Sombreval

Da Vinci Code : maxi-recension (Nelly-1)

Où l'on développe un peu le billet-express de "Nelly blogue" sur le Da Vinci code.



La fascination d’Arsène Lupin

Da Vinci Code : maxi-recension (Nelly-1)
Les amateurs de romans policiers d’antan, ceux que nous lisions dans notre adolescence, se souviennent certainement de la fascination et de l’attachement qu’inspiraient ceux de Maurice Leblanc. Les Arsène Lupin en premier lieu, mais aussi certains autres moins connus, tels Dorothée Danseuse de Corde dont l’ORTF fit en son temps une superbe adaptation en téléfilm ; superbe tout le moins pour mes yeux de douze ou treize ans car je n’ai pas eu le loisir de la revoir depuis.
Les lecteurs de Maurice Leblanc savent donc qu’un de ses procédés favoris pour susciter l’attention du lecteur est de mettre en lumière tel ou tel détail insolite gravé dans le passé, de le prendre comme un fil rouge, l’indice invisible car trop visible d’une énigme séculaire. Il suffit alors de suivre le fil ; entre en scène Lupin (ou Paul Sernine, ou Don Luis Perenna) qui seul dénoue l’énigme qui avait résisté à des générations.
C’est le cas pour le tableau d’un puits dans un jardin de Passy (le triangle d’or, si je ne m’abuse) ; c’est le cas pour un bête monogramme sur un mur de Bretagne (l’île aux trente cercueils) ; c’est le cas bien entendu pour quelques énigmes de l’histoire qui trouvent leur explication près des falaises d’Etretat (l’aiguille creuse) ; c’est le cas enfin pour les secrets que la Comtesse de Cagliostro a semées dans maintes aventures de Lupin.

Dans toutes ces histoires, il suffit de savoir qu’il y a quelque chose à trouver ; puis il suffit d’étudier les cartes, les livres, bref, ce qui est accessible à tout le monde – pour y trouver le sens caché, qui n’est en fait caché que par l’habitude des gens. L’aiguille creuse était ouverte à tous, moyennant quelques cryptogrammes. L’auteur en donne le chemin d’accès ; il suffit de fouiller les ruines du fort de Fréfossé, dont une note nous apprend, malicieusement, qu’il a été rasé récemment « à la suite des révélations contenues dans ce livre ».
Les romans de Lupin devaient être sufisamment addictifs pour qu’un commensal, lors d’un mariage, me confie qu’il avait envie de se rendre sur place pour voir s’il restait des traces de ce fort. J’avais treize ans, lui quarante de plus.

Dans La comtesse de Cagliostro, Lupin étudie la disposition des grandes abbayes normandes de la vallée de la Seine, pour soudain comprendre qu’elles forment le dessin de la Grande Ourse ! Je ne sais plus tellement ce qui s’ensuit ; probablement des courses-poursuite éperdues à le recherche d’antiques bornes milliaires portant sur elles quelque étoile. C’est dans ce roman que j’ai pour la première fois lu les noms de St Wandrille et Jumièges, longtemps avant de m’y rendre. Quel est le présupposé de Leblanc ? Comme La lettre volée de Poe, le signe d’une énigme se trouve au vu et au su de tous, tellement évident que personne ne le voit. Là où Leblanc ajoute son génie, c’est qu’il n’en fait pas une simple énigme policière mais un mystère étendu sur plusieurs siècles ; un homme a été un jour assez puissant pour décider de l’implantation géographique d’une poignée d’abbayes et en faire le signe d’un mystère : c’est à cet homme que Lupin va se mesurer par procuration… et bam ! voilà le lecteur harponné. Il ne lâchera plus. Il lâchera encore moins quand il verra Leblanc jouer avec l’intertextualité : la Cagliostro a été la maîtresse de plusieurs secrets, que Lupin a tous dénoués dans un roman ou un autre… tous sauf celui de «in robore fortuna», qui est l’objet de Dorothée danseuse de corde : la dissémination d’un unique mystère à plusieurs faces est un signe supplémentaire de leur authenticité.

Lupin – Da Vinci : même combat !

Alors quand un best-seller se pointe sur le marché et voit dans «la cène» de Léonard de Vinci des messages cachés, des V et des Lambda, je suis un peu blasé. Puis étonné par la réaction du bon peuple qui embraye sans états d’âme : «mais, ALORS, pourquoi cet apôtre-femme à côté de Jésus ?» «parce qu’en réalité Jésus a confié l’Eglise à Marie-Madeleine, que ses successeurs ont camouflé cela parce que c’était trop révolutionnaire et qu’enfin Léonard de Vinci, grand initié, a révélé cela symboliquement». Mais bien sûr ! Range ton rasoir, Occam, c’est évidemment l’explication la plus simple, celle qui vient spontanément à l’esprit !
Les gars, vous auriez du lire un peu plus de Lupin et un peu moins de Stephen King ou de Tuniques Bleues dans votre jeunesse. Vraiment.

Ca me fait penser, toutes proportions gardées, à la conversion traditionaliste du catholique de base. Depuis son plus jeune âge, il entend le dimanche «tu est béni, Dieu de l’univers» et il n’y trouve rien à redire. Et puis soudain, une feuille du St évangile selon Madiran, ou Salleron, ou Vaquié et hop ! c’est la lumière aveuglante de la vérité. «regardez ce texte de l’offertoire. Maintenant, regardez cette bénédiction juive.» «Oooooh !» «frappant, n’est-ce pas ? Vous voyez bien que des forces obscures et puissantes sont à l’œuvre pour ruiner votre foi.» «Ah ouiiii.» «Et regardez comment, en changeant une virgule en deux points, on est passé du ton comminatoire au ton descriptif.» «Les salauds ! Ils sont forts ! Ils sont vraiment forts !» «Une virgule et tout est changé ; et que dire du mysterium fidei ? On n’a pas le droit de toucher ces paroles. Tout cela, c’est la faute des amis de Paul VI. Il y a le témoignage de Jean Guitton. Et celui de Max Thurian. Et on voit bien que tout cela découle en premier lieu de Simone Weil et de La pesanteur et la grâce. Ne trouvez-vous pas ce titre blasphématoire ?» «Euh… oui, bien sûr».

Telle la conversion au traditionalisme, telle la conversion au Davincisme. «Regardez ceci. Troublant, n’est-ce pas ? Voici ce qu’il faut en penser. Voici des extraits choisis de personnes peu suspectes d’alimenter notre cause. Voici des réactions de nos ennemis qui prouvent que nous avons raison. Et d’ailleurs, QUELLE AUTRE explication pourrait-on en donner ?» Causa finita est. J’ai eu la grande douleur d’entendre il y a quelques mois un de mes chefs dire « et si c’était vrai ?» à plusieurs reprises. Tous ne mourraient pas mais tous étaient touchés.

L’histoire (spoilers)

Bon, je viens de trahir le secret du film, alors allons-y sans ambages et tant pis pour les clichés : Jésus a fondé l’Eglise, et il a voulu la confier à Marie Madeleine. Cela a choqué les autres disciples, obscurantis comme chacun sait par «leur époque». (Cliché 1 : Jésus était un révolutionnaire, une espèce de communiste, mais gentil). Finalement, ils ont souillé l’image de Marie-Madeleine dans les évangiles, en ont fait une prostituée alors que c’était une princesse (Cliché 2 : la place de la femme «en ce temps là» était mineure), et finalement Constantin a mis son sceau sur cette mystification (Cliché 3 : l’église est mysogyne) (Cliché 4 : Constantin n’a agi que par intérêt politique). Toute l’humanité est tombée dans le panneau. Toute ? Non ! Seul une poignée d’initiés livrait un combat à mort à l’Eglise pour faire triompher la vérité. (Cliché 5 : le secret des cathares, le trésor des templiers, la vérité sur les rose-croix et les franc-maçons, mettez tout cela ici). Léonard de Vinci dévoile symboliquement le secret. Marie Madeleine et Jésus ont eu des descendants, qui sont à l’origine de la lignée mérovingienne (cliché 6 pour ceux qui connaissent : les élucubrations de La Franquerie ! Décidément, Dan Brown mange à tous les rateliers). Et la dernière descendante vivante, c’est … Audrey Tautou, qui accueille la nouvelle dans le film avec une stupeur digne de la technique Alexander et de ses mouvements de tête. Ah, j’oubliais : la confrérie d’initiés qui veut faire triompher la vérité (et qui rate depuis 2000 ans) s’appelle le «prieuré de Sion» ; et les méchants du jour, le bras armé du Vatican, c’est l’Opus Dei – ou plutôt, comme le dit l’un des protagonistes pour éviter un tournant judiciaire, c’est quelques méchants qui s’en servent. Le reste de l’Opus est une «secte catholique intégriste» mais de bonne foi.

La raison du succès

Le secret de la réussite du Da Vinci Code est là et pas ailleurs : au café du commerce, les gens ne parlent pas des personnages, de leur caractère, de leurs traits ; ils n’en ont que pour la révélation, la vérité sur Jésus, Marie Madeleine et tout ça. C’est dire que ce qui a plu, ce qui a fait vendre, c’est le mélange délicat de fiction et de faits historiques ; c’est ça qui donne le vertige et qui pousse à la rêverie : «et si… ?» The Matrix, en son temps, n’avait pas fait autrement. «Ca fait réflechir», pourrait dire le lycéen de base. Il est toutefois dommage que ce genre de réflexion, prisée lorsqu’elle se présente, soit de si bas de gamme. Mais quoi ? Si tout le monde planait au niveau de la revue «tel quel», cela se saurait dans les chaumières.

Il est donc assez accablant de voir la réaction de certains catholiques, fidèles et ecclésiastiques, en réponse à la réaction normale du bon peuple. La campagne de marketing du film a fait que personne, avant la première, ne l’a vu. Cela n’a empêché personne, pas même certains prélats, d’en dire du mal, de fulminer, de déconseiller. L’objet du crime est désormais sur tous les écrans : certains doivent se sentir penauds d’avoir pris pareil film au sérieux. Encore une manifestation de la mentalité du supporter : quelqu’un, quelque part, a dit du mal de mon équipe : tonner contre ! On fera les vérifications après, si on a le temps. C’est ainsi que des pétitions circulent régulièrement sur le net, hâtivement traduites, pour protester contre tel ou tel film « qui se prépare ». L’une d’elles dénonçait une de ces œuvres imaginaires, en pleine sortie de Dogma, sans le moindre mot pour ce dernier.

Prochainement : les sources (vraies et putatives!)

22/05/2006
z_igou@yahoo.com





1.Posté par Glycera le 24/05/2006 11:41
Pour enrichir la Grande Ourse normande...Avez-vous regardé la carte des sanctuaures de Notre-Dame en région parisienne ? La constellation de la Vierge s'y superpose... divinement.Source ? Les vierges noires et la symbolique de la Femme (excellent dernier chapitre de surcrôit) par Jean Hani.Si ce n'est pas cela la conversion, et le retour à la Tradtion...Merci de votre article. Je l'imprime.Glycera

2.Posté par Nelly le 29/05/2006 22:51
Glycera : méfions nous des miracles, méfions nous des coïncidences. Les auteurs qui les défendent sont aussi ceux qui aiment et veulent y croire. Ce n'est pas un gage d'objectivité. La constellation de la Vierge se superpose à des cartes? Encore, sans doute, un avatar de la "rose de notre dame". Il ne doit pas être bien difficile de faire se superposer des choses lorsqu'on y est décidé --> souvenez-vous de cette lecture de la bible en mots croisés qui avait fait sensation il y a quelques années. On y lisait un peu tout ce qu'on voulait d'apocalyptique, et, comme toutes les choses apocalyptiques, elles n'ont jamais eu lieu par la suite. Entendez-moi bien : je n'ai rien contre Jean Hani ou les essais symbolistes ; c'est plutôt votre "divinement" qui me gêne.


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Mardi 24 Octobre 2006 - 00:00 Les fils de l'homme (recension de Nelly)

Dimanche 21 Janvier 2007 - 00:00 Apocalypto (recension de Nelly)

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