche sur des milliers d'écrans comme un film qui n'a rien appris des évolutions du cinéma depuis l'apparition du technicolor.

Pire, il fait presque trois heures.

Pire, l'inoubliable Lawrence d'Arabie, Peter O'Toole en personne, s'y agenouille devant Brad Pitt.

Autant dire que le film est un outrage de cent soixante trois minutes. Je ne sais trop par où commencer une longue liste de griefs.

La musique, tiens. Commençons par la musique. Du grand machin symphonique à la Ben-Hur. Sauf lors d'une scène de danseuses, où elle se fait vaguement orientale (Troie, c'est en Turquie, hein). Sauf aussi lors des scènes où elle nous dit qu'il faut plaindre les morts. A ce moment, nous entendons un lamento qui semble issu directement d'une compilation du Buddha Bar.
Un instant. N'avons-nous pas entendu déjà ce cor-anglais-du-moyen-orient ? Mais oui ! Dans Gladiator. Et dans La chute du faucon noir. Et dans La Passion du Christ. Et dans Reservoir dogs. Non, je blague, pas dans Reservoir Dogs.
Bref, la musique, hein...

La narration
De façon assez prévisible, cela commence, comme les épisodes « mythologiques » des X-files, par une narration en voix off où Ulysse (si j'ai bien suivi), médite sur l'immortalité, sur le fait que son nom survivra trois mille ans.
Cette méditation aurait pu être pardonné si elle ne survenait qu'une fois.
Hélas, Wolfgagng Petersen semble en avoir fait son leitmotiv. Le problème, c'est qu'il n'a rien à en dire. Achille, en particulier, ne passe pas cinq minutes sans dire que leurs noms seront remémorés, qu'il faut entrer dans l'histoire, qu'il ne se bat pas pour Agamemnon mais pour soi, de façon à rester célèbre trois mille ans plus tard. Il va jusqu'à rappeler à ceux qui ne se battent pas que « that's why no one will remember your name ».

A une époque où les livres n'avaient pas encore été inventés, c'est un peu fort de roquefort.
Cela se double d'une morale pénible qui prouve que l'ONU existait il y a trois mille ans, et que les guerriers grecs étaient immodérément modernes : ils ne croyaient pas aux dieux, n'offraient pas de sacrifices (même pas une petite Iphigénie immolée, quel dommage!), profanaient les temples et professaient que les dieux étaient du côté des plus forts. Voilà qui rendait en effet digne d'entrer dans l'histoire. (Ils ne savaient pas que « l'histoire » incluait une pièce de Jean Giraudoux, les pauvres).
Le beau Brad est tant nietzschéen qu'on croirait voir le Otto joué par Kevin Kline dans « Un poisson nommé Wanda ». Il croit sans doute, lui aussi, que le Velvet Underground est une station de métro.

Troie est représentée comme civilisée, alors que les grecs sortent tout juste de l'âge de bronze. Ménélas est une brute épaisse, et Agamemnon un vieux grigou assoiffé de pouvoir. Hélène est aussi excitante qu'Ophélie Winter, et à peu près aussi intelligente. La belle Hélène, était-ce donc cette belle poire? Fallait-il que les troyens aient des goûts dissemblables aux nôtres !

Après une introduction classique (et un combat-éclair entre Brad Pitt et une grosse brute thessalienne), on part pour Troie et on se frite jusqu'à ce que mort s'ensuive. Des morts, il y en a son lot. On nous fait savoir que les Anciens brûlaient les dépouilles. Après le premier jour de combat, la plage est illuminée par les bûchers. C'est un beau ratage : l'image montre quelques brasiers flous sur font bleu marine. C'était pourtant impossible de rater un tel plan ; autant qu'il est impossible de rater des pommes de terres lorsqu'on cuisine. Il était si facile de montrer une plage constellée de feux ; pourquoi ne l'a-t-on pas fait ? Cela aurait au moins suggéré l'ampleur du massacre. Ici, c'est « on les brûle, business as usual ». Là encore, le retour du bûcher dans la narration est constant ; l'un après l'autre, les rois hellènes incinèrent la dépouille de leur pair qui s'est fait occire. On brûle Patrocle, on brûle Ajax, on brûle Ménélas, on brûle Hector (c'est Priam qui le fait, vous suivez toujours). Si cela trouve, on en brûle certains deux fois de suite, allez savoir. Les chefs se reconnaissent au fait qu'ils ont un bûcher plus élevé que les autres. Balancez un petit coup de cor anglais du moyen orient, please.

Et puis après, on brûle Troie. Enfin ! Allons-nous avoir une fournaise infernale tel l'incendie d'Atlanta dans Autant en emporte le vent ? Nenni. Il y a bien quelques grands édifices qui prennent joyeusement feu, des vues aériennes qui montrent Minas Tirith, pardon ! Troie en flammes. Pas de quoi réjouir le Néron qui sommeille en nous. D'ailleurs, Troie ressemble plus à la Bucarest de Ceaucescu qu'à Troie.
Comme en 60, les décors sont mastocs, écrasants, ravalent les pyramides de Gizeh au rang d'édifices dignes de Legoland. Rien appris, rien retenu. Les intérieurs sont invariablement éclairés par moult flammes olympiques, comme en 60 ; il y a un grosse statue de dieu comme en 60, la même qui servait dans Indiana Jones. Et celle qui se trouve devant le temple d'Apollon crie aux spectateurs : « regardez, je n'ai pas été faite à la même époque que le temple ! » L'horreur esthétique représentée par la statue XIXème de la Vierge dans l'abbaye XIIIème du Nom de la Rose est dépassée.

« Certes, répond le choeur des vierges, mais nous on est venues voir Brad Pitt, on s'en fiche, de l'histoire ». Eh bien là aussi, déception.
Déception pour vous, mesdames : certes vous verrez Brad Pitt en jupette de cuir, vous verrez Eric Bana torse nu en remontrer à Lova Moor. Vous verrez même, sans supplément au prix du billet, les fesses du Brad. Il se tape en effet Briséis, vierge de sang royal consacrée à Apollon. Mieux, le film nous laisse entendre (et presque voir) qu'il ne lui fait pas mal. Voilà mesdames.
Et avec ça, qu'est-ce que je vous mets ?
Déception pour une certaine catégorie de messieurs plus raffinés, cultivés et précieux que la moyenne : si Brad Pitt montre ses fesses, il ne le fait qu'avec des dames. Pire, il lui arrive de coucher avec deux à la fois. Ce sera pour vous une bénédiction de savoir que les grecs n'avaient pas inventé le pyjama ; mais si vous vous attendez, en plus, à ce qu'il y ait ... quelque chose ... entre Achille et Patrocle, par exemple, vous serez sévèrement déçus.
Patrocle est un jeune freluquet qui veut se battre, Achille lui donne des cours d'escrime et de vigoureuses tapes sur l'épaule, « on est entre mecs, hein ». Puis Patrocle fait le con, paf il se fait tuer, bien fait pour sa gueule ; le beau Brad, désespérément hétéro, fait son regard « blue steel », lui met le feu, et va gueuler « Hectooooooor ! » sous les murs de Troie.
Homère, s'il a existé, se retourne dans sa tombe.
Bref, il y a plus d'érotisme dans la première rencontre entre Ben Hur et Messala qu'après quarante ans de libération sexuelle. Quand on a vu ce que donnait Hélène, on n'allait tout de même pas demander à Patrocle de motiver quoi que ce soit.

Une autre chose utile dans la narration, c'est que tout le monde a le don de préscience. C'est utile pour le cinéaste : il peut ainsi filmer des adieux déchirants formulés par la bonne personne, celle qui va mourir. On en a, là aussi, deux ou trois comme cela ; la mère d'Achille sait tout ce qui va se passer, c'est si bon que ça semble ne jamais finir. Hector salue tout le palais, y compris son bébé. Comme celui-ci a aussi le don de préscience, il se met à pleurer. Et Cassandre n'est même pas représentée dans le film.
Barbares. Philistins.

Et les combats dans tout cela ? Alors que Legolas et Boromir, je veux dire Orlando Bloom et Sean Bean, jouent dans le film, aurons-nous des combats de la même trempe que celle du Seigneur des Anneaux ? Après tout, Legolas faisait quelques belles cascades et décochait des flèches, au gouffre de Helm, en descendant en skateboard un escalier, sur un bouclier d'orque. Et Boromir, voilà quelqu'un qui savait prendre des flèches en plaine poitrine et rester émouvant, dans la scène de bataille (et de mort de Boromir, d'ailleurs) sur les côtes de Parth Galen.

La même qualité que Lord of the Rings, donc ? Devinez... Non. Les combats ne sont qu'une collection de coups portés et (rarement) parés. Tchak, un blessé. Coupure vers un autre duel, sans tarder tchac, un second blessé. Les épées font un schlinggggg métallique en toute circonstance, y compris lorsque la caméra les longe : on entend alors comme les harmoniques du schlinnnnng. Les troyens seraient-ils des cyborgs ?

Un seul combat mérite notre attention, celui d'Achille et d'Hector. Celui-là au moins est chorégraphié, il y a un esprit de cape et d'épée qui souffle, et pour une fois, le spectateur qui vous écrit a été pris aux tripes. Même s'il n'y a pas de combat sur l'escalier ou de vol plané suspendu au lustre, toutes deux choses importantes dans les films de cape et d'épée.

Nous faire attendre deux heures et payer neuf euros pour ce moment, c'est presque du vol. Avons-nous au moins de quoi nous sustenter, en dehors des radotages sur la célébrité millénaire ? Avons-nous autre chose qu'Achille récitant du Nietzsche ? Oui, il y a peut-être les « pep talks », les harangues que les généraux adressent à leurs troupes pour les galvaniser avant le combat.

Il y a quelques modèles du genre. Dans Gladiator, Russel Crowe en fait une belle avant de tabasser les Germains (il dit avec un grand sourire : "If you find yourself alone, riding through green fields with the sun on your face, do not be troubled, for you are in Elysium, and are already dead".) Dans Le Seigneur des Anneaux, il y en a de superbes. L'édition étendue des « Deux tours » montre Boromir, un étendard à la main, en grande forme au sujet d'Osgiliath : « je réclame cette ville au nom du Gondor ! » et la foule qui répond : « du Gondor ! », cela par trois fois. Dans Le retour du roi, Théoden se fend du pep talk le plus suicidaire jamais entendu au cinéma (Forth, and fear no darkness! Arise. Arise, Riders of Théoden. Spears shall be shaken, shields shall be splintered. A sword day... a red day... ere the sun rises. Ride now... Ride now... Ride. Ride for ruin and the world's ending), et ce n'est pas un mince plaisir de voir Eowyn gueuler après lui : « deaaaaatttthh ! ».
Dans les deux tours, Theoden faisait déjà preuve de sa nature par un anti-pep talk : « Where is the horse and the rider? Where is the horn that was blowing? They have passed like rain on the mountain, like wind in the meadow. The days have gone down in the West behind the hills into shadow. »
Dans le retour du roi, Aragorn : "I see in your eyes the same fear that would take the heart of me. A day may come when the courage of men fails, when we forsake our friends and break all bonds of fellowship, but it is not this day. An hour of wolves and shattered shields, when the age of men comes crashing down, but it is not this day. This day we fight! For all that you hold dear on this good Earth, I bid you stand, Men of the West!"

Et à Troie ? Le beau Brad est une fois de plus la proie de ses obsessions et dit à ses hommes « l'immortalité est sur cette plage ! allez la prendre ! »
(Do you know what's waiting beyond that beach? Immortality! Take it! It's yours!) Oui, chef !

Nous avons déjà dit un mot sur Ménélas et Aga. Pas la peine de s'y attarder.
Orlando Bloom joue un Pâris ... elfique : avec trois poils au menton, un peu ethéré et sans aucun des deux pieds sur terre.
Les femmes, à part assouvir le beau Brad et tenir leur rôle d'épouse (Andromaque, Hélène) ou de vierge (Briséis) soumise, ne disent pas grand-chose.
Eric Bana est plus intéressant : lorsqu'il ne guerroie pas, c'est un bon père de famille : il est heureux auprès de sa femme, il veut le bien de son enfant, et il a du plomb dans la cervelle (et bientôt du fer dans la poitrine). Le voir ainsi porte parole des valeurs familiales nous le rend sympathique.
La seule bonne surprise du casting, c'est Priam. Peter O'Toole, avec son regard de Lawrence, campe un roi de Troie qui incarne à lui seul l'esprit de Troie, tout de civilisation solide. Il garde sa classe en toute circonstance, alors qu'il voit Pâris humilié puis Hector tué : une vraie figure de roi, qui va ensuite demander à genoux à Achille la dépouille d'Hector. C'est l'hommage de la vertu au vice ; nous souffrons beaucoup.

On connaît la fin : ils font un gros cheval, ils prennent Troie, tout brûle, c'est la catastrophe (c'est du moins ce que le film essaye de nous faire comprendre). Agamemnon est tué (pleurez, puristes !), on voit brièvement Enée soutenir Anchise et fuir, Achille est tué (grrrrros plan sur son talon, grrrros effet musical, avez-vous compris l'allusion ?) et on conclut en voix off sur... les bûchers ? non, sur la gloire immortelle et millénaire.

Si ce film survit trois mille ans, que penseront les générations futures de Wolfang petersen ?


23/05/2004
Nelly





1.Posté par cedric le 16/09/2007 14:34
la critique et l'art de moisir a volonté ce dont on est jaloux voir incapable de faire, la france est championne en la matiere et je dois avouées apres avoir vu mainte et mainte fois le film que tu en es sont digne repésentant......enfin je suposse que pour critiquer de la sorte vous possédé au minimum quelque diplome dans l'antiquité grecs.. oupeu etre avez vous produit de grand film ...... enfin je sai qu'il est libre de critiquer en france mais je pense que lorsqu'on s'octroie le droit a la critique c qu'au minimum on est en mesure de faire mieux..... ( ouai salors ca en france c'est pas demain la veille... encore qui s'imagine que jesus est au dessus de nous ....)

2.Posté par Boris le 22/11/2008 22:51
Lis d'abord l'Iliade, l'épopée ne commence pas avec le seigneur des anneaux ni star Wars, qui ne font d'ailleurs qu'en réutiliser les mythes et la narration...Secundo, compare avec tous les films sur le sujet...C'est à mon sens la meilleure adaption de cet épisode, celle qui fait revivre le souffle épique...Ca te paraît trop déjaà-vu, cliché et classique? Normale ma grande, ce poéme épique date de 2500 ans et c'est l'archétype de l'épopée! Je te traduis : c'est la suite qui copie et non l'origine...W.Petersen a scrupuleuseument réspécté l'oeuvre, evidemment, si tu préféres "Tigre aux années Wars" tu t'es trompée de salle...

3.Posté par Boris le 22/11/2008 22:56
Je vulais ire "Tigre aux anneaux Wars"...pour te montrer que tous les films que tu cites ne sont que des amas d'effets spéciaux autour d'une trame narrative qui a été inventé plus de 20 siècles...En revisitant l'oeuvre, ce n'est pas à de jolis combats que le réalisateur nous invitait...mais bon, je pense qu'un fossé culturel nous sépare.


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Mardi 24 Octobre 2006 - 00:00 Les fils de l'homme (recension de Nelly)

Dimanche 21 Janvier 2007 - 00:00 Apocalypto (recension de Nelly)

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