Fonds Frank-Duquesne
Recension de Charles Moeller dans La Revue Nouvelle (octobre 1952), prélat proche de Frank-Duquesne, qui fut expert au Concile Vativcan II. Il est l'auteur de Littérature du XXe siècle et christianisme en 6 volumes

Je n'hésite pas à dire que ce livre marque une date dans la théologie du couple. J'ai peur que les lecteurs soient rebutés par le style de l'auteur tout autant que par ses idées. Ils auraient tort. Si l'on n'y trouve pas des développements classés méthodiquement par articles, sections, sous-sections, si la pensée se développe en une sorte de spirale qui cherche à envelopper un mystère unique, diversement réfracté à chaque plan, ce qui indisposera certainement les lecteurs habitués au confort, en revanche, sa richesse d'aperçus théologiques sur le mariage vient à son heure.

Je dirai immédiatement l'impression qui se dégage du livre d'une manière extraordinairement forte : c'est celle de voir les choses, enfin, d'en haut, c'est-à-dire du point de vue des mystères révélés. Le titre contient l'essence du livre. Création et procréation, ces deux choses sont liées dans l'idée de Dieu. Il faut en effet rattacher la mission procréatrice du couple humain (je ne dis pas de l'homme individuel) à la vocation adamique dans la création elle-même. Bien entendu, cette création doit être comprise dans son sens avant tout surnaturel : l'homme est à l'image de Dieu et à sa ressemblance, c'est-à-dire qu'il doit se rapprocher de plus en plus, dans sa propre vie, de la vie même de la Trinité. Celle-ci est échange. Le nom propre «Dieu», (Theos avec article, en grec) signifie non pas le Dieu abstrait de la philosophie, mais le Père ; si c'est là le sens du terme dans le Nouveau Testament, on saisit que le Dieu vivant est essentiellement engendrement d'un Fils, un Fils qui n'est pas «étalement extrinsèque du Père» (je résume ainsi de fort belles pages), mais qui revient en quelque sorte sur le Père, dans l'Esprit. Adam est créé «mâle-femelle» c'est-à-dire que l'homme complet n’apparait que dans ce que l'auteur nomme la vie «duelle» ; ce néologisme (selon moi, parfaitement justifié) signifie que l'homme parfait c'est «le couple», c'est-à-dire une vie d’échange qui est image de la trinité. En procréant, l’homme est donc fidèle à sa vocation de créature-image de la vie trinitaire.

Ce type fondamental de vie-échange est le mystère chrétien par essence. L'auteur développe longuement la doctrine sur la Sagesse, réalité féminine mystérieuse, qui est présente dans la théologie du Verbe, de la Vierge, de l'Eglise. Je suis incapable de juger cette partie de l'œuvre, étant ignorant des doctrines que l’on nomme «sophiologiques». Mais j'ai été passionnément intéressé par les perspectives ainsi ouvertes.

Deux choses, pour finir : il est impossible de rendre en un bref compte rendu les richesses de ce livre sans les réduire à des schémas que le lecteur trouvera peut-être connus. Il faut lire le texte, bourré de notes ; dans toutes les directions des perspectives se découvrent. C'est un bain de jouvence. En second lieu, celui qui croirait que ces doctrines sont «originales» se tromperait lourdement : c'est la doctrine des Pères qui est ici exposée, celle de l'Écriture surtout, avec comme centre, le grand texte de saint Paul sur le «grand sacrement» du Christ et de l'Église, image du mariage chrétien. La grande érudition de l'auteur est souvent accablante. Les exégètes techniciens (dont je ne suis pas) pourront certainement trouver à discuter tel ou tel point. Mais une chose est certaine : il faut prendre très au sérieux ce livre car il prouve une fois de plus une chose extraordinairement simple : il suffit de lire la Bible, à la lumière des Pères (et aussi des traditions juives), il suffit de tenir compte de la pensée de nos frères orthodoxes pour voir se développer devant soi l'inouïe splendeur de la vocation de l'homme selon le dessein de Dieu. Ce livre rend le courage de la vocation, chrétienne. Les critiques de détail pâlissent en regard de ce fait. Il faut s'armer de courage pour lire ce livre : mais on en est richement récompensé.

Charles MOELLER.

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Compte-rendu de Création et Procréation dans la Revue de métaphysique et de morale (1954) :

Ce livre dur, au style rocailleux mais dru, est un essai très riche en substance, aux analyses originales et extrêmement suggestives. L’auteur y étudie la création telle qu’elle peut être analysée à l’aide de la tradition biblique, néotestamentaire et patristique. Il se situe au confluent de deux traditions théologiques, l’une orientale, d’inspiration sophiologique, l’autre occidentale et rattachée à l’orthodoxie romaine. Ce qui fait la richesse et la complexité bienvenue des analyses de M. Frank-Duquesne, c’est la référence à des commentaires orientaux et alexandrins, à Philon, aux Pères grec, à Grégoire de Palmas, à Soloviev et Boulgakov de nos jours, qui se rattachent expressément à la sophiologie. Ce qui rend le livre assimilable pour un lecteur occidental en lui donnant des points de repère constants, c’est une référence permanente au magistère romain et sa visée de stricte orthodoxie.

L’étude comporte deux versants, dont l’un, la doctrine de la sagesse incréée et de la créativité divine, soutient le second, la doctrine de l’homme duel, décomposé en dualité, réconcilié et unifié en Dieu. Dans un chapitre intitulé «Métacosme et Protocosme», l’auteur se référant aux livres sapientaux, expose la conception de ce qu’on pourrait appeler, dans une terminologie classique, l’expression de Dieu. L’infinie richesse du Dieu de la tradition biblique et johannique le constitue comme «fons et origo» (source et origine) de tout ce qui n’est pas lui, de tout le multiple. Il résume en lui l’indéfinie diversité des êtres : il est d’abord, ontologiquement, le pouvoir de sa diffusion éternelle, avant d’hypostasier ce pouvoir diffusif – la Sagesse – dans le Verbe. Le séjour des êtres dans l’Etre au niveau du Verbe a pour condition permissive la possibilité de l’être plural au niveau de la Sagesse. Non parce que cette Sagesse soit Personne et conscience en Dieu : elle est conscience de Dieu qui n’est pas encore conscience d’elle-même. Cette sagesse, Essence de Dieu et de toutes choses, accède à l’existence dans le Verbe, qui est, dans cette hypothèse, une hypostase, une actualisation de la Sagesse par «l’acte proférateur de Dieu». Dès lors une théologie du couple humain peut s’amorcer par la triple articulation établie entre Dieu et la Sagesse, le Verbe et l’Eglise, l’homme et la femme. Frank-Duquesne articule alors la Sophiologie à la théologie paulinienne du mariage.

Toute la seconde partie de l’ouvrage est une série de variation sur ces thèmes : elle thématise les principaux textes de l’Ancien Testament concernant la femme, puis étudie le mariage dans le Nouveau Testament. Il est difficile de rendre compte des aspects essentiels d’une pensée sinueuse et souvent subtile, qui complique à plaisir l’exposé de citations, de parenthèses, d’apostrophes. Ce défaut a d’ailleurs sa contrepartie : le commentaire des principaux textes bibliques tel que le pratique M. Frank-Duquesne, en révèle des significations implicites communément escamotées. Cet enrichissement de sens est dû aussi à un recours aux textes hébreux et grecs scrupuleusement et honnêtement interprétés.

Revue de métaphysique et de morale, Armand Colin, 1954, vol. 59, p.344.


Rédigé par Sombreval le Vendredi 13 Mai 2011 | {0} Commentaires

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