Fonds Frank-Duquesne
Alexis Van Bunnen, historien et philosophe belge, à qui je dois d’avoir pu récupérer un nombre important de documents, lettres, textes de Frank-Duquesne, que je croyais irrémédiablement perdus, a mené au début des années 80 des recherches assez fouillées sur l’écrivain et en particulier les quelques années qu’il passa au sein de l’Eglise orthodoxe (1937-1940), prélude à son retour au catholicisme. Sa thèse contient un assez long excursus qui constitue plus qu’une ébauche de biographie. Il y examine en se référant à des documents inédits, l’itinéraire spirituel de l’écrivain. Intitulé La Paroisse orthodoxe d’Albert Frank-Duquesne, il nous donne accès à un certain nombre de renseignements relatifs à des épisodes de sa vie à peine effleurés dans les rares et courtes études qui lui ont été consacrés.

Voici ce texte biographique en format pdf, dont je recommande la lecture à tous les lecteurs du site.

Il nous entraîne ainsi dans les arcanes de l’affaire dite du Faux d’Utrecht (1) qui défraya la chronique dans plusieurs pays européens à la fin des années 20. Les gouvernements belges et hollandais furent tout près de suspendre leurs relations diplomatiques. Directement impliqué dans cette affaire, et auteur du faux en question, Frank-Duquesne, qui agissait à cette époque comme agent du contre-espionnage belge, sous le nom de code Némo, fut arrêté et incarcéré plusieurs jours. Les autorités judiciaires le mirent hors de cause peu de temps après, arguant qu'il avait agi dans le but de «démasquer les agissements de certains agents belges ou étrangers». En dépit d’interpellations au sein de la classe politique, le gouvernement s’employa à étouffer l’affaire et «sacrifia» ses agents subalternes et donc Albert Frank qui endossa seul la responsabilité du scandale face à l’opinion publique. Livré à la vindicte, il devint, comme il l’écrit lui-même, «l’objet de diffamations inouïes». La lecture des journaux de cette époque est assez instructive : le lecteur serait bien en peine de reconnaître dans le portrait qu’on fait de lui le futur auteur de Cosmos et Gloire et bien d’autres de ses œuvres qui nous transportent dans les sommets de la pensée théologique.

Cette affaire doit nous intéresser également dans la mesure où elle trahit un trait de sa personnalité. De son enfance en effet il avait gardé un esprit de mystification qui le portait parfois à franchir certaines limites. De la raillerie spirituelle à la supercherie ou au canular, la mystification peut revêtir les formes les plus diverses. Elle fut à certaines époques cultivée comme un art. Frank-Duquesne s’est livré dans sa jeunesse à certaines pratiques, au sujet desquelles on a pu rapporter quelques anecdotes savoureuses. Dans l’affaire qui nous intéresse, les protagonistes n’avaient pas prévu que le faux grossier conçu par Albert Frank parviendrait à la rédaction du journal d’Utrecht, déclenchant des tempêtes un peu partout en Europe, aussi bien dans les milieux politiques que diplomatiques. Le gouvernement belge fut tout près d’être renversé lors des interpellations à la Chambre des Représentants. Cette affaire aux multiples ramifications compta parmi les plus dures épreuves de la vie d’Albert Frank-Duquesne. L’image d’un intrigant, d’un «personnage peu recommandable», d’un «faussaire sans scrupule» lui resta longtemps accolée. On chercha aussi à détruire sa réputation auprès de ses proches, d’amis ou religieux, Mgr Alexandre par exemple, auprès de qui il sollicitait son entrée dans l’Eglise Orthodoxe. L’écrivain, d’ailleurs, s’est longuement expliqué sur cette affaire dans une lettre adressée à son ami Julien Hermans, que nous publierons très prochainement. Relevons ces quelques lignes : «Il y eut, dans la Presse belge, un parti-pris, une conjuration de haine, de vengeance contre moi, pour l’impitoyable polémique menée par moi (cf : versé dans la politique, Frank menait des activités de journaliste et et avait fondé d’ailleurs deux publications qui lui valurent une série de procès) contre le bourrage de crâne anti-allemand et belgo-chauvin de 1919-1927. Moi, "j’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient…le Seigneur Yahweh m’est venu en aide ; c’est pourquoi l’outrage ne m’a pas abattu : j’ai rendu ma face aussi dure que la pierre" (Isaïe, L, 5-7) Les Belges, voyez-vous, sont, dans la mesure où ils s’identifient à leur patriotisme négatif et "refuseur", de la très petite vermine (…) Entre l’opinion publique de ce pays et moi, il n’y a pas de commune mesure (je parle sans orgueil : je constate)» Plus loin encore : « Durant 35 années de vie tragique, et auprès de quoi celle de Bloy a été un paradis de repos – de 15 à 50 ans – j’ai, à plusieurs reprises été «poignardé» jusqu’à la moelle de l’âme – et comme mon Maître, comme Celui à qui, depuis bien longtemps, ma vie est entièrement consacrée (…) j’ai "été compté au nombre des malfaiteurs" – "comme un Signe en butte à la contradiction, pour que soient révélées les pensées cachées dans un grand nombre de cœurs"». A travers tous les vagabondages, les chutes et les relèvements, toutes les «aventures virtuellement mortelles» qui composèrent la trame de sa vie «désorbitée» selon ses propres mots, ce qui doit requérir notre attention c’est d’abord son caractère «exemplaire», au sens théologique de ce terme. C’est ce qu’avait perçu avec acuité Claudel, comme l’auteur le rappelle dans cette même lettre : « Claudel, qui connaît toute ma vie, y voit une parabole réellement vécue – il ose écrire : un évangile – et il ajoute : "C’est une vie exemplaire" (il veut dire une vie type, une vie exemplifiant un message d’En-Haut). C’est là d’un point de vue purement humain (car l’autre vient d’abord) ce qui m’a fait, dès 1944, sauter dans la brèche au secours des inciviques traqués (je sais ce que c’est, d’être traqué !) ».

1) Dans un ouvrage récent, une historienne a résumé succinctement les tenants et aboutissants de cette affaire présentée comme une «manœuvre d’intoxication mal contrôlée» : «La Sûreté Militaire belge avait tenté d’intoxiquer l’Abwehr (cf. Services de renseignement et de contre-espionnage de l’armée allemande) par un agent double, Albert Frank-Heine, qui devait remettre une fausse version de l’accord (franco-belge) de 1920 et un accord imaginaire anglo-belge prévoyant d’attaquer l’Allemagne via le Limburg hollandais. En même temps, elle avait essayé de discréditer le nationaliste flamand Ward Hermans en lui faisant remettre une version légèrement différente et en espérant démontrer sa collusion avec Berlin. Mais Hermans fit publier le texte dans un journal d’Utrecht, ce qui créa un incident diplomatique belgo-hollandais et obligea Bruxelles à reconnaître qu’il y avait eu un faux» (Catherine Lanneau,L' inconnue Française: La France et les Belges Francophones (1944-1945), P.I.E., Bruxelles, 2008).

Rédigé par Sombreval le Samedi 1 Décembre 2012 | {0} Commentaires