Fonds Frank-Duquesne
Préface du grand critique Albert Béguin à Ce qui t’attend après ta mort (1949), disponible dans la bibliothèque numérique

Je ne sais trop pourquoi Albert Frank-Duquesne a tenu à mettre, en tête d'un livre qui se suffit, la préface d'un homme aussi peu capable que je le suis d'ajouter à son texte quoi que ce soit de nécessaire. Son premier ouvrage publié, Cosmos et Gloire, m'avait beaucoup frappé et j’avais essayé d'en dire les raisons. Depuis lors, j'ai lu en manuscrit plusieurs travaux de Frank-Duquesne et j'y ai toujours retrouvé les mêmes qualités de pensée qui m'avaient retenu d'abord. Nous avons correspondu, ou plutôt, quand je dis nous... j'ai reçu de Bruxelles quantité de lettres et de cartes, mais j'avoue à ma honte que j'ai souvent laissé passer des mois avant de répondre, hâtivement et mal, à plusieurs messages à la fois. Qu'au moins les pages que voici servent de réparation à ma négligence et d'expression à mes regrets.

Le présent ouvrage de Frank-Duquesne me paraît excellent, mais le lecteur s'en apercevra bien sans que j'y insiste. Il me paraît en outre très opportun, et voilà qui mérite sans doute d'être mieux expliqué. Nous vivons dans un drôle de monde, c'est entendu, mais dans une drôle de Chrétienté, on en convient moins aisément. Il faut que tout soit assez confus dans la conscience chrétienne d'aujourd'hui, pour qu'une étude sur la mort et l'après-mort fasse figure d'avertissement, de rappel à l'ordre, d'intervention vaguement incongrue. Je ne pense pas aux non-chrétiens, spiritualistes de tout pelage, qui se sentiront atteints dans leurs systèmes et leurs mythes par l'exégèse rigoureuse de Frank-Duquesne. Je pense à tel ou tel Chrétien que je sais, à qui la curiosité n'est jamais venue de savoir ce que les Ecritures ont à nous dire sur le paradis, le purgatoire, l'enfer, le repos éternel ou l'attente du Jour de la Colère. A tel ou tel autre, tenez, par exemple, à ce philosophe catholique qui, depuis quelques années, accorde une étrange attention aux phénomènes spirites et croit entrer en communication avec les âmes des défunts. A celui-ci, qui cherche à accorder la Révélation avec les rêveries de l'Asie sur la réincarnation, et à celui-là qui, selon une tradition déjà ancienne, admet qu'on est chrétien dès qu'on affirme, sans plus de précision, l'immortalité de l'âme. A vrai dire, il semblerait que le sacrifice de la Croix n'ait eu lieu que pour garantir la supériorité des systèmes spiritualistes sur les systèmes matérialistes, comme si la totalité de la Rédemption se laissait réduire à ces pauvres limites d'une spiritualité «élevée». Très simplement, face à toutes ces désincarnations du Verbe incarné, Frank-Duquesne rappelle ici des vérités de foi qui sont élémentaires, et qu'il ne serait pas besoin d'aller rechercher aux sources scripturaires, si la Bible était encore le livre des Chrétiens.

Mais c'est là qu'apparaît grave notre situation. Le Chrétien moderne — je veux dire le meilleur, non pas le Chrétien par convenances ou par tradition de milieu — ne lit pas les Ecritures. Il estime qu'il n'a pas le temps, qu'il a autre chose à faire, et que l'état du monde le requiert pour des tâches plus urgentes. Il y a pourtant, depuis le début de ce siècle, une renaissance chrétienne, dont on ne saurait contester ni l'ampleur ni la force jeune. Mais les circonstances historiques au milieu desquelles elle s'est produite l'ont, à la fois, engagée dans de nobles risques et aventurée aux limites de l'apostasie. Je ne dénonce ici personne, sinon chacun de nous, et c'est l'un des bienfaits du livre de Frank-Duquesne que de nous contraindre à cet examen de conscience.

Que s'est-il passé ? La Chrétienté qui s'offrit à nos générations, lorsque pour la première fois elles s'interrogèrent, était une Chrétienté qu'avaient façonnée, déformée, appauvrie, plusieurs âges où le souci de la «civilisation» chrétienne l'avait emporté sur la préoccupation et la pratique de la vie spirituelle. Nous nous trouvions devant une Eglise visible, confisquée par les maîtres et les privilégiés d'un certain ordre social, au point que le monde tout entier des pauvres était jeté sur le parvis. Le scandale de cette rupture dans le Corps Mystique, après avoir été vainement dénoncé il y a un peu plus d'un siècle, le fut enfin par la papauté elle-même. Selon ses instructions, et parfois les devançant jusqu'à la témérité, plusieurs «actions catholiques» s'employèrent et s'exténuèrent à rouvrir les portes de la commune demeure pour y accueillir à nouveau les exclus. C'était courir au péril le plus grave, remédier au premier scandale, refuser de tolérer plus longtemps un douloureux désordre. Loin de moi la pensée de contester ou de minimiser l'urgence de cette action et ses bienfaits. On en était arrivé au point qu'une minute de persistance dans les vieilles erreurs allait tout perdre. Tout n'a pas été perdu. Mais tout n'a pas été regagné, parce que, sur cette terre où nous sommes, il est impossible de tout replacer dans la lumière. Toujours, par quelque endroit, la bonne volonté dévie sur la voie large des aberrations.

Il fallait refaire l'Eglise des pauvres, mais l'a-t-on refaite par cet immense effort secourable, par ce déroidissement des égoïsmes et ce labeur appliqué à réformer les sociétés? Tant de jeunes Chrétiens y ont dépensé sans compter leurs forces qu'on hésite à s'avouer qu'ils aient pu à leur tour se laisser distraire, par l'action même, des raisons chrétiennes de cette action. Si elle n'a pas enflammé le monde, si les essais d'une Chrétienté nouvelle restent étrangement fragiles et largement méconnus, ce ne peut être pour cette seule raison que le monde est depuis trop longtemps en défiance. Oh! certes, il se méfie, il n'a pas confiance, il a le souvenir de trop de déceptions, de compromissions, de promesses irréalisées. Les pauvres savent bien que nous les avons laissés attendre à la porte de l'Eglise; ils ont fini par en avoir assez d'entendre célébrer leur patience. Ils sont allés voir ailleurs si l'on ne prendrait pas d'eux un soin plus attentif, et ils ont pensé trouver, en effet, une meilleure audience en frappant à des portes qui n'étaient pas celles de la maison du bon Dieu. Ils l'auraient préférée à toute autre, mais leur patience s'est lassée, et ils ont écouté ceux qui promettaient de bâtir la maison des hommes.

Faute d'y voir briller la flamme de vie, ils espèrent au moins y trouver un toit.
Que nous restait-il à faire, quand nous avons compris ce qui se passait ? Nous avons cru qu'il restait à construire nous-mêmes cette humaine demeure, et, puisque ce n'était plus cela qu'on nous demandait, nous avons cessé de promettre et de porter la flamme. Pour ne pas abandonner à la dispersion le Corps Mystique, nous avons tenté de le sauver d'abord comme un simple corps, nous réservant de lui rendre ensuite sa qualité sacrée. Ayant failli à notre mission dans le temporel, nous avons voulu nous en ressaisir à l'imitation de ceux qui s'étaient faits nos suppléants, prouver que nous ne leur étions point inférieurs pour les travaux de maçonnerie.

On a voulu rouvrir l'Église aux pauvres. N'aurait-on pas oublié de la rouvrir au Pauvre entre les pauvres ? Je pense à ces Chrétiens que nous sommes, et à l'emploi que nous faisons de nos journées terrestres. Je nous vois fonder des mouvements et des ligues, apprendre tout ce que la science moderne a découvert sur la vie des hommes en collectivité, combattre l'injustice, prévoir des institutions, soutenir les forces révolutionnaires. Et c'est très bien ainsi, c'est aussi notre tâche. Le monde «a été livré à l'homme», pour le rénover et le refaire sans cesse ; sans quoi il retomberait au pouvoir du «Prince» qui ne se console pas de le voir confié à notre liberté. Mais, absorbés par cet effort, où trouvons-nous encore le temps d'alimenter de l'intérieur ce Christianisme que nous prétendons manifester et propager au dehors ? Tous ces jeunes gens qui se donnent à l'évangélisation du monde, à quelle heure, entre leurs tâches humbles et belles, pourraient-ils songer à l'évangélisation d'eux-mêmes ? Et par exemple reprendre dans le silence la méditation des Ecritures?

Si je croyais aux enquêtes, je proposerais qu'on en instaurât une, parmi eux, parmi nous tous, sur ce simple sujet : ce qui nous attend après la mort (vous voyez que tout ceci nous ramène au livre de Frank-Duquesne). Qu'on nous demande simplement ce que nous enseignent, sur ce point précis, les Prophètes et les Apôtres : il y a tout à parier que la plupart d'entre nous seraient pris de court. Nous savons des choses étonnantes sur l'immanence et la transcendance, sur l'aliénation sociale, sur les structures et les superstructures, les complexes et les atonismes, l'individu et la personne, l'engagement temporel et la liberté. Nous n'avons pas tort de savoir ces choses, mais nous aurions peut-être raison de savoir aussi, un peu au delà de l'imagerie enfantine, ce que c'est que l'état d'après-mort et ce qui se passe entre la mort individuelle et le jugement de tous, et comment une saine théologie conçoit le purgatoire. Il n'est pas inutile à un Chrétien de connaître sa foi et, en particulier, cette éternité qui lui est proposée comme l'objet de ses désirs. Cela ne lui est pas inutile dans ces mêmes tâches temporelles auxquelles il est appelé ; car, enfin, il ne s'agit pas premièrement pour lui d'y faire face «aussi bien» que les non-chrétiens, mais autrement qu'eux, en christophore aux mains pleines.

Ici, j'arrive au seuil du livre de Frank-Duquesne, et il faudrait peut-être dire ses mérites, essayer de montrer en quoi il est salutaire, par exemple en élucidant une notion ni punitive ni juridique du purgatoire, ou en rendant à leur sens les prières pour les défunts (qu'ignorent certaines confessions non-catholiques, mais que le Catholicisme de plusieurs pays a détournées de leur vraie signification). Il conviendrait d'insister sur ce qu'a de surprenant d'abord, mais pourtant de traditionnel, la notion développée par Frank-Duquesne d'un état où l'âme ne serait plus (ou pas encore) un homme...
Mais, n'est-ce point le devoir du préfacier que se taire au seuil du livre, de ne pas aller plus outre et de rentrer dans le rang des auditeurs?

Albert BÉGUIN.

Rédigé par Sombreval le Vendredi 13 Mai 2011 | {0} Commentaires

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