Fonds Frank-Duquesne
Notes biographiques de l’auteur (novembre 53) : 2 pages dactylographiées

Mon père, né en 1843, Juif, descendant du fameux Jacob Frank, étudie pour le rabbinat, appartient aux milieux mystiques "chassidîm" décrits par Martin Buber; se convertit au christianisme en 1864, après une visite fortuite dans la cathédrale vieille-catholique d'Utrecht (Sainte Gertrude), où, devant le tabernacle, il se prosterne, terrassé par une force invisible, convaincu qu'il se trouve en présence de la Schékhinah, Manifestation mystérieuse de Dieu, dans le temple de Jérusalem, sur l'Arche d'Alliance.
Il devient catholique romain en 1870.

Enfance rigoureusement solitaire et abandonnée, sauf pour de longs colloques avec mon père, avide de me faire partager ses convictions. Dès mes neuf ans, je suis gavé par lui de lectures intuitivement comprises, et dont le souvenir précis m'est resté gravé depuis lors dans l'esprit : des œuvres de Franz Delitzsch, d'Ignaz Döllinger, d'Arthur Schopenhauer. Le goût de la contemplation, dans toute la force mystique du terme, s'empare de moi quand j'ai treize ans. A la même époque, j'ai la révélation de Léon Bloy par Le Désespéré. Bien entendu, je suis né catholique, et si j'ai pratiquement abandonné l'Eglise en 1911, âgé de de quinze ans, c'est parce que, pendant les treize années suivantes, j'ai erré comme un fugitif sans feu ni lieu à travers le globe, privé de tout cadre social, donc révolté contre toute norme.

Mon odyssée spirituelle comporte cinq phases:

1° La période occultiste et théosophique, au cours de laquelle l'aspect mystique, ou plutôt pseudo-mystique des Weltanschauungen ésotériques m'attire bien plus que leur aspect pratique, magique.

2° La recherche des premiers principes m'amène à une position beaucoup plus métaphysique et j'effectue ma synthèse dans le cadre de la pensée vêdantine.

3° Cependant, ma piété personnelle étant restée profondément empreinte de la foi toujours vivante dans le Christ et dans la Trinité, je m'achemine presque malgré moi vers une synthèse nouvelle : celle de la tradition initiatique et du Christianisme ; autrement dit, j'aboutis à la gnose, non pas au gnosticisme païen sous un vernis chrétien, mais à la grande Gnose alexandrine (Clément, Origène, Synésius).

4° A cette époque, dans les années 1922–1926, se place ma lecture passionnée de la Patrologie ; en même temps, je relis les œuvres exégétiques, alors vieilles de vingt ans, d'Albert Schweitzer, que le «beau monde» cultivé devait découvrir trente ans plus tard, mais bien entendu en ignorant le Schweitzer exégète, théologien et mystique. Ces œuvres d’exégétique, j’ai pour les lire des yeux nouveaux et je dois cette optique toute neuve au livre posthume de George Tyrell, Christianity at the Crossroad, qui me rend le goût, la saveur expérimentale, l'amour et la révélation du Dieu vivant de la Bible. J'abandonne alors tout mon passé intellectuel et fais table rase de toute conception ésotérique: il s'agit maintenant de réintégrer purement et simplement l'Eglise;

5° Quelle Eglise ?
Mon imprégnation patristique, l'étude des premiers siècles chrétiens, l'ignorance et la mauvaise foi de nombreux controversistes catholiques, et le désir d'un Catholicisme vraiment ouvert et universel me conduisent vers des formes non-romaines de l'antique Eglise historique : en 1932, je suis ordonné prêtre dans le Vieux-Catholicisme; mais la position de ces églises m'apparaît peu à peu trop ouverte aux influences modernistes et œcuméniques, et trop référables à l'Eglise romaine, dont elles sont somme toute une simple négation. J'accède donc à l'Eglise orthodoxe d'Orient, où je suis réordonné comme prêtre le 14 mars 1937.
Trois ans me suffisent pour être pénétré à fond et à jamais de deux vérités : d'abord, l'Orthodoxie apporte à mon âme et à mon intelligence une théologie, une liturgie et une spiritualité incomparablement plus réconfortante et plus familière que celles de l'Occident latin ; ensuite, la possession de tous ces trésors, uniques au monde, est compromise par l'abandon de l'unité, enjointe par Jésus-Christ dans Jean, XVII, comme la marque essentielle de son Eglise.

En 1940, je n'hésite plus : comme le joaillier de la parabole évangélique, je vends toutes mes possessions pour acquérir la perle précieuse. Je fais le sacrifice de mon sacerdoce et je rentre à Rome, réduit à l'état laïc. Si l'acte essentiel du prêtre est le sacrifice et si le sacrificateur doit s'offrir lui-mine avec le Christ, comme le veut saint Augustin, ma vie laïque depuis 1940 jusqu’à ma mort m'apparait comme une Messe ininterrompue sur le plan de la volonté spirituelle.

Après un silence de sept années, et une magnifique retraite que la Providence m'a réservée, dans le bagne allemand de Breendonck, j'ai publié quelques ouvrages, dont je puis résumer comme suit l'esprit : à la lumière de l'Ecriture Sainte, repenser le dogme et la spiritualité, en Catholique uni au siège de Pierre, mais dans une entière fidélité à la tradition des Pères orientaux.

C'est la définition de mon œuvre, formulée en 1947 par feu Mgr. Beaussart, archevêque coadjuteur de Paris. Ma position est donc celle d'un St Basile, d'un Théodore de Stoudion, et, dans les temps modernes, d'un Soloviov, d'un Korolewsky, des moines d'Amny, et, en général, des milieux entourant à Rome le Cardinal Tisserant.


Rédigé par Sombreval le Vendredi 13 Mai 2011 | {0} Commentaires