Fonds Frank-Duquesne
Ce texte est extrait de l'ouvrage inédit d'Albert Frank-Duquesne, resté manuscrit et intitulé : Jésus, cet Homme. Phénoménologie de l'Incarnation.

« Jésus se rendit à Nazareth, où Il avait été élevé, et, selon sa coutume, Il entra dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la lecture (…) Tous lui rendaient témoignage ; ils étaient étonnés des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche, et ils disaient : N'est-ce pas le fils de Joseph ? Jésus leur répliqua : Sans doute m'appliquerez-vous ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; et vous me direz : Fais ici, dans ta patrie, tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capernaüm (...) Ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, lorsqu'ils entendirent ces choses » (Luc, 4:16-30).

Dans Matthieu, 13:53-58, récit parallèle, mais avec énumération, par les compatriotes nazaréens, de toute la famille de Jésus. Puis l’évangéliste conclut : «Tous trouvèrent en Lui motif à scandale. Aussi Jésus ne fit-Il pas beaucoup de miracles, à cause de leur incrédulité».
Enfin, narration semblable chez Marc (6 :1-6) : «Et Jésus ne put faire en cette bourgade aucun miracle, si ce n'est qu'Il imposa les mains à quelques malades et les guérit. Et Il s'étonnait de leur incrédulité». Ces trois textes posent un grave problème. Il s’agit, cependant, non pas de défendre la foi chrétienne – elle n’est pas le moins du monde en jeu – mais de l’éclairer.
Je crois que Luc, 4:16-30 d’une part, Matth, 13:53-58 et Marc 6:1-6 de l’autre, se réfèrent à deux épisodes différents. Chez Luc, le Seigneur Se présente sans ses disciples ; chez les deux autres Synoptiques, ils L’accompagnent. Chez Luc, Il n’accomplit aucun miracle, ce qu’impliquent ses paroles concernant Elie et Elisée. Chez Marc, Il en effectue quelques-uns, rarissimes. Chez Luc, Jésus est expulsé de Nazareth, sitôt son prêche achevé ; chez les deux autres évangélistes, il semble bien qu’Il séjourne encore quelque peu dans la bourgade, «surpris par l’incrédulité de ses habitants». Aux amateurs d’un Christ inhumain auquel, dès le sein de la Vierge, sa divinité aurait révélé toutes choses en son humanité – de sorte qu’en tétant le sein maternel, Il aurait prévu la physique d’Einstein – nous dédions, pour commencer, cette «surprise». Il est vrai que, dans Luc 20 :13, Jésus Lui-même nous montre le Père réduit à supputer, avec un significatif PEUT-ÊTRE – le seul de la Bible avec celui de David – les réactions futures des créatures libres. On pourra rétorquer que le seigneur a fait usage, pour rien, pour S’amuser, ou pour nous mystifier, de figures de rhétorique suggérant tout le contraire de ce qu’Il pensait. Mais, pour moi, quand Jésus dit : peut-être, cela veut dire peut-être.

Le récit de Luc se situe au début de la prédication messianique ; celui de Marc et Matthieu à une période ultérieure. A quoi des exégètes répliquent qu’après un premier refus, un seul, Jésus, a pour toujours abandonné Nazareth. Qu’est-ce qu’ils en savent ? Le Leur a-t-Il dit ? Ils auraient sans doute, eux, planté là le village buté… Le prendraient-ils pour leur semblable ?... Ils insistent : comme on a tenté de Le tuer, Il n’a pu retourner à Nazareth. C’est faire du Christ un pleutre ! Ces exégètes semblent mieux connaître les textes que le cœur humain ! Et puis nous connaissons un autre cas du même ordre : on avait essayé d’assassiner le Seigneur à Jérusalem…. Est-ce à Sébastopol ou Glasgow qu’Il a choisi plus tard d’aller mourir ? Au surplus, Luc nous rapporte qu’à Nazareth on a «mené Jésus vers un escarpement montagneux… pour Le précipiter en-bas», lorsqu’on y serait arrivé. Mais, sans Se laisser conduire aussi loin, le Maître « passe au milieu d’eux » et leur échappe. S’agit-il d’un miraculum ou d’un mirabile ? Plus d’une fois, la majestueuse dignité du Sauveur Lui a suffi pour affirmer son ascendant sur des ennemis menaçants. Peu importe d’ailleurs : Il ne sera mis à mort que s’Il y consent (Jean, 10:17-18). Et il semble bien que, dans l’épisode narré par cette péricope de Luc, les Juifs ne soient pas allés jusqu’au bout de leurs intentions. Enfin, plus tard, sa renommée ayant atteint Nazareth, le retour dans cette bourgade devenait, non seulement possible, mais à conseiller. Luc, 4:15-32 rappelle plutôt Matt, 4:13-17 et Marc, 1:14:15. Quant au medice cura teipsum de Luc, 4:23, il équivaut au cri des scribes devant le Christ en croix dans Matt, 26:60-61 : «Il en a sauvé d’autres et ne peut se sauver Lui-même».
Ici les écrits rabbiniques nous apportent quelque lumière. En règle générale, on écoutait les sermons dans un religieux silence, d’autant plus méritoire que la plupart des ouailles ne comprenaient goutte à leur hébreu. Mais après le commentaire en araméen du Methourgheman, on posait des questions et des objections. Jésus, donc, roule le Livre et le rend au schéliach ou tsibbour, « délégué de la communauté ». Sa déraschah ou prédication terminée, Il se fait son propre interprète (methourngheman) et commentateur (amora). Charité bien ordonnée commence par soi-même, ricanent les Pharisiens locaux : «Médecin, toi qui veux guérir les autres et n’y réussis pas, guéris d’abord ta propre impuissance», tel est le dicton juif alors courant, que rapporte le Béreschît Rabba. Cette vue de plat bon sens remplace, chez Luc, l’aveu d’impuissance qu’on trouve chez Marc et Matthieu, mais qui, dans le troisième Evangile, ne figure que sous forme d’allusion, de référence au proverbe populaire. A cette conception, le Christ oppose la sienne : la charité bien ordonnée, à la façon du Père, commence par les autres, non par soi-même. Le cura teipsum n’est pas la Bonne Nouvelle promise aux «pauvres de la terre», la prédication du Jubilé divin, mais l’Evangile de Satan, que, précisément, Jésus vient jeter bas. Nul n’est prophète chez soi, ni surtout pour soi (cf. Jean, 4:44). Comme Elie, comme Elisée, pouvoir lui est donné d’accomplir des miracles, partout, sauf chez Lui. Les Juifs lui reprochent surtout ce manque de patriotisme local, ce dédain de la Heimat.
Lors de son second séjour à Nazareth, Matt, 13:58 nous apprend «qu’Il n’y put accomplir beaucoup d’œuvres puissantes, à cause de leur incrédulité». Il lui fut donc possible d’en réaliser quelques-unes. Matt, 9:28 nous fournit une clef : «Me croyez-vous capable de faire cela ? Qu’il vous soit fait selon votre foi». Marc, 6:1 nous montre Jésus rendant visite à sa petite patrie, suivi cette fois de ses disciples ; mais «là, il ne fut pas capable (ouk edunato) d’effectuer une œuvre puissante, à moins d’appeler ainsi la guérison de quelques malades par l’imposition des mains». Et leur «incrédulité» répétée, obstinée, tenace depuis sa première visite, «Le stupéfia». Il s’agit, donc, en l’occurrence, non d’une inaptitude «physique» à guérir, mais d’une adaptation de son pouvoir thaumaturgique à la foi des ergotants. Dieu ne violente pas : non tollit naturam, c’est le cas de le dire ! Jésus ne guérit pas, ou guérit quelques-uns, et les guérit un peu, d’après l’état des malades. En T.S.F., le post émetteur et le récepteur doivent être à l’unisson. Or, l’unisson spirituel et surnaturel, c’est la foi.
Autre exemple évangélique de l’«impuissance» de Jésus : dans Matthieu, 20:23 et Marc 10:40, Salomé demande au Maître de réserver «des trônes» à ses deux fils, Jacques et Jean. Or, que répond Jésus ? Il distingue, avec une très rigoureuse précision, entre la sphère où s’exerce sa propre puissance et celle où se déploie celle de son Père. Pierre avait été gravement tenté (Matt, 16:23) ; il l’eût été plus violemment encore sans l’intercession du Sauveur (Luc, 22:31-32). Voici la tentation de Jacques et de Jean dans Marc 9:37 ; ils veulent empêcher un homme de faire l’œuvre du Maître, parce qu’il n’est pas de leur bord : «Gardez-vous en bien», répond le Seigneur. Dans Luc, 9:54, ils anathématisent qui ne les reçoit pas. Ce sont des extrémistes, des maximalistes, des hommes du «tout ou rien», et Notre-Seigneur, avec la paisible ironie qu’Il a si souvent, les appelle «fils du tonnerre», par allusion à tout le vacarme où Dieu ne se trouvait pas (1 Rois, 19:11-12). Or, que leur répond-il ? – «Ce n’est pas à Moi de l’accorder, sauf à ceux pour qui c’est préparé de la part de mon Père» (Matt, 20:23). Et chez Marc, 10:40 : «Donner ne M’appartient pas, sauf à ceux pour qui c’est préparé». Impuissance physique ou morale ? Si l’on considère la dialectique de l’orgueil chez Jacques et Jean : empêcher l’homme qui n’est pas de leur bord d’apporter le bienfait chrétien – excommunier qui ne les reçoit pas – enfin, vouloir trôner dans la Cité de l’Homme-Dieu, on peut croire à de l’incapacité purement morale dans le cas du Sauveur. Ce zèle pseudo-surnaturel, cette incompréhension purement foncière du message messianique (réduit à je ne sais quelle orthodoxie formelle), cette foi toute humaine dans le Christ, tout cela qui débouche naturellement dans une haute idée de soi-même, ne peut qu’interdire au Maître d’accéder à la requête de Salomé. Cependant «donner n’est pas mien», c’est une forme assez raide et absolue d’exprimer une impossibilité purement morale. Que conclurons-nous ? – Rien. Elevé à l’école de la pensée orientale, nous croyons qu’il est possible et désirable d’adorer et d’aimer Jésus-Christ, sans promener le faisceau «lumineux» (?) de la critique et de l’abstraction dans tous les recoins de son humanité.

Rédigé par Sombreval le Samedi 24 Avril 2021 | {0} Commentaires