Fonds Frank-Duquesne
« Il progressait en sagesse et en stature »

Lorsque Luc, 2:52 nous montre l’enfant Jésus «progressant en sagesse et en stature» (ou en âge), il suggère qu’en l’âme humaine du Christ les facultés mentales et morales se sont développées. Il met cette croissance intellectuelle en parallèle avec celle du corps. Or, l’organisme physique de Jésus s’est développé, non pas en apparence seulement, non pas «devant les hommes» seulement, que satisfont les semblants, mais aussi devant Dieu, devant qui rien ne reste à découvert, comme dit (après les Psaumes) l’épître aux Hébreux. De même pour l’«organisme psychique» du Seigneur. La science du Christ n’a pas changé, depuis le sein de la Vierge jusqu’à la Croix ? Son progrès n’est qu’apparent ? Alors c’est en apparence seulement que sa barbe a poussé. Car le parallélisme de Luc est absolu. Cependant, le même Luc décrit l’Enfant comme «rempli de sagesse», tout comme Jean nous montre le Verbe S’incarnant, «plein de grâce et de vérité». Ces textes sont-ils compatibles avec une christologie suivant laquelle l’âme humaine de Jésus, dont le contact spirituel a permis aux disciples de contempler, dit Jean, la gloire du Verbe éternelle ne serait pas, elle-même, «pleine de vérité» ?
Voici deux conceptions complètement distinctes : science limitée chez Luc, plénitude de vérité chez Jean. Impossible de les harmoniser, disent les rationalistes. Pas si vite ! Essayez d’abord : Les textes liturgiques de l’Orient chrétien célèbrent surtout la «philanthropie» et la «condescendance» du Sauveur ; entendons par celle-ci que les nombreuses «expériences» qui constituent notre existence de créatures finies, le Christ de Philippiens, 2:6-8 a voulu – comme il a, chez saint Jean, voulu mourir – les connaître par sym-pathie réelle. Il serait d’ailleurs absurde d’imaginer une comédie perpétuelle, en vertu de laquelle, devant chaque fait de sa vie mentale et morale en tant qu’homme, le Christ répèterait son choix et sa décision. Voyons, précisément, le chapitre II de Philippiens : au verset 7, les nuances précises du texte grec peuvent nous éclairer quelque peu. Il S’est anéanti Lui-même (et cet heauton implique que Lui-même a déterminé son propre sort, mort comprise ; cf. Jean 10:17-18), «Il S’est vidé de Lui-même par le fait même qu’Il a pris la condition servile». Ekenôse labôn. Pas deux actes, mais un seul en deux aspects. Prendre la condition servile, c’est «devenir» (le fameux devenir que Jean I oppose, comme la bénédiction du vin et de l’eau à la Messe, à l’être), c’est, dis-je, «devenir (progresser) dans la ressemblance des hommes». La pensée paulinienne s’arrête ici, car le verset suivant, qui commence par kaï, marque un nouvel élan, un pas de plus dans la dialectique de l’Exinanition. Cette fois, l’Apôtre va nous parler du sacrifice consenti par l’Homme parfait. Mais, au verset 7, seule est en jeu la «kénôse». Vraiment Homme, Il est pareil aux hommes, en tout, tentations comprises, sauf la défaite devant elles, sauf le péché. Le pluriel suggère nettement qu’il s’agit, non d’un Homme idéal, mais du troupeau adamique. Mais y a-t-il identité complète ? Non, et c’est ce qu’indique le mot homoioma : le Christ est Homme, mais ressemble aux hommes. Voilà ce que dit saint Paul. Le synoptiques nous montrent Jésus dans sa «douceur» et son «humilité», mais toujours plein d’une majesté mystérieuse, jusque devant Caïphe et Pilate. Il dépend du Père, Lui-même l’assure ; l’Esprit-Saint «soutient» son humanité, mais Il parle avec une autorité souveraine, Il agît en maître de toute la création. L’Orient chrétien croit que, pour le Verbe incarné, la «kénôse» fut ineffablement réelle ; qu’Il Lui a plu, dans l’acte même par lequel Il a décidé de son Incarnation, de «vivre par l’Esprit», en tant qu’Homme, tout comme nous, mais que l’inaliénable base et racine ontologique de sa personnalité n’a pas cessé d’être divine. Enfin, l’analyse exhaustive de ce fait unique : Dieu et l’Homme = un seul Christ, est son affaire, non la nôtre. Contentons-nous de voir en Lui notre Frère et notre Dieu. Il a très bien pu, d’ailleurs, abandonner la gloire, les prérogatives manifestant cette gloire, sans abandonner pour cela, hypothèse absurde, sa nature divine elle-même. Qui Le fait ce qu’Il est.

Revenons maintenant à Luc, 2:52. Si l’Enfant Jésus est, de par les intuitions d’En-Haut, de par sa science «infuse», «plein de vérité», cependant, sa condescendance Lui a dicté, «lors» de l’acte même par lequel Il s’est vidé de Lui-même, de Se soumettre. Il aura donc, par un effort graduel, d’observation et de raisonnement, acquis la connaissance conceptuelle et discursive – «cérébrale» – des vérités qu’Il possédait déjà, mais non de la même façon. L’intuition a sa propre lumière, qui peut paraître obscure à la connaissance d’en-bas. Paul sa reconnaît incapable de formuler, fût-ce pour sa propre conscience «de veille», les paroles ineffables, «impossibles à exprimer» que lui a values son contact avec le monde divin. Ainsi, le progrès de la connaissance peut avoir coexisté, chez Jésus, avec la possession plénière des résultats ultimes auxquels doit parvenir cette connaissance progressive lorsque sera venu le parfait et que, face à face, nous connaîtrons comme nous-mêmes sommes connus. Cette coexistence n’est pas un phénomène inconcevable. La vie humaine nous en fournit des analogues. C’est ainsi que, sur le «plan» moral, la contagion de l’exemple peut nous apprendre, avec une force nouvelle, quasiment irrésistible, telle règle de conduite, jusqu’alors intuitivement connue, ou théoriquement enseignée. Nos opinions sont de deux ordres : acquises par nos investigations et nos cogitations personnelles, et traditionnelles. Le civilisé, disait Maurras, «est l’homme qui, en naissant, reçoit incomparablement plus qu’il n’apporte». On peut tenir avec un entêtement farouche son «stock» de connaissances reçues par tradition, mais, lorsqu’on y joint son enquête et sa réflexion personnelle, c’est comme si l’on en reprenait possession, en vivifiant ces squelettes. On «progresse en sagesse» à tout instant, par la fruition spirituelle des vérités déjà professées par l’intellect. Maintenant, qu’on ne me fasse pas dire que cette analogie s’applique telle quelle, au «cas» de Jésus…
Il y a donc plusieurs modes de connaissance : Neptune a été découvert par les calculs de Le Verrier ; quelques années plus tard cette planète s’est révélée au télescope. Il peut donc y avoir eu perfection de la connaissance ultra-conceptuelle et transdiscursive, intuitive et infuse, mais assimilation graduelle de ses données, en mode «cérébral», et conceptualisation progressive de ce qui se trouve «au-delà des espèces intellectuelles». Bien entendu, dès que ces vérités transintellectuelles sont «saisies» par l’intelligence, il y a transposition, mais les analogues de ces vérités n’ont rien d’arbitraire : le symbole est légitime, il a de quoi justifier son emploi ; il est, comme le voyaient les Anciens, en rapport de symbiose et de synergie avec la réalité qu’il exprime. Ainsi du corps et de son ombre (image employée dans l’Epître aux Hébreux) ; ainsi de l’âme et du visage. 
Ainsi Jésus peut avoir, en tant qu’Homme réel et non fictif, reçu, dès son exinanitio, la science infuse de toute vérité, mais ensuite, et peu à peu, pris possession, par l’expérience et dans les détails, analytiquement, de tout ce qui dans son esprit était latent – «dormant», disent certains Pères grecs, quant à l’«humain» – pour correspondre, en toutes ses voies terrestres, aux conditions intellectuelles régissant la vie normale des hommes (car il y a l’extase). A la page 511 de sa Dogmatik, Klee dit : «On ne peut attribuer à l’humanité du Christ aucune perfection absolue et imperfectibilité de la connaissance à ses débuts ; car, en cette hypothèse lorsqu’Il est entré dans sa gloire, sa connaissance humaine n’aurait plus dû être glorifiée, ce qui n’est pas admissible. Une réelle omniscience de toute l’humanité du Christ est difficilement compatible avec la réalité de cette humanité et de sa volonté humaine». Il convient de souligner le mot : toute

Rédigé par Sombreval le Samedi 24 Avril 2021 | {0} Commentaires
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