Fonds Frank-Duquesne

«...c’est la guerre – la vraie "guerre sainte" – qu’a menée l’auteur en pays d’abord hostile, Terre Promise qu’il fallut découvrir et conquérir au prix de bien des renoncements et des souffrances. Aucune des lettres qu’on va lire n’a été préconçue : en même temps que la plume courait sur le papier, la pensée se débattait dans la nuit de la recherche. Aucun mérite d’ailleurs : on s’est contenté d’appeler, d’implorer la vérité ; elle s’est montrée» .
«....toutes les réflexions et aspirations de l’auteur convergent vers un principe unique : l’unité de l’Église, qui est l’unité même de Dieu. Trois mois avant sa mort, le cardinal Manning écrivait à l’anglican Sir Henry Lunn : "C’est la vérité qui crée l’unité … L’union n’est pas l’unité, et l’unité n’est pas la création des volontés humaines, mais de la volonté divine. Elle ne saurait jaillir de la terre, elle descend du ciel"».


Nous publions la première partie de l’ouvrage de Frank-Duquesne consacré à l’Eglise. Il regroupe une correspondance avec des ecclésiastiques (voir ici). Les premières lettres datent de 1939. Frank-Duquesne est depuis trois ans prêtre orthodoxe à Bruxelles, sous la juridiction de Mgr Euloge. Tourmenté depuis les années 20 par le problème de l’Unité, il commence à s’interroger sur le bien-fondé de son adhésion à l'Orthodoxie et entreprend de réviser ses opinions, jusque-là très critiques, sur le catholicisme romain et en particulier sur son ecclésiologie. Il entretient alors une correspondance avec Dom Clément Lialine, du monastère de Chevetogne, et le P. Yves Congar, dans laquelle il leur fait part de ses doutes et de ses interrogations. En décembre 1939, il prend sa décision : il quitte l’Église orthodoxe, fait le sacrifice de son sacerdoce et retourne à la religion de son enfance, le catholicisme romain. La lettre 6, retranscrite intégralement, est celle dans laquelle il annonce et motive son abandon de l’Orthodoxie.

AU PRÉALABLE (mode image-pdf).

LETTRE N°1 (mode image-pdf) : Va-t’en dans le pays que Je te montrerai. Lettre adressée à Dom Lialine, Bénédictin de Chevetogne , 7 novembre 1939.

LETTRE N°2 (mode image-pdf) : Charité et Primauté. Lettre adressée à Dom Lialine, 9 novembre 1939.

LETTRE N°3 (mode image-pdf) : Domine, quid me vis facere ? Lettre adressée à Dom Lialine, 13 décembre 1939.

LETTRE N°4 (mode image-pdf) : Le critère de la vie. Lettre adressée au Révérend Père Yves Congar, 21 décembre 1939.

LETTRE N°5 (mode image-pdf) : Œcuménique ou Catholique ? Lettre adressée à Dom Lialine, 27 décembre 1939.

LETTRE N°6 (mode texte-pdf) : Passage du Rubicon, Lettre adressée à Mgr A…N…, mandataire en Belgique du Patriarche œcuménique Benjamin, 1er Dimanche de Carême, 1940.


Au préalable (présentation générale par l’auteur)

Bien que le moi soit haïssable, un soupçon d’autobiographie pourrait paraître nécessaire à la compréhension des pages qui suivent.

Il s’agit, en effet, d’un dossier, qui, du moins dans ses premières pièces, traitait primitivement d’une «conversion». Mais, alors que les récits de retour ou d’acheminement à l’église romaine visent avant tout la personne même du converti, centre de perspective et d’intérêt pour les pathétiques bouleversements qu’y opéra l’Esprit de Dieu, les idées religieuses n’intervenant dans ces autobiographies qu’à titre subsidiaire, ici c’était l’inverse : l’homme et ses aventures n’offrant pas le moindre intérêt, c’est à propos d’une conversion, autour d’un périple spirituel, que ces pages consacraient le plus clair de leur substance à dépeindre l’évolution concrète d’une pensée en quête du vrai. À l’inverse de Théophile Gautier, l’auteur est «un homme pour qui le monde intérieur existe». Une carrière trop fertile en péripéties l’a fait, doucement mais vigoureusement, se détacher de tout ce qui n’est pas connaissance de la Volonté suprême. D’où la correspondance qu’on trouvera dans ces pages, et dont il ne publie, par une discrétion qui va de soi, que ses propres lettres. Et celles-là seulement qu’après la guerre on a pu retrouver.

À les relire – elles n’étaient d’ailleurs pas destinées à la publication, mais à l’élucidation, au déséchevèlement de sa propre pensée – on s’est aperçu que le ton, la sensibilité, les idées et les points de vue fondamentaux – l’aiguillage des convictions – et, sous certains rapports, l’orientation vitale, voire même le tempérament, avaient changé en même temps. Jusqu’au style !…

Des amis – prêtres, religieux, théologiens – ont pressé l’auteur de publier ces pages : déjà, dans la copie des originaux, quelques âmes en quête de Dieu avaient trouvé de quoi se mettre en route. Ce bienfait, réalisé par une paternelle Providence, pouvait-on refuser de le mettre à la portée d’un plus grand nombre ? Une quinzaine d’ecclésiastiques ont paraphrasé pour l’auteur le gratis accepistis, gratis date .

On a fini par se rendre à ces cordiales objurgations. D’où la publication de ces lettres, ou plutôt de ces fragments ; car on n’en a retenu, à l’usage du lecteur, que ce qui peut projeter quelque lumière sur le problème de l’Église, qui tourmenta l’auteur de 1925 à 1940.
Mais l’épisodique, l’anecdotique, tout ce qui se rapporte au «cas personnel» et ferait de cet ouvrage un «récit de conversion», en a été rigoureusement éliminé, sauf d’indispensables allusions au début de cette correspondance, où, sans un minimum de confidences en guise d’atmosphère, les considérations théologiques eussent risqué de s’égrener dans le vide. On sait que, pour Newman, c’est l’homme concret qui se convertit, et non Dieu sait quelle machine à syllogismes ambulante :
«Pourquoi, demande-t-il aux apologistes traditionnels du dogme catholique, dois-je commencer par prendre une position qui n’est pas la mienne, et pourquoi dois-je dépouiller mon esprit de cet équipement complet de pensées existantes, de principes, de goûts, de désirs et d’espoirs, qui font de moi ce que je suis ?… Je ne veux pas être converti par un beau syllogisme… Je ne me soucie pas de convaincre leur raison sans toucher leur cœur. Je désire traiter non pas avec des controversistes, mais avec des chercheurs». Et, toujours à propos de la conversion, un disciple de Newman, le R.P. D’Arcy, S.J., estime que «notre jugement dépendra de ce que nous aurons fait de nous-mêmes, des intérêts qui seront les nôtres, du modèle que nous nous serons façonné».

Quelques juges eussent, toutefois, préféré la substance de l’ouvrage reprise, triturée, malaxée, ordonnée à neuf et présentée sous une forme plus régulière, plus habituelle, plus didactique et, concluent-ils un peu vite, plus assimilable. On eût ainsi pu lire deux livres : le récit d’une conversion – et un traité de l’Église. Autant dire : une «tranche de vie» toute palpitante – et l’examen souverainement impersonnel, abstrait, dévitalisé, du problème ecclésiologique, sous la cloche pneumatique…

Mais, d’abord l’auteur a reçu de son Ordinaire l’ordre formel d’éviter toute autobiographie ; d’où la chasse impitoyable qu’il a dû faire, dans son manuscrit, aux passages les plus religieux, les plus communicatifs, les plus «édifiants». Et, d’ailleurs, la majorité de ces censeurs bénévoles souhaite que ces pages gardent leurs primesaut, leur physionomie première, que leur déroulement soit celui d’une pensée concrète, que le rythme soit organique et vital plutôt que systématique, qu’on y refasse, avec l’auteur, ses découvertes, partageant ses doutes, ses angoisses et sa joie, au jour le jour de son odyssée spirituelle.

Dans les premières lettres, enfin, l’on a supprimé des objections antiromaines, tirées surtout de l’Histoire. Mgr. P… regrette cette autocensure : il eut été intéressant, dit-il, de voir s’épanouir dans toute leur force des arguments contre la conception actuelle de la Papauté, puis d’en suivre la lutte contre d’autres raisons, et plus encore le vain combat, voué d’avance à la défaite, contre la transmutation même d’une âme. Mais on a crainte d’allonger inutilement une argumentation déjà complexe et pondéreuse ; surtout l’on s’en voudrait de troubler quelques intelligences. Certaines données de l’Histoire ecclésiastique peuvent scandaliser, sans que la parade apologétique apparaisse à tous suffisamment adéquate. Pour peu que «les arbres cachent la forêt», tels épisodes, malgré les euphémismes de certains manuels pour séminaristes, risquent de faire plus impression, sur d’aucuns, que leur réfutation. On a donc jugé préférable d’éliminer des objections qui, pour avoir appartenu à la pensée de l’auteur, n’en eussent pas moins fait figure d’intruses dans la synthèse doctrinale qu’il présente ici. Ce qui, seul, compte à ses yeux, c’est, dans tous les sens du mot, la découverte qu’il croit avoir faite de l’Église.

Car tel est, dans ces pages, le mouvement, le progrès, de la pensée, qu’on peut parler d’une «découverte».

Certains auteurs, après s’être assurés d’un système complet d’avance, posent leurs jalons, exécutent leurs marches, et leurs contre-marches, réalisent un plan minutieusement élaboré, composent un traité bien clair, doctement déduit, comme une troupe aux «grandes manœuvres».
Mais c’est la guerre – la vraie «guerre sainte» – qu’a menée l’auteur en pays d’abord hostile, Terre Promise qu’il fallut découvrir et conquérir au prix de bien des renoncements et des souffrances. Aucune des lettres qu’on va lire n’a été préconçue : en même temps que la plume courait sur le papier, la pensée se débattait dans la nuit de la recherche. Aucun mérite d’ailleurs : on s’est contenté d’appeler, d’implorer la vérité ; elle s’est montrée. D’où le décousu de ces pages, dont le cheminement tout intuitif et vagabond s’apparente ainsi aux ramblings des essayistes anglais du XVIIIe siècle. Ceci, pour prévenir les critiques qu’offusquerait le décousu de ces textes improvisés.

Ce manque de rigueur n’est, toutefois, qu’apparent. La cohésion de l’ouvrage est réelle, royaume, mais toute intérieure : omnia gloria ejus ab intus ; elle résulte de ce que toutes les réflexions et aspirations de l’auteur convergent vers un principe unique : l’unité de l’Église, qui est l’unité même de Dieu. Trois mois avant sa mort, le cardinal Manning écrivait à l’anglican Sir Henry Lunn : «C’est la vérité qui crée l’unité … L’union n’est pas l’unité, et l’unité n’est pas la création des volontés humaines, mais de la volonté divine. Elle ne saurait jaillir de la terre, elle descend du ciel». Ces mots, glanés longtemps après l’achèvement de ces pages, pourrait cependant les résumer. Mais à condition d’être rigoureusement interprétés, pris au pied de la lettre : l’unité de l’Église manifeste ici-bas le mystère même de l’adorable Unité divine. Tout comme nous prenons au sens le plus strictement obvie les Paroles suivantes :

Tu Me les as donnés pour qu’il soit UN, tout comme Nous.
Puissent-ils tous être UN ; tout comme Toi, Père, Tu es en Moi, tout comme Je suis en Toi, qu’ils soient UN en NOUS.
La gloire que Tu M’as donnée, Je la leur ai transmise, pour qu’ils soient UN, tout comme Nous-mêmes sommes UN… afin qu’ils soient parachevés en UN.

Rédigé par Sombreval le Samedi 28 Février 2015 | {0} Commentaires

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